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Qui entend sa voix… Tiendra sa main
La première est une histoire véridique qui s'est déroulée en 1857, mais qui a pris sa source dans les légendes que l'on racontait le soir à la veillée depuis fort longtemps.
Vous trouverez ici 4 histoires qui sont depuis longtemps un fil qui relie générations de bessanais, et générations de visiteurs, qui viennent découvrir nos paysages de Maurienne, mais aussi nos cultures et traditions.
Les légendes autour du diable et autres prennent leurs racines dans la longue lignée de sculpteurs baroques et d'artisans de Bessans.
CONTES&
LÉGENDES




La Légende du Diable à Quatre Cornes
Il y a bien longtemps, Joseph, un petit entrepreneur bessanais, s’était vu confier la construction d’un pont en pierre reliant deux ouvrages fortifiés : la Redoute Marie-Thérèse et le Fort Victor-Emmanuel.
Les travaux n’avançaient pas vite et pourtant l’hiver arrivait. Le malheureux bessanais se lamentait et, pour comble de tous ses tourments, deux jours avant la date de livraison du pont, ses ouvriers le quittèrent. Ce coup-là était trop dur pour lui, jamais il ne pourrait terminer seul le pont, et s’il ne remplissait pas son contrat, c’était l’emprisonnement dans l’un des deux forts ou, pire encore, la déportation en Piémont.
- Que vais-je devenir ? Ce pont sera ma mort si je ne le termine pas avant demain.
Dieu sait si je reverrai ma femme et mon doux village de Bessans ? Que dis-je, "Dieu" ? Seul le Diable peut me venir en aide…
Arrivant par la route de Modane, un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à larges bords comme on n’en voyait pas dans la région, s’approcha de Joseph :
- Qu’as-tu l’ami, à te lamenter ainsi ?
- Ne m’en parlez pas étranger, je dois finir ce pont avant demain, le travail n’avance pas et tous mes ouvriers m’ont quitté.
- Ce n’est pas bien grave, cela peut encore s’arranger.
- Mais je n’y arriverai jamais et on me mettra en prison.
- Tu as appelé le Diable à ton secours, et bien il m’envoie t’aider. Tu veux éviter la prison, alors signe-moi ce papier et ton pont sera construit demain à l’heure dite et toi, tu pourras retourner à Bessans avec tous les honneurs et les écus que l’on te donnera.
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Revenu à Bessans, sa femme lui trouva un air tourmenté et à force de questions, elle finit par savoir toute l’histoire.
- Ne t’en fais pas Joseph, on trouvera bien un moyen d’empêcher le Diable de faire cette sinistre besogne…
Le lendemain matin, quand Joseph et sa femme arrivèrent près des forts, ils eurent la surprise de voir un magnifique pont, tout en belles pierres de tailles qui enjambait l’Arc plus de cent mètres au-dessus de l’eau.
Mais quand ils regardèrent à l’autre bout du pont, ils virent avec frayeur une bête monstrueuse, la bouche grande ouverte sur des dents horriblement longues, avec sur la tête une crinière de lion d’où sortaient deux grandes cornes pointues, c’était le Diable…
Il attendait la première personne passant sur le pont.
- Mon Dieu ! Marie !… Le bonhomme n’avait pas menti : le pont est là, mais le Diable aussi ! Qu’allons-nous faire mon Dieu ? Qu’allons-nous faire ?…
Déjà, venant de Modane, toute une troupe de soldats approchait. Ils devaient se rendre au fort en passant par le pont. A leur tête, venait un petit tambour, un gamin de douze ans, tout fier d’avoir été choisi pour passer le premier.
- Ce malheureux gosse ! C’est lui qui va être la victime, ce n’est pas possible !…
C’est alors que Marie aperçut à quelques pas de là, un troupeau de chèvres, broutant entre les rochers et au milieu de ce troupeau : un bouc ! Mais pas un bouc de rien du tout, non ! Un rand bouc noir, aux sabots luisants et aux cornes redoutables. Marie eut une idée. Ramassant un bâton qui traînait sur le chemin, elle écarta les chèvres et arrivant derrière le bouc, elle lui donna un tel coup que celui-ci partit comme une flèche en direction du pont.
Le bouc stoppa net avant de traverser… De l’autre côté il avait vu la bête !…
- Un autre bouc, se dit-il en apercevant les deux cornes du monstre, il veut me prendre mes chèvres !…
Il se rua si fort, qu’il traversa la tête de la bête monstrueuse avec ses deux cornes et celles-ci restèrent plantées dans le crâne du Diable…
Poussant un cri énorme le monstre disparu, plus jamais on ne vit le Diable dans la région, mais c’est depuis ce jour, qu’à Bessans, il porte quatre cornes…
Bien des années se sont écoulées depuis cette histoire. Le beau pont de pierre s’est depuis longtemps écroulé, il fut remplacé par une passerelle de fer, puis par un pont de bois suspendu. Mais il s’appelle toujours : « le Pont du Diable ».
Les travaux n’avançaient pas vite et pourtant l’hiver arrivait. Le malheureux bessanais se lamentait et, pour comble de tous ses tourments, deux jours avant la date de livraison du pont, ses ouvriers le quittèrent. Ce coup-là était trop dur pour lui, jamais il ne pourrait terminer seul le pont, et s’il ne remplissait pas son contrat, c’était l’emprisonnement dans l’un des deux forts ou, pire encore, la déportation en Piémont.
- Que vais-je devenir ? Ce pont sera ma mort si je ne le termine pas avant demain.
Dieu sait si je reverrai ma femme et mon doux village de Bessans ? Que dis-je, "Dieu" ? Seul le Diable peut me venir en aide…
Arrivant par la route de Modane, un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à larges bords comme on n’en voyait pas dans la région, s’approcha de Joseph :
- Qu’as-tu l’ami, à te lamenter ainsi ?
- Ne m’en parlez pas étranger, je dois finir ce pont avant demain, le travail n’avance pas et tous mes ouvriers m’ont quitté.
- Ce n’est pas bien grave, cela peut encore s’arranger.
- Mais je n’y arriverai jamais et on me mettra en prison.
- Tu as appelé le Diable à ton secours, et bien il m’envoie t’aider. Tu veux éviter la prison, alors signe-moi ce papier et ton pont sera construit demain à l’heure dite et toi, tu pourras retourner à Bessans avec tous les honneurs et les écus que l’on te donnera.
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Revenu à Bessans, sa femme lui trouva un air tourmenté et à force de questions, elle finit par savoir toute l’histoire.
- Ne t’en fais pas Joseph, on trouvera bien un moyen d’empêcher le Diable de faire cette sinistre besogne…
Le lendemain matin, quand Joseph et sa femme arrivèrent près des forts, ils eurent la surprise de voir un magnifique pont, tout en belles pierres de tailles qui enjambait l’Arc plus de cent mètres au-dessus de l’eau.
Mais quand ils regardèrent à l’autre bout du pont, ils virent avec frayeur une bête monstrueuse, la bouche grande ouverte sur des dents horriblement longues, avec sur la tête une crinière de lion d’où sortaient deux grandes cornes pointues, c’était le Diable…
Il attendait la première personne passant sur le pont.
- Mon Dieu ! Marie !… Le bonhomme n’avait pas menti : le pont est là, mais le Diable aussi ! Qu’allons-nous faire mon Dieu ? Qu’allons-nous faire ?…
Déjà, venant de Modane, toute une troupe de soldats approchait. Ils devaient se rendre au fort en passant par le pont. A leur tête, venait un petit tambour, un gamin de douze ans, tout fier d’avoir été choisi pour passer le premier.
- Ce malheureux gosse ! C’est lui qui va être la victime, ce n’est pas possible !…
C’est alors que Marie aperçut à quelques pas de là, un troupeau de chèvres, broutant entre les rochers et au milieu de ce troupeau : un bouc ! Mais pas un bouc de rien du tout, non ! Un rand bouc noir, aux sabots luisants et aux cornes redoutables. Marie eut une idée. Ramassant un bâton qui traînait sur le chemin, elle écarta les chèvres et arrivant derrière le bouc, elle lui donna un tel coup que celui-ci partit comme une flèche en direction du pont.
Le bouc stoppa net avant de traverser… De l’autre côté il avait vu la bête !…
- Un autre bouc, se dit-il en apercevant les deux cornes du monstre, il veut me prendre mes chèvres !…
Il se rua si fort, qu’il traversa la tête de la bête monstrueuse avec ses deux cornes et celles-ci restèrent plantées dans le crâne du Diable…
Poussant un cri énorme le monstre disparu, plus jamais on ne vit le Diable dans la région, mais c’est depuis ce jour, qu’à Bessans, il porte quatre cornes…
Bien des années se sont écoulées depuis cette histoire. Le beau pont de pierre s’est depuis longtemps écroulé, il fut remplacé par une passerelle de fer, puis par un pont de bois suspendu. Mais il s’appelle toujours : « le Pont du Diable ».


La Légende de Fatouréng
Par Fabrice Personnaz,
Tout le monde connaît les « Diables de Bessans » et leurs légendes. Mais connaissez-vous l’histoire de « Fatouréng », ce bessanais qui vivait au 17ème siècle ?
A cette époque, la vie au village n’était pas rose tous les jours. Pour subsister dans ces hautes vallées alpines, tous les habitants devaient travailler d’arrache-pied avant que l’hiver n’arrive. Il fallait être capable de tout faire : soigner les vaches et les brebis, semer et récolter le seigle et l’orge malgré l’altitude et le froid, ramasser le foin jusqu’au sommet de la montagne, chasser lièvres et chamois, construire sa maison, couper le bois pour l’hiver…
Bref … ! Toutes les tâches nécessaires à la survie des Bessanais.
Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout cela ? Eh bien, c’est qu’au village vivait un jeune Bessanais qui s’appelait Fatouréng, mais que tout le monde surnommait en patois « lo goffo », ce qui veut dire le maladroit.
Ce jeune Fatouréng était le dernier fils de sa famille qui en comptait quatre. Le premier était agriculteur et allait reprendre l’exploitation de ses parents, le deuxième était rentré dans les ordres, le troisième était soldat et le quatrième, Fatouréng, lui, ne faisait rien. En effet, tout ce que touchait ce garçon, il le cassait tant il était maladroit. Cela ne pouvait durer bien longtemps. Fatouréng serait bientôt en âge de travailler et s’il ne changeait pas, son père allait le mettre à la porte. Pauvre Fatouréng ! Tout le monde se moquait de lui et personne ne lui faisait confiance, même pour le plus petit travail comme ratisser le foin, il réussissait à casser le râteau.
Seul « Fatoure », son grand-père, acceptait encore de s’occuper de lui. Pour la foire de Saint-Jean, le brave Fatoure l’emmena avec lui. Cette foire était dans la vallée, l’un des plus grands événements de l’automne. Les Bessanais qui avaient engraissé leurs génisses tout l’été, grâce à la bonne herbe des alpages, espéraient les vendre à bon prix afin d’améliorer leur quotidien.
La route était longue et il fallait plus de deux jours pour se rendre à la ville. Fatouréng et son grand-père avaient beaucoup marché et peu dormi, si bien qu’ils étaient arrivés les premiers sur le champ de foire. Pour une fois, la chance sourit au « goffo » et grâce au talent de maquignon du grand-père, ils réussirent à vendre leurs bêtes à très bon prix. Le père Fatoure pour fêter l’événement décida d’offrir au « goffo » chose très rare pour l’époque, un repas à l’auberge du « soleil ». Cette auberge était l’une des plus grandes de la ville et elle était réputée comme une des meilleures.
Fatouréng, son grand-père et quelques Bessanais se mirent à table et c’est à ce moment que tout bascula dans la vie de Fatouréng .
Le cœur de « goffo » s’arrêta de battre quand la servante traversa la salle du restaurant. Elle était la fille la plus belle qu’il eût jamais vue. Ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ses formes avantageuses, tout cela en faisait un ange. Fatouréng se figea sur lui-même en contemplant cette jolie fille.
Son grand-père s’en rendit compte et lui demanda s’il était fou car il n’avait pas touché son repas.
En le regardant de plus près, il comprit bien vite pourquoi Fatouréng avait perdu l’appétit ; c’était : « L’Amour ».
En sortant du restaurant, le regard de Fatouréng croisa celui de la belle inconnue, un frisson merveilleux traversa son corps, la servante fut elle aussi troublée car elle laissa tomber toutes les assiettes qu’elle tenait.
Tout était donc possible pour Fatouréng, mais il fallait rentrer à Bessans et la route était encore longue. Sur le chemin du retour, il marchait comme un automate, il ne répondait pas quand on lui parlait, la seule chose qu’il avait en tête était le souvenir du regard profond des yeux bleus de la belle servante.
Son grand-père vint à sa hauteur et lui dit :
- Tu sais Fatouréng, ne te fais pas trop d’illusions, cette fille n’est pas pour toi, c’est la fille de l’aubergistes et, à moins que par miracle tu ne deviennes très riche, son père ne te donnera jamais sa main.
De retour au village, Fatouréng passait ses journées à errer, ses seules pensées étaient pour sa belle dont il ne connaissait même pas le prénom. Il ne faisait déjà pas grand-chose d’habitude, mais alors là, il ne faisait plus rien du tout. Son père hurlait après lui du matin au soir et cela ne pouvait plus durer. Mais que faire ?
- Le cœur a ses raisons que la raison ignore, comment devenir riche ? se dit Fatouréng tout en marchant le long du torrent, je casse tout ce que je touche, je ne sais rien faire de mes dix doigts, seul le Diable pourrait me sauver !
Qu’avait-il dit là ! Dans un grand éclair blanc, suivi d’un formidable grondement de tonnerre, le Diable apparut !
- Tu m’as appelé, Fatouréng !
La peur saisit le « goffo ». Là, devant lui, le « malin » se tenait au milieu du chemin. Il était comme on le décrivait lors des veillées : quatre cornes sur la tête, un visage humain mais hideux, de grandes ailes de chauve-souris, des pattes de bouc et des serres d’aigle, il était terrifiant !
- Tu m’as appelé, répéta le Diable !
Fatouréng, paralysé par la peur arriva quand même à lui expliquer son affaire. Dans un grand rire satanique, le Diable lui répondit.
- Donc, tu veux devenir riche pour pouvoir épouser cette fille ? Je peux t’y aider. Mais es-tu bien sûr de vouloir pactiser avec moi ? Car tu sais, si tu signes, je reviendrai te chercher dès que j’aurai besoin de toi.
- Oui, répondit Fatouréng, car sans cette fille, je meurs à petit feu, alors…
Alors le Diable sorti un stylet et d’un geste rapide, piqua le doigt de Fatouréng d’où perla une goutte de sang.
- Signe là, lui ordonna le Diable en lui tendant un parchemin, et ton vœu sera exaucé.
Fatouréng signa le contrat avec son propre sang.
- Mais que dois-je faire pour devenir riche ? demanda-t-il.
Le Diable, juste avant de s’envoler dans un fracas terrible, lui cria :
- Essaie de sculpter Fatouréng.
- Sculpter, quelle drôle d’idée, je ne sais pas tenir une gouge sans me couper pensa le « goffo ».
A cette époque, Bessans était réputé pour ses sculpteurs. En effet, les Clappier, les Fodéré et bien d’autres avaient sculpté grand nombre de retables et de statues de saints dans toute la vallée, même jusqu’à Rome. Bien sûr, ils étaient tous devenus très riches. Fatouréng croyait avoir rêvé, mais la marque au bout de son doigt lui prouvait que non. Il avait bel et bien rencontré le Diable.
Dès le lendemain, il prit un morceau de pin cembro et avec son couteau de berger, il sculpta une petite vierge à l’enfant d’une beauté exceptionnelle. Son grand-père n’en crut pas ses yeux. Le « goffo » avait réalisé une pièce des grands Maîtres sculpteurs.
- Tu sais Fatouréng, j’ai peut-être une idée pour que tu deviennes riche. L’autre jour à la foire, j’ai entendu dire que les moines de la cathédrale de Saint-Jean souhaitaient faire réaliser un retable monumental en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et que dans le mois de décembre, un concours allait se tenir pour désigner le meilleur sculpteur. Il ne te reste plus que deux mois pour t’entraîner. Prends ces vieilles gouges et mets-toi au travail.
Fatouréng se mit à sculpter jour et nuit. Après la Vierge il décida de s’attaquer à un Saint Antoine patron du bétail. La statue fut réalisée en moins d’une semaine. On aurait dit que Fatouréng avait fait ça toute sa vie. Son Saint Antoine n’avait rien à envier aux statues de l’Eglise, ni ses autres pièces d’ailleurs, qui étaient plus belles les unes que les autres. Le concours allait bientôt commencer. Fatouréng était prêt.
Après avoir préparé son baluchon avec quelques effets et ses outils, il embrassa sa famille et quitta le village le cœur serré. C’était la première fois qu’il partait seul sans son grand-père. Dès son arrivée à Saint Jean, il se rendit près de l’auberge pour essayer d’entrevoir celle qui avait pris son cœur. Quel soulagement quand il la vit traverser la salle ! Elle était toujours aussi ravissante !
- Il faut que je gagne sinon je ne pourrai jamais vivre sans elle, se dit-il.
Le cœur léger et plein d’espoir, il partit s’inscrire au concours. Dans la cathédrale, de nombreux sculpteurs se préparaient. Ceux de Bessans qui connaissaient Fatouréng se moquèrent de lui.
- Dis, le « goffo », essaie au moins de ne pas te couper les doigts !
Les moines donnèrent le sujet de l’œuvre : une statue de Saint Jean-Baptiste portant un agneau sur une bible, à réaliser en quatre jours. Dans la cathédrale on n’entendit plus que les coups de maillets. Fatouréng travailla sans arrêt, pendant ces quatre jours, il ne dormit pratiquement pas et il fut l’un des premiers à terminer son œuvre, il peut ainsi avoir le temps de fignoler sa statue. Quand la cloche sonna pour annoncer la fin du concours, un grand silence se fit.
Les moines inspectèrent toutes les statues puis se réunirent pour désigner le gagnant. Le doute envahit notre ami. Bien sûr, sa statue était magnifique, mais ce n’était pas la seule ! La tension était à son comble…
Enfin, quand les prêtres désignèrent à la surprise générale Fatouréng vainqueur se fut pour lui un immense soulagement. Il allait pouvoir enfin réaliser son rêve. Dès le lendemain, il se mit à travailler au retable de la cathédrale. Grâce à la prime obtenue, il logeait à l’auberge du Soleil et ainsi, pendant plusieurs mois il put vivre tout près de Marie, sa bien-aimée.
Marie n’était pas insensible au charme du « goffo », d’autant plus que sa réputation de grand sculpteur n’était plus à faire. Tout le monde à Saint-Jean parlait de lui. Le retable était splendide et les gens de la ville en étaient stupéfaits. Ce fut donc d’autant plus facile, une fois le travail terminé, de demander la main de Marie à son père. Celui-ci, persuadé que Fatouréng aller devenir très riche grâce à son talent, accepta sans hésiter. Le mariage eut lieu au printemps à Saint-Jean comme le veut la tradition : on se marie dans le pays de la femme.
Mais Bessans manquait à Fatouréng et au milieu de l’été, sa femme et lui s’y installèrent. Les années passèrent et la vie suivait son cours. Marie s’occupait des enfants et du bétail tandis que Fatouréng sculptait. Des statues de saints, des retables pour les églises ou les chapelles de la vallée et même pour celles de l’autre côté de la montagne, à Suse et à Novalaise. La vie était belle, il était amoureux comme au premier jour et il était riche !
Mais le bonheur ne dure qu’un temps ! Un soir, alors qu’il était seul dans son atelier, la lumière de sa petite lampe à huile s’éteignit brusquement. Fatouréng la ralluma et au moment où la flamme jaillissait du « créju », le Diable apparut derrière son établi !
-J’espère que ne m’as pas oublié, ni le pacte que nous avons fait il y a quinze ans ? J’ai besoin de tes services et je reviendrai te chercher dans une semaine.
Le Diable disparut comme il était venu. Le « goffo » était effondré, allait-il tout perdre ? Sa femme, ses enfants, son travail, sa vie. Quand il rentra chez lui, Marie s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.
- Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu le Diable !
Elle ne croyait pas si bien dire, Fatouréng s’assit sur une chaise et éclata en sanglots et il lui raconta toute l’histoire.
- Mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir si tu n’es pas là pour t’occuper de nous ?
Ce soir-là, Fatouréng et Marie ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun cherchant de son côté une solution pour que le pacte devienne caduc. Au petit matin, Marie eut une idée.
- Fatouréng, si tu as risqué ta vie par amour pour moi, alors le Diable, par amour, peut faire lui aussi n’importe quoi ! Comme par exemple rompre le contrat qui te lie à lui.
Marie n’avait pas terminé sa phrase que Fatouréng sauta hors de son lit.
- Quelle femme de tête tu es, Marie ! Ce n’est peut-être pas fini pour nous.
- Mais que vas-tu faire ?
- Tu verras bien, répondit-il en se précipitant vers son atelier.
Il fallait faire vite, il n’avait plus que six jours avant le retour du diable. Il prit une bille de pin cembro et commença à la dégrossir... Une statue aux formes étranges naquit. Au cinquième jour, la pièce était presque terminée. Fatouréng la montra à Marie.
- Tu crois que ça va lui plaire ?
- Mon Dieu ! Qu’elle est belle, c’est magnifique.
- Je n’ai plus qu’à finir de la poncer et notre sort est entre ses mains.
Le jour suivant, comme prévu, le Diable apparut dans l’atelier.
- Tu es prêt, lui dit-il.
- Non, je ne veux pas venir avec toi.
- Comment oses-tu me défier ? Tu as signé Fatouréng ! Je ne veux pas te défier, mais j’ai quelque chose à te proposer en échange de ma vie.
- Eh bien, il faut que cette chose soit vraiment extraordinaire, ricana le Diable.
- Ça, c’est à toi de voir !
D’un geste rapide, Fatouréng retira le drap qui recouvrait la statue. Le Diable en eut le souffle coupé ! Devant lui, se tenait une diablesse d’une si grande beauté qu’il en tomba immédiatement amoureux. Tout était parfait. Fatouréng avait réalisé pour Satan la plus belle de toutes ses œuvres !
-Ce que tu as fait là est bien risqué, mais j’avoue que dans toute mon existence, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’accepte ! Ta vie en échange de cette merveille.
En un tour de magie, Satan donna vie à la diablesse. Juste avant de disparaître, le Diable se retourna une dernière fois vers le « goffo ».
-Tu crois peut-être que je t’ai donné un don, il y a quinze ans, eh bien tu te trompes ! Je t’ai simplement dit ce que tu devais faire, mais pour ton talent de sculpteur, je n’y suis pour rien. C’est Toi et toi seul !
Le Diable et la diablesse disparurent pour toujours. Fatouréng et sa famille coulèrent des jours heureux. Et c’est depuis ce temps-là, qu’à Bessans on sculpte des Diables bien sûr ! Mais aussi des « Diablesses »
Tout le monde connaît les « Diables de Bessans » et leurs légendes. Mais connaissez-vous l’histoire de « Fatouréng », ce bessanais qui vivait au 17ème siècle ?
A cette époque, la vie au village n’était pas rose tous les jours. Pour subsister dans ces hautes vallées alpines, tous les habitants devaient travailler d’arrache-pied avant que l’hiver n’arrive. Il fallait être capable de tout faire : soigner les vaches et les brebis, semer et récolter le seigle et l’orge malgré l’altitude et le froid, ramasser le foin jusqu’au sommet de la montagne, chasser lièvres et chamois, construire sa maison, couper le bois pour l’hiver…
Bref … ! Toutes les tâches nécessaires à la survie des Bessanais.
Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout cela ? Eh bien, c’est qu’au village vivait un jeune Bessanais qui s’appelait Fatouréng, mais que tout le monde surnommait en patois « lo goffo », ce qui veut dire le maladroit.
Ce jeune Fatouréng était le dernier fils de sa famille qui en comptait quatre. Le premier était agriculteur et allait reprendre l’exploitation de ses parents, le deuxième était rentré dans les ordres, le troisième était soldat et le quatrième, Fatouréng, lui, ne faisait rien. En effet, tout ce que touchait ce garçon, il le cassait tant il était maladroit. Cela ne pouvait durer bien longtemps. Fatouréng serait bientôt en âge de travailler et s’il ne changeait pas, son père allait le mettre à la porte. Pauvre Fatouréng ! Tout le monde se moquait de lui et personne ne lui faisait confiance, même pour le plus petit travail comme ratisser le foin, il réussissait à casser le râteau.
Seul « Fatoure », son grand-père, acceptait encore de s’occuper de lui. Pour la foire de Saint-Jean, le brave Fatoure l’emmena avec lui. Cette foire était dans la vallée, l’un des plus grands événements de l’automne. Les Bessanais qui avaient engraissé leurs génisses tout l’été, grâce à la bonne herbe des alpages, espéraient les vendre à bon prix afin d’améliorer leur quotidien.
La route était longue et il fallait plus de deux jours pour se rendre à la ville. Fatouréng et son grand-père avaient beaucoup marché et peu dormi, si bien qu’ils étaient arrivés les premiers sur le champ de foire. Pour une fois, la chance sourit au « goffo » et grâce au talent de maquignon du grand-père, ils réussirent à vendre leurs bêtes à très bon prix. Le père Fatoure pour fêter l’événement décida d’offrir au « goffo » chose très rare pour l’époque, un repas à l’auberge du « soleil ». Cette auberge était l’une des plus grandes de la ville et elle était réputée comme une des meilleures.
Fatouréng, son grand-père et quelques Bessanais se mirent à table et c’est à ce moment que tout bascula dans la vie de Fatouréng .
Le cœur de « goffo » s’arrêta de battre quand la servante traversa la salle du restaurant. Elle était la fille la plus belle qu’il eût jamais vue. Ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ses formes avantageuses, tout cela en faisait un ange. Fatouréng se figea sur lui-même en contemplant cette jolie fille.
Son grand-père s’en rendit compte et lui demanda s’il était fou car il n’avait pas touché son repas.
En le regardant de plus près, il comprit bien vite pourquoi Fatouréng avait perdu l’appétit ; c’était : « L’Amour ».
En sortant du restaurant, le regard de Fatouréng croisa celui de la belle inconnue, un frisson merveilleux traversa son corps, la servante fut elle aussi troublée car elle laissa tomber toutes les assiettes qu’elle tenait.
Tout était donc possible pour Fatouréng, mais il fallait rentrer à Bessans et la route était encore longue. Sur le chemin du retour, il marchait comme un automate, il ne répondait pas quand on lui parlait, la seule chose qu’il avait en tête était le souvenir du regard profond des yeux bleus de la belle servante.
Son grand-père vint à sa hauteur et lui dit :
- Tu sais Fatouréng, ne te fais pas trop d’illusions, cette fille n’est pas pour toi, c’est la fille de l’aubergistes et, à moins que par miracle tu ne deviennes très riche, son père ne te donnera jamais sa main.
De retour au village, Fatouréng passait ses journées à errer, ses seules pensées étaient pour sa belle dont il ne connaissait même pas le prénom. Il ne faisait déjà pas grand-chose d’habitude, mais alors là, il ne faisait plus rien du tout. Son père hurlait après lui du matin au soir et cela ne pouvait plus durer. Mais que faire ?
- Le cœur a ses raisons que la raison ignore, comment devenir riche ? se dit Fatouréng tout en marchant le long du torrent, je casse tout ce que je touche, je ne sais rien faire de mes dix doigts, seul le Diable pourrait me sauver !
Qu’avait-il dit là ! Dans un grand éclair blanc, suivi d’un formidable grondement de tonnerre, le Diable apparut !
- Tu m’as appelé, Fatouréng !
La peur saisit le « goffo ». Là, devant lui, le « malin » se tenait au milieu du chemin. Il était comme on le décrivait lors des veillées : quatre cornes sur la tête, un visage humain mais hideux, de grandes ailes de chauve-souris, des pattes de bouc et des serres d’aigle, il était terrifiant !
- Tu m’as appelé, répéta le Diable !
Fatouréng, paralysé par la peur arriva quand même à lui expliquer son affaire. Dans un grand rire satanique, le Diable lui répondit.
- Donc, tu veux devenir riche pour pouvoir épouser cette fille ? Je peux t’y aider. Mais es-tu bien sûr de vouloir pactiser avec moi ? Car tu sais, si tu signes, je reviendrai te chercher dès que j’aurai besoin de toi.
- Oui, répondit Fatouréng, car sans cette fille, je meurs à petit feu, alors…
Alors le Diable sorti un stylet et d’un geste rapide, piqua le doigt de Fatouréng d’où perla une goutte de sang.
- Signe là, lui ordonna le Diable en lui tendant un parchemin, et ton vœu sera exaucé.
Fatouréng signa le contrat avec son propre sang.
- Mais que dois-je faire pour devenir riche ? demanda-t-il.
Le Diable, juste avant de s’envoler dans un fracas terrible, lui cria :
- Essaie de sculpter Fatouréng.
- Sculpter, quelle drôle d’idée, je ne sais pas tenir une gouge sans me couper pensa le « goffo ».
A cette époque, Bessans était réputé pour ses sculpteurs. En effet, les Clappier, les Fodéré et bien d’autres avaient sculpté grand nombre de retables et de statues de saints dans toute la vallée, même jusqu’à Rome. Bien sûr, ils étaient tous devenus très riches. Fatouréng croyait avoir rêvé, mais la marque au bout de son doigt lui prouvait que non. Il avait bel et bien rencontré le Diable.
Dès le lendemain, il prit un morceau de pin cembro et avec son couteau de berger, il sculpta une petite vierge à l’enfant d’une beauté exceptionnelle. Son grand-père n’en crut pas ses yeux. Le « goffo » avait réalisé une pièce des grands Maîtres sculpteurs.
- Tu sais Fatouréng, j’ai peut-être une idée pour que tu deviennes riche. L’autre jour à la foire, j’ai entendu dire que les moines de la cathédrale de Saint-Jean souhaitaient faire réaliser un retable monumental en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et que dans le mois de décembre, un concours allait se tenir pour désigner le meilleur sculpteur. Il ne te reste plus que deux mois pour t’entraîner. Prends ces vieilles gouges et mets-toi au travail.
Fatouréng se mit à sculpter jour et nuit. Après la Vierge il décida de s’attaquer à un Saint Antoine patron du bétail. La statue fut réalisée en moins d’une semaine. On aurait dit que Fatouréng avait fait ça toute sa vie. Son Saint Antoine n’avait rien à envier aux statues de l’Eglise, ni ses autres pièces d’ailleurs, qui étaient plus belles les unes que les autres. Le concours allait bientôt commencer. Fatouréng était prêt.
Après avoir préparé son baluchon avec quelques effets et ses outils, il embrassa sa famille et quitta le village le cœur serré. C’était la première fois qu’il partait seul sans son grand-père. Dès son arrivée à Saint Jean, il se rendit près de l’auberge pour essayer d’entrevoir celle qui avait pris son cœur. Quel soulagement quand il la vit traverser la salle ! Elle était toujours aussi ravissante !
- Il faut que je gagne sinon je ne pourrai jamais vivre sans elle, se dit-il.
Le cœur léger et plein d’espoir, il partit s’inscrire au concours. Dans la cathédrale, de nombreux sculpteurs se préparaient. Ceux de Bessans qui connaissaient Fatouréng se moquèrent de lui.
- Dis, le « goffo », essaie au moins de ne pas te couper les doigts !
Les moines donnèrent le sujet de l’œuvre : une statue de Saint Jean-Baptiste portant un agneau sur une bible, à réaliser en quatre jours. Dans la cathédrale on n’entendit plus que les coups de maillets. Fatouréng travailla sans arrêt, pendant ces quatre jours, il ne dormit pratiquement pas et il fut l’un des premiers à terminer son œuvre, il peut ainsi avoir le temps de fignoler sa statue. Quand la cloche sonna pour annoncer la fin du concours, un grand silence se fit.
Les moines inspectèrent toutes les statues puis se réunirent pour désigner le gagnant. Le doute envahit notre ami. Bien sûr, sa statue était magnifique, mais ce n’était pas la seule ! La tension était à son comble…
Enfin, quand les prêtres désignèrent à la surprise générale Fatouréng vainqueur se fut pour lui un immense soulagement. Il allait pouvoir enfin réaliser son rêve. Dès le lendemain, il se mit à travailler au retable de la cathédrale. Grâce à la prime obtenue, il logeait à l’auberge du Soleil et ainsi, pendant plusieurs mois il put vivre tout près de Marie, sa bien-aimée.
Marie n’était pas insensible au charme du « goffo », d’autant plus que sa réputation de grand sculpteur n’était plus à faire. Tout le monde à Saint-Jean parlait de lui. Le retable était splendide et les gens de la ville en étaient stupéfaits. Ce fut donc d’autant plus facile, une fois le travail terminé, de demander la main de Marie à son père. Celui-ci, persuadé que Fatouréng aller devenir très riche grâce à son talent, accepta sans hésiter. Le mariage eut lieu au printemps à Saint-Jean comme le veut la tradition : on se marie dans le pays de la femme.
Mais Bessans manquait à Fatouréng et au milieu de l’été, sa femme et lui s’y installèrent. Les années passèrent et la vie suivait son cours. Marie s’occupait des enfants et du bétail tandis que Fatouréng sculptait. Des statues de saints, des retables pour les églises ou les chapelles de la vallée et même pour celles de l’autre côté de la montagne, à Suse et à Novalaise. La vie était belle, il était amoureux comme au premier jour et il était riche !
Mais le bonheur ne dure qu’un temps ! Un soir, alors qu’il était seul dans son atelier, la lumière de sa petite lampe à huile s’éteignit brusquement. Fatouréng la ralluma et au moment où la flamme jaillissait du « créju », le Diable apparut derrière son établi !
-J’espère que ne m’as pas oublié, ni le pacte que nous avons fait il y a quinze ans ? J’ai besoin de tes services et je reviendrai te chercher dans une semaine.
Le Diable disparut comme il était venu. Le « goffo » était effondré, allait-il tout perdre ? Sa femme, ses enfants, son travail, sa vie. Quand il rentra chez lui, Marie s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.
- Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu le Diable !
Elle ne croyait pas si bien dire, Fatouréng s’assit sur une chaise et éclata en sanglots et il lui raconta toute l’histoire.
- Mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir si tu n’es pas là pour t’occuper de nous ?
Ce soir-là, Fatouréng et Marie ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun cherchant de son côté une solution pour que le pacte devienne caduc. Au petit matin, Marie eut une idée.
- Fatouréng, si tu as risqué ta vie par amour pour moi, alors le Diable, par amour, peut faire lui aussi n’importe quoi ! Comme par exemple rompre le contrat qui te lie à lui.
Marie n’avait pas terminé sa phrase que Fatouréng sauta hors de son lit.
- Quelle femme de tête tu es, Marie ! Ce n’est peut-être pas fini pour nous.
- Mais que vas-tu faire ?
- Tu verras bien, répondit-il en se précipitant vers son atelier.
Il fallait faire vite, il n’avait plus que six jours avant le retour du diable. Il prit une bille de pin cembro et commença à la dégrossir... Une statue aux formes étranges naquit. Au cinquième jour, la pièce était presque terminée. Fatouréng la montra à Marie.
- Tu crois que ça va lui plaire ?
- Mon Dieu ! Qu’elle est belle, c’est magnifique.
- Je n’ai plus qu’à finir de la poncer et notre sort est entre ses mains.
Le jour suivant, comme prévu, le Diable apparut dans l’atelier.
- Tu es prêt, lui dit-il.
- Non, je ne veux pas venir avec toi.
- Comment oses-tu me défier ? Tu as signé Fatouréng ! Je ne veux pas te défier, mais j’ai quelque chose à te proposer en échange de ma vie.
- Eh bien, il faut que cette chose soit vraiment extraordinaire, ricana le Diable.
- Ça, c’est à toi de voir !
D’un geste rapide, Fatouréng retira le drap qui recouvrait la statue. Le Diable en eut le souffle coupé ! Devant lui, se tenait une diablesse d’une si grande beauté qu’il en tomba immédiatement amoureux. Tout était parfait. Fatouréng avait réalisé pour Satan la plus belle de toutes ses œuvres !
-Ce que tu as fait là est bien risqué, mais j’avoue que dans toute mon existence, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’accepte ! Ta vie en échange de cette merveille.
En un tour de magie, Satan donna vie à la diablesse. Juste avant de disparaître, le Diable se retourna une dernière fois vers le « goffo ».
-Tu crois peut-être que je t’ai donné un don, il y a quinze ans, eh bien tu te trompes ! Je t’ai simplement dit ce que tu devais faire, mais pour ton talent de sculpteur, je n’y suis pour rien. C’est Toi et toi seul !
Le Diable et la diablesse disparurent pour toujours. Fatouréng et sa famille coulèrent des jours heureux. Et c’est depuis ce temps-là, qu’à Bessans on sculpte des Diables bien sûr ! Mais aussi des « Diablesses »


La Légende de Duvallon
Quand j’étais petit garçon, l’été, j’allais avec mes grands-parents à Ribon.
Ribon, que de souvenirs évoque pour moi ce nom ? Mon grand-père possédait un chalet, tout là-haut sur cet alpage.
Dès la mi-juillet, quand l’école était finie, j’allais passer plusieurs jours en montagne avec le Pépé et la Mémé Anne. Toute la journée, je jouais autour du chalet avec Fineau le chien, sous l’œil attentif de ma grand-mère.
Vers 6 heures du soir, j’accompagnais mon grand-père quand il allait chercher les vaches de l’autre côté du torrent, avec Fineau, c’était à celui qui courait le plus vite pour ramener le troupeau près de la passerelle. Les bêtes, une par une, suivaient le sentier qui menait au chalet. La grand-mère Anne nous attendait avec les seaux pour la traite du soir. Même en été, la nuit tombe vite après le coucher du soleil. Avant de refermer la porte je ne me lassais pas d’admirer, là-bas vers le couchant, les dernières lueurs pourpres du ciel.
La soupe aux herbes à peine avalée, je me glissais sous la couverture dans le lit clos, et mes yeux fatigués par le grand air de la montagne se fermaient très vite…
- Duvallon… C’est l’heure…
Tous les matins, mon grand-père avait l’habitude de me réveiller en me secouant et de prononcer cette phrase rituelle.
Un après-midi, alors que nous gardions tous les deux les vaches près du grand rocher vers l’Arcelle, je lui demandais :
Dis Pépé, pourquoi quand tu me réveilles, tu dis toujours : Duvallon… C’est l’heure… ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, d’un geste habituel, il se frisa la moustache. Au bout de quelques instants il me dit :
Quand j’étais petit comme toi, mon grand-père me raconta une histoire, une histoire que lui avait déjà dit, il y a très longtemps, son grand-père à lui. C’est l’histoire de Duvallon.
Il y a longtemps, très longtemps de cela, vivait au hameau de la Chalp, en aval de Bessans, un beau jeune homme qui s’appelait Duvallon. Il était fort épris d’une jeune fille du village et souvent il venait la voir après le travail malgré les quelques lieues qui les séparaient.
Anne était une des plus belles filles de Bessans et tous les deux formaient un couple magnifique. Ils faisaient bien des envieux dans le village car non seulement ils étaient beaux mais aussi d’une grande intelligence. Les fées ne les avaient pas oubliés à leur naissance.
Ce soir-là, Duvallon, après avoir une dernière fois embrassé sa promise, prit le chemin de la Chalp pour s’en retourner chez lui. Il devait se hâter car au mois de décembre la neige et le mauvais temps ne facilitaient pas le trajet.
A peine eut-il quitté les dernières maisons du village que le vent se leva en tourmente. Les bourrasques de neige lui cinglaient le visage malgré la capuche de son grand manteau qu’il avait rabattue sur ses yeux. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Même avec une connaissance parfaite du pays, il avait du mal à se repérer sous les rafales neigeuses. Plus d’une fois il perdit pied et se retrouva le nez dans la neige. Il n’avait fait que deux kilomètres et malgré sa force et son endurance, il était exténué.
Par le Diable ! S’écria Duvallon, je n’en peux plus, si je n’avance pas encore, je vais mourir ici. Jamais je ne reverrai Anne ma douce fiancée…
Le vent redoubla de force, un éclair fulgurant déchira la nuit, et dans la lueur, là, devant les yeux e Duvallon apparut un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à large bord, revêtu d’une grande cape noire.
Tu m’as appelé Duvallon ? Et bien me voilà. Ne crains rien… Je te parle en ami…
Tu voudrais bien arriver sain et sauf dans ta maison de la Chalp, n’est-ce pas ?
Duvallon, malgré son courage n’avait plus la force de se relever. Il n’avait jamais vu cet homme ni à Bessans, ni en bas à Lanslebourg, ni aux foires de la vallée.
C’est vrai que j’aimerai bien me retrouver devant un bon feu, là-bas, chez moi…
Eh bien, tu n’as qu’à signer ce papier et en moins de temps que tu le penses, tu seras rendu devant ta maison à la Chalp…
Duvallon eut un doute.
C’est trop beau pour être vrai. I avait déjà entendu de vieilles histoires où un habitant de la Goulaz avait fait un pacte avec le Diable… Mais, que me demandes-tu, étranger ?
Ton âme !
Mon âme ! Plutôt rester là…
Comme tu veux Duvallon, mais adieu à la vie, adieu à Anne la belle, ta promise, adieu aux honneurs et à la fortune, mais si tu signes ce papier, pendant cinquante ans tu auras tout cela et tu posséderas des pouvoirs surnaturels qui te permettront de réaliser tout ce que tu désires…
Perdre la vie, passe encore, mais perdre Anne dont il était follement amoureux, ce n’était pas possible.
Que dois-je faire ?
Prends cette plume…
Le Diable présenta à Duvallon une plume de son chapeau, mais avant que le jeune homme ne tendît la main, il l’enfonça dans le bras du malheureux, si fort que le sang perla sur la peau.
Signe à cet endroit.
Duvallon a signé… Signé avec son sang… Le Diable a disparu. Comme par miracle, la tempête a cessé, un grand calme tout alentour…
J’ai vendu mon âme au Diable… Mais seulement dans cinquante ans… Bah ! On verra bien.
Arrivé au bord de l’Arc, il lui restait encore un long chemin pour arriver chez lui.
Voyons voir si mes pouvoirs sont réels.
Il étendit largement son manteau sur les eaux tumultueuses du torrent et s’installa, très à son aise sur cet esquif improvisé. La vague le porta à deux pas de son chalet.
Depuis ce jour, Duvallon multipliait les prouesses quotidiennes. Quand il avait besoin de bois pour son chauffage, il allait dans la forêt de Chantelouve, et là, avec son couteau, il abattait les plus gros mélèzes et les transportait sans effort. Pour manger, il se rendait là-haut sur l’Arcelle où se trouvent les troupeaux de chamois et d’un seul jet de pierre il en tuait toujours deux ou trois. Il fit son apprentissage de maréchal-ferrant à Lanslevillard. Là encore, il étonnait le monde à sa façon de ferrer les chevaux. Il leur coupait les pattes à la hauteur du jarret et plaçait les fers aux sabots avant de rattacher sans difficultés, les pattes amputées. Puis Duvallon eut vingt ans, il fut affecté au service du Roi Louis le bien-aimé et servit en Italie dans un régiment de dragons.
Au cours des différentes batailles, il se couvrit de gloire, il était toujours le premier sur l’ennemi et ses prouesses lui valurent de devenir Sergent.
Un jour, au cours d’une campagne malheureuse, son escadron se trouva cerné dans une forteresse entourée par de hautes murailles et un fossé profond.
Nous sommes perdus, dit le Capitaine, mais pour l’honneur, nous nous battrons jusqu’au dernier.
Perdu ? Pas si sûr, mon Capitaine… Osa déclarer son ordonnance.
Expliquez-vous Sergent.
Et oui, l’ordonnance du Capitaine n’était autre que Duvallon.
Mon Capitaine, si je parvenais à ramener des renforts et à libérer la forteresse, quelle récompense m’accorderiez-vous ?
A celui qui accomplirait un tel exploit impossible, j’accorderai son congé, son cheval et ses armes…
L’officier n’eut pas le temps d’en dire davantage. Duvallon exécutait un salut impeccable.
A bientôt mon Capitaine.
Détachant son cheval de la barrière, un alezan magnifique, aussi exceptionnel que son cavalier, Duvallon lui fit prendre du recul. Affectueusement, il flatte son encolure, puis se penchant, lui parle à l’oreille. Par trois fois, il répète son nom :
Cambradin, Cambradin, Cambradin…
Cambradin était le nom que portait le Diable. Et résolument, pique des deux et fonce sur la muraille. Cambradin, le cheval, s’arrache si fort, si haut, qu’il paraît s’envoler par-dessus l’enceinte et le fossé. A peine de l’autre côté, il franchit d’un nouveau bond toutes les troupes ennemies.
Au petit jour, Duvallon toujours monté sur son fidèle Cambradin arrive en tête des renforts, l’ennemi est mis en déroute.
Mission accomplie mon Capitaine.
Soit ! Tu as réussi et je n’ai qu’une parole, prends ton cheval, tes armes et pars !
Pars tout de suite ! et va-t’en… Va-t’en au Diable…
Dégagé de ses obligations militaires Duvallon retourna dans son hameau de la Chalp où son amoureuse l’attendait et rien ne fut trop beau pour leurs épousailles.
Les garçons du village avaient coupé les sapins sur la commune voisine pour orner la maison, les filles les avaient décorés de mille fleurs toutes plus belles les unes que les autres.
Parée comme une reine, ravissante sous son « eskeuffa » de dentelle blanche, Anne portait sur sa poitrine la croix d’or que Duvallon lui avait offert.
Le village dansa toute la nuit. Jamais on n’avait vu pareille fête.
Anne et Duvallon connurent tout de suite une vie facile et ils coulèrent de jours heureux…
Mais, année après année, approchait inexorablement, l’échéance fatale… Bientôt Duvallon appartiendrait au Diable…
Anne voyait bien que son mari n’était plus le même, en vain elle l’interrogeait, mais lui, répondait évasivement…
L’hiver arriva sur le hameau de la Chalp. Cette nuit était la nuit fatidique où Duvallon devait appartenir au Diable ! Il se coucha dans le lit clos près de sa femme mais il ne put trouver le sommeil. Dehors, le vent soufflait, mais entre deux rafales, il entendit :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Duvallon e leva sans bruit, enfilant sa pèlerine il sortit. Là ! Cambradin l’attendait et tout de suite ils disparurent dans la nuit… Quel méfait commirent-ils ? Nul ne le sait.
Quand Duvallon rentra au petit matin, Anne l’attendait devant la porte.
- Où es-tu allé cette nuit ?
Duvallon tomba à genoux aux pieds de son épouse, en quelques mots il révéla à sa femme son terrible secret.
La nuit suivante, à minuit, Cambradin appela de nouveau :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Le pauvre Duvallon s’apprêtait à obéir au Diable, mais Anne plus rapide sortit la première.
- Duvallon est à moi, par Dieu ! Depuis le jour de mes noces.
- Non répondit Cambradin, il a signé un pacte avec son sang. Il m’appartient, je l’emporte.
- La preuve qu’il est à moi, la voici, dit-elle en tendant sa main où brillait l’anneau de leur mariage. Et se faisant, elle toucha le Diable avec l’alliance.
Horreur ! Le Diable fou de douleur au contact de cet objet béni, sursauta, hurla et disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anne et Duvallon allèrent à Bessans. Là, ils se rendirent auprès du révérend curé. Ils lui expliquèrent toute l’histoire.
- Mes pauvres enfants, vous voilà dans une bien mauvaise passe, je ne peux rien faire pour vous. Seul le très Saint Père saura vous conseiller. De retour à la Chalp, Duvallon ne perdit pas de temps. Il rassembla quelques affaires et après avoir embrassé sa femme, parti vers Rome par le Mont-Cenis. Pendant tout le temps que dura son voyage, Duvallon ne cessa de prier. Enfin le 24 décembre, il arriva devant le Saint Siège.
Pour voir le Souverain Pontif, ce ne fut pas chose aisée. Mais enfin, Duvallon est là, agenouillé devant lui.
- Très Saint Père, aidez-moi car j’ai péché très… très… Duvallon ne trouvait plus ses mots. D’un geste, Sa Sainteté l’interrompit.
- D’abord d’où viens-tu ?
- De Bessans, mon très Saint Père.
- Ah ! De Bessans, le pays des Diables… Et Duvallon lui raconta toute l’histoire…
Le Pape réfléchissait… Comment sauver cette brebis égarée ? Finalement, il se pencha vers Duvallon :
- Il ne sera pas dit qu’un soir de Noël je rejette un pêcheur repentant. Ecoute bien, Duvallon, pour le salut de ton âme et pour te délier du pacte signé avec le Diable, tu devras, cette nuit même, entendre trois messes de minuit en des lieux différents. L’une en la basilique de Saint-pierre de Rome, l’autre à Notre Dame de Paris et la troisième dans ton village de Bessans.
Duvallon se retrouva seul. Comment réaliser une pareille prouesse ?
- Mais pourquoi, se dit-il, ne pas encore utiliser le Diable ? Alors, il l’appela.
- Cambradin ! Je veux un cheval, mais un cheval le plus rapide du monde.
Aussitôt, une bête magnifique piaffa devant Duvallon.
- A quelle vitesse peux-tu aller ?
- A la vitesse du son…
- Ce n’est pas assez. Cambradin, un autre. Un fier Alezan se présenta.
- Et toi, quelle est ta vitesse ?
- Je vais aussi vite que la lumière.
- Non, ce n’est pas toi que je veux. Cambradin, un autre. Alors, du fond de la nuit, surgit un superbe étalon.
- Je file aussi vite que la pensée.
- Voilà, c’est toi que je veux.
Il enfourcha aussitôt sa monture. Ainsi, grâce à ce cheval qui allait aussi vite que la pensée, Duvallon put assister aux trois messes de minuit. Il se retrouva sur le parvis de l’église de Bessans pour la dernière, à côté d’Anne son épouse et tout le village réuni.
A la sortie de la messe, Cambradin attendait.
- Duvallon… C’est l’heure…
- Monsieur Cambradin, dit Duvallon, montrez-moi le parchemin.
Le Diable sortit le papier de sous son manteau, le pacte que Duvallon avait signé cinquante ans plus tôt et le tendit à Duvallon.
-Regarde, Anne, la signature a disparu ; se tournant vers Cambradin, Monsieur je ne vous connais point, il y a rien sur ce parchemin qui nous lie en quelque sorte.
Le Diable s’empara du papier, à sa stupéfaction la signature n’y était plus. Il disparut dans un grand fracas, vite couvert par les cloches e l’église annonçant Noël !
Par Dieu ! Dit-il, je ne vais pas me laisser faire par la tourmente.
Il fit encore quelques pas, mais ne sachant plus où il était, il glissa dans la pente, cul par-dessus tête et ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il récupéra ses esprits.
Ainsi finit l’histoire de Duvallon. Il vécut encore de longues années auprès d’Anne sa courageuse épouse. Bien des années ont passé depuis, et là-bas, au hameau de la Chalp, seules quelques pierres marquent l’endroit de la maison de Duvallon.
Ribon, que de souvenirs évoque pour moi ce nom ? Mon grand-père possédait un chalet, tout là-haut sur cet alpage.
Dès la mi-juillet, quand l’école était finie, j’allais passer plusieurs jours en montagne avec le Pépé et la Mémé Anne. Toute la journée, je jouais autour du chalet avec Fineau le chien, sous l’œil attentif de ma grand-mère.
Vers 6 heures du soir, j’accompagnais mon grand-père quand il allait chercher les vaches de l’autre côté du torrent, avec Fineau, c’était à celui qui courait le plus vite pour ramener le troupeau près de la passerelle. Les bêtes, une par une, suivaient le sentier qui menait au chalet. La grand-mère Anne nous attendait avec les seaux pour la traite du soir. Même en été, la nuit tombe vite après le coucher du soleil. Avant de refermer la porte je ne me lassais pas d’admirer, là-bas vers le couchant, les dernières lueurs pourpres du ciel.
La soupe aux herbes à peine avalée, je me glissais sous la couverture dans le lit clos, et mes yeux fatigués par le grand air de la montagne se fermaient très vite…
- Duvallon… C’est l’heure…
Tous les matins, mon grand-père avait l’habitude de me réveiller en me secouant et de prononcer cette phrase rituelle.
Un après-midi, alors que nous gardions tous les deux les vaches près du grand rocher vers l’Arcelle, je lui demandais :
Dis Pépé, pourquoi quand tu me réveilles, tu dis toujours : Duvallon… C’est l’heure… ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, d’un geste habituel, il se frisa la moustache. Au bout de quelques instants il me dit :
Quand j’étais petit comme toi, mon grand-père me raconta une histoire, une histoire que lui avait déjà dit, il y a très longtemps, son grand-père à lui. C’est l’histoire de Duvallon.
Il y a longtemps, très longtemps de cela, vivait au hameau de la Chalp, en aval de Bessans, un beau jeune homme qui s’appelait Duvallon. Il était fort épris d’une jeune fille du village et souvent il venait la voir après le travail malgré les quelques lieues qui les séparaient.
Anne était une des plus belles filles de Bessans et tous les deux formaient un couple magnifique. Ils faisaient bien des envieux dans le village car non seulement ils étaient beaux mais aussi d’une grande intelligence. Les fées ne les avaient pas oubliés à leur naissance.
Ce soir-là, Duvallon, après avoir une dernière fois embrassé sa promise, prit le chemin de la Chalp pour s’en retourner chez lui. Il devait se hâter car au mois de décembre la neige et le mauvais temps ne facilitaient pas le trajet.
A peine eut-il quitté les dernières maisons du village que le vent se leva en tourmente. Les bourrasques de neige lui cinglaient le visage malgré la capuche de son grand manteau qu’il avait rabattue sur ses yeux. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Même avec une connaissance parfaite du pays, il avait du mal à se repérer sous les rafales neigeuses. Plus d’une fois il perdit pied et se retrouva le nez dans la neige. Il n’avait fait que deux kilomètres et malgré sa force et son endurance, il était exténué.
Par le Diable ! S’écria Duvallon, je n’en peux plus, si je n’avance pas encore, je vais mourir ici. Jamais je ne reverrai Anne ma douce fiancée…
Le vent redoubla de force, un éclair fulgurant déchira la nuit, et dans la lueur, là, devant les yeux e Duvallon apparut un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à large bord, revêtu d’une grande cape noire.
Tu m’as appelé Duvallon ? Et bien me voilà. Ne crains rien… Je te parle en ami…
Tu voudrais bien arriver sain et sauf dans ta maison de la Chalp, n’est-ce pas ?
Duvallon, malgré son courage n’avait plus la force de se relever. Il n’avait jamais vu cet homme ni à Bessans, ni en bas à Lanslebourg, ni aux foires de la vallée.
C’est vrai que j’aimerai bien me retrouver devant un bon feu, là-bas, chez moi…
Eh bien, tu n’as qu’à signer ce papier et en moins de temps que tu le penses, tu seras rendu devant ta maison à la Chalp…
Duvallon eut un doute.
C’est trop beau pour être vrai. I avait déjà entendu de vieilles histoires où un habitant de la Goulaz avait fait un pacte avec le Diable… Mais, que me demandes-tu, étranger ?
Ton âme !
Mon âme ! Plutôt rester là…
Comme tu veux Duvallon, mais adieu à la vie, adieu à Anne la belle, ta promise, adieu aux honneurs et à la fortune, mais si tu signes ce papier, pendant cinquante ans tu auras tout cela et tu posséderas des pouvoirs surnaturels qui te permettront de réaliser tout ce que tu désires…
Perdre la vie, passe encore, mais perdre Anne dont il était follement amoureux, ce n’était pas possible.
Que dois-je faire ?
Prends cette plume…
Le Diable présenta à Duvallon une plume de son chapeau, mais avant que le jeune homme ne tendît la main, il l’enfonça dans le bras du malheureux, si fort que le sang perla sur la peau.
Signe à cet endroit.
Duvallon a signé… Signé avec son sang… Le Diable a disparu. Comme par miracle, la tempête a cessé, un grand calme tout alentour…
J’ai vendu mon âme au Diable… Mais seulement dans cinquante ans… Bah ! On verra bien.
Arrivé au bord de l’Arc, il lui restait encore un long chemin pour arriver chez lui.
Voyons voir si mes pouvoirs sont réels.
Il étendit largement son manteau sur les eaux tumultueuses du torrent et s’installa, très à son aise sur cet esquif improvisé. La vague le porta à deux pas de son chalet.
Depuis ce jour, Duvallon multipliait les prouesses quotidiennes. Quand il avait besoin de bois pour son chauffage, il allait dans la forêt de Chantelouve, et là, avec son couteau, il abattait les plus gros mélèzes et les transportait sans effort. Pour manger, il se rendait là-haut sur l’Arcelle où se trouvent les troupeaux de chamois et d’un seul jet de pierre il en tuait toujours deux ou trois. Il fit son apprentissage de maréchal-ferrant à Lanslevillard. Là encore, il étonnait le monde à sa façon de ferrer les chevaux. Il leur coupait les pattes à la hauteur du jarret et plaçait les fers aux sabots avant de rattacher sans difficultés, les pattes amputées. Puis Duvallon eut vingt ans, il fut affecté au service du Roi Louis le bien-aimé et servit en Italie dans un régiment de dragons.
Au cours des différentes batailles, il se couvrit de gloire, il était toujours le premier sur l’ennemi et ses prouesses lui valurent de devenir Sergent.
Un jour, au cours d’une campagne malheureuse, son escadron se trouva cerné dans une forteresse entourée par de hautes murailles et un fossé profond.
Nous sommes perdus, dit le Capitaine, mais pour l’honneur, nous nous battrons jusqu’au dernier.
Perdu ? Pas si sûr, mon Capitaine… Osa déclarer son ordonnance.
Expliquez-vous Sergent.
Et oui, l’ordonnance du Capitaine n’était autre que Duvallon.
Mon Capitaine, si je parvenais à ramener des renforts et à libérer la forteresse, quelle récompense m’accorderiez-vous ?
A celui qui accomplirait un tel exploit impossible, j’accorderai son congé, son cheval et ses armes…
L’officier n’eut pas le temps d’en dire davantage. Duvallon exécutait un salut impeccable.
A bientôt mon Capitaine.
Détachant son cheval de la barrière, un alezan magnifique, aussi exceptionnel que son cavalier, Duvallon lui fit prendre du recul. Affectueusement, il flatte son encolure, puis se penchant, lui parle à l’oreille. Par trois fois, il répète son nom :
Cambradin, Cambradin, Cambradin…
Cambradin était le nom que portait le Diable. Et résolument, pique des deux et fonce sur la muraille. Cambradin, le cheval, s’arrache si fort, si haut, qu’il paraît s’envoler par-dessus l’enceinte et le fossé. A peine de l’autre côté, il franchit d’un nouveau bond toutes les troupes ennemies.
Au petit jour, Duvallon toujours monté sur son fidèle Cambradin arrive en tête des renforts, l’ennemi est mis en déroute.
Mission accomplie mon Capitaine.
Soit ! Tu as réussi et je n’ai qu’une parole, prends ton cheval, tes armes et pars !
Pars tout de suite ! et va-t’en… Va-t’en au Diable…
Dégagé de ses obligations militaires Duvallon retourna dans son hameau de la Chalp où son amoureuse l’attendait et rien ne fut trop beau pour leurs épousailles.
Les garçons du village avaient coupé les sapins sur la commune voisine pour orner la maison, les filles les avaient décorés de mille fleurs toutes plus belles les unes que les autres.
Parée comme une reine, ravissante sous son « eskeuffa » de dentelle blanche, Anne portait sur sa poitrine la croix d’or que Duvallon lui avait offert.
Le village dansa toute la nuit. Jamais on n’avait vu pareille fête.
Anne et Duvallon connurent tout de suite une vie facile et ils coulèrent de jours heureux…
Mais, année après année, approchait inexorablement, l’échéance fatale… Bientôt Duvallon appartiendrait au Diable…
Anne voyait bien que son mari n’était plus le même, en vain elle l’interrogeait, mais lui, répondait évasivement…
L’hiver arriva sur le hameau de la Chalp. Cette nuit était la nuit fatidique où Duvallon devait appartenir au Diable ! Il se coucha dans le lit clos près de sa femme mais il ne put trouver le sommeil. Dehors, le vent soufflait, mais entre deux rafales, il entendit :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Duvallon e leva sans bruit, enfilant sa pèlerine il sortit. Là ! Cambradin l’attendait et tout de suite ils disparurent dans la nuit… Quel méfait commirent-ils ? Nul ne le sait.
Quand Duvallon rentra au petit matin, Anne l’attendait devant la porte.
- Où es-tu allé cette nuit ?
Duvallon tomba à genoux aux pieds de son épouse, en quelques mots il révéla à sa femme son terrible secret.
La nuit suivante, à minuit, Cambradin appela de nouveau :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Le pauvre Duvallon s’apprêtait à obéir au Diable, mais Anne plus rapide sortit la première.
- Duvallon est à moi, par Dieu ! Depuis le jour de mes noces.
- Non répondit Cambradin, il a signé un pacte avec son sang. Il m’appartient, je l’emporte.
- La preuve qu’il est à moi, la voici, dit-elle en tendant sa main où brillait l’anneau de leur mariage. Et se faisant, elle toucha le Diable avec l’alliance.
Horreur ! Le Diable fou de douleur au contact de cet objet béni, sursauta, hurla et disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anne et Duvallon allèrent à Bessans. Là, ils se rendirent auprès du révérend curé. Ils lui expliquèrent toute l’histoire.
- Mes pauvres enfants, vous voilà dans une bien mauvaise passe, je ne peux rien faire pour vous. Seul le très Saint Père saura vous conseiller. De retour à la Chalp, Duvallon ne perdit pas de temps. Il rassembla quelques affaires et après avoir embrassé sa femme, parti vers Rome par le Mont-Cenis. Pendant tout le temps que dura son voyage, Duvallon ne cessa de prier. Enfin le 24 décembre, il arriva devant le Saint Siège.
Pour voir le Souverain Pontif, ce ne fut pas chose aisée. Mais enfin, Duvallon est là, agenouillé devant lui.
- Très Saint Père, aidez-moi car j’ai péché très… très… Duvallon ne trouvait plus ses mots. D’un geste, Sa Sainteté l’interrompit.
- D’abord d’où viens-tu ?
- De Bessans, mon très Saint Père.
- Ah ! De Bessans, le pays des Diables… Et Duvallon lui raconta toute l’histoire…
Le Pape réfléchissait… Comment sauver cette brebis égarée ? Finalement, il se pencha vers Duvallon :
- Il ne sera pas dit qu’un soir de Noël je rejette un pêcheur repentant. Ecoute bien, Duvallon, pour le salut de ton âme et pour te délier du pacte signé avec le Diable, tu devras, cette nuit même, entendre trois messes de minuit en des lieux différents. L’une en la basilique de Saint-pierre de Rome, l’autre à Notre Dame de Paris et la troisième dans ton village de Bessans.
Duvallon se retrouva seul. Comment réaliser une pareille prouesse ?
- Mais pourquoi, se dit-il, ne pas encore utiliser le Diable ? Alors, il l’appela.
- Cambradin ! Je veux un cheval, mais un cheval le plus rapide du monde.
Aussitôt, une bête magnifique piaffa devant Duvallon.
- A quelle vitesse peux-tu aller ?
- A la vitesse du son…
- Ce n’est pas assez. Cambradin, un autre. Un fier Alezan se présenta.
- Et toi, quelle est ta vitesse ?
- Je vais aussi vite que la lumière.
- Non, ce n’est pas toi que je veux. Cambradin, un autre. Alors, du fond de la nuit, surgit un superbe étalon.
- Je file aussi vite que la pensée.
- Voilà, c’est toi que je veux.
Il enfourcha aussitôt sa monture. Ainsi, grâce à ce cheval qui allait aussi vite que la pensée, Duvallon put assister aux trois messes de minuit. Il se retrouva sur le parvis de l’église de Bessans pour la dernière, à côté d’Anne son épouse et tout le village réuni.
A la sortie de la messe, Cambradin attendait.
- Duvallon… C’est l’heure…
- Monsieur Cambradin, dit Duvallon, montrez-moi le parchemin.
Le Diable sortit le papier de sous son manteau, le pacte que Duvallon avait signé cinquante ans plus tôt et le tendit à Duvallon.
-Regarde, Anne, la signature a disparu ; se tournant vers Cambradin, Monsieur je ne vous connais point, il y a rien sur ce parchemin qui nous lie en quelque sorte.
Le Diable s’empara du papier, à sa stupéfaction la signature n’y était plus. Il disparut dans un grand fracas, vite couvert par les cloches e l’église annonçant Noël !
Par Dieu ! Dit-il, je ne vais pas me laisser faire par la tourmente.
Il fit encore quelques pas, mais ne sachant plus où il était, il glissa dans la pente, cul par-dessus tête et ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il récupéra ses esprits.
Ainsi finit l’histoire de Duvallon. Il vécut encore de longues années auprès d’Anne sa courageuse épouse. Bien des années ont passé depuis, et là-bas, au hameau de la Chalp, seules quelques pierres marquent l’endroit de la maison de Duvallon.


La Légende de Djan Djors, le Sculpteur de Diables
Le soleil venait de passer derrière la pointe de Charbonnel, l’ombre envahissait la vallée et les maisons des Vincendières étaient plongées dans une clarté diffuse. Le vent en cette fin d’après-midi rabattait la fumée des cheminées à travers les ruelles du village.
Là-haut, au Crey, dans quelques minutes, la brume cernerait les maisons et tout doucement le hameau s’endormirait pour la nuit.
Légende de Djan Djors, le sculpteur de diables
par Georges Personnaz,
Dans la petite pièce qui lui servait d’atelier, Djan Djors alluma le « crésu », la petite flamme fit apparaître sur l’établi une ébauche de statue que notre homme avait commencée au début de la semaine.
La pièce de bois était tirée d’un tronc de pin cembro que Djan Djors avait coupé deux ans plus tôt dans la forêt de Chantelouve. Le bois était bien sec maintenant, et chaque coup de gouge enlevait une écaille nette. Les coups de maillet tombaient réguliers sur le manche de l’outil. Djan Djors avait reçu commande d’un Saint Bernard de Menthon enchaînant un diable avec son étole. Cette statue devait prendre place dans la petite chapelle qui se trouve au pied du hameau du Villaron. Pourquoi avait-on demandé à Djan Djors d’exécuter cette œuvre ? D’autres sculpteurs bien plus célèbres déjà, comme Jean-Baptiste Clappier ou encore ses neveux, étaient depuis des années les maîtres sculpteurs reconnus par tous.
Les jours passaient. Sur l’établi, Djan Djors avait pratiquement fini la réalisation de Saint Bernard. A grands coups de gouge, il ébauchait la silhouette du Diable. Il l’imaginait grimaçant, arc-bouté sur ses ergots pour ne pas se laisser entraîner par le Saint. Par petits coups, il venait de lui faire ressortir au–dessus de la tête, deux magnifiques cornes, attributs classiques des diables. Il changea d’outil, son couteau de sculpteur à la main, il commença à donner forme au visage de Satan. Chaque copeau enlevé apportait un détail supplémentaire et bientôt la fac hideuse du démon apparut aux yeux de Djan Djors. C’était la première fois qu’il sculptait un diable, mais celui-ci était particulièrement réussi.
Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’étole qui devait relier les deux personnages. La nuit était tombée depuis longtemps et seule la petite clarté de la lampe à huile éclairait la statue. Alors qu’il s’apprêtait à tailler dans l’Arolle la pièce manquante, la flamme du « crésu » se mit à vaciller ; elle s’amenuisait de plus en plus et finit par s’éteindre. Dans le noir, Djan Djors posa ses outils pour rallumer la lampe. Mais en même temps qu’une lueur mystérieuse auréolait la silhouette du Diable, il entendit une voix :
- Ne sois pas effrayé, je ne te veux aucun mal, bien au contraire, tu as mis tout ton art pour modeler mon corps et mon visage, tu as réussi là où tant d’autres sculpteurs ont fait de moi une caricature ; tu as dans tes mains un véritable don, si tu le veux, tu seras le meilleur sculpteur de ta génération et dans bien des années, les gens diront, en admirant tes œuvres, « c’est Djan Djors, le sculpteur du Crey, qui a réalisé ces merveilles ».
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux, devant lui, le diable qu’il avait fait surgir d’un morceau de pin cembro était en train de lui parler.- Je sais que tu n’aimes pas particulièrement Jean-Baptiste Clappier à qui on confie la réalisation de tous les retables de la vallée et les statues qui ornent les églises et les chapelles, mais si tu m’écoutes, tu connaîtras une gloire plus grande encore, pendant trente ans c’est toi que l’on viendra chercher, c’est à toi que l’on commandera les plus beaux chefs-d’œuvre… Qu’en penses-tu ?
- Devenir plus célèbre que les « Clappier », avoir la gloire et la richesse qui en découlent… Mais comment cela se peut-il ?
- Tu vas finir la statue que tu as commencée, il ne te reste plus que l’étole à exécuter, alors fais en sorte qu’elle ne me serre pas trop le cou, laisse de l’espace entre elle et moi. Si tu fais cela, à partir de demain et pendant les trente années qui viennent tu seras le maître-sculpteur le plus célèbre de Haute-Maurienne, parole de Diable ! Mais, est-ce tout ?
- Dans trente ans je reviendrai te voir, nous pourrons discuter de tout cela.
Djan Djors reprit sa gouge et son maillet. Il creusa dans l’arolle l’étole de saint Bernard ; mais au lieu de la serrer très fort autour du cou de Satan comme il l’avait prévu, il laissa un espace confortable. Quand il eut fini, il regarda une dernière fois son œuvre, posa ses outils et alla se coucher. Il s’endormit comme une souche, contrairement à son habitude où il avait du mal à trouver le sommeil.
Quand il se leva à la pointe du jour, il alla directement à son atelier sans relancer le feu dans la cheminée. La porte du réduit était ouverte, pourtant il était sûr de l’avoir refermée avant de se coucher. Sur l’établi, saint Bernard était seul, son étole ne retenait plus personne, le Diable s’était envolé !
Djan Djors se signa trois fois :
- Grand Dieu ! Comment est-ce possible ? Le Diable était là hier soir et ce matin il a disparu !
Le pauvre sculpteur repensa à ce qui s’était passé la veille. Il se remémora les paroles du Démon :
- Mais alors ! Je n’ai pas rêvé, c’est bien le Diable qui parlait hier soir, c’est bien lui qui m’a demandé de ne pas serrer l’étole pour qu’il puisse s’échapper…
Il prit dans ses bras la statue de saint Bernard qui n’avait plus de raison d’être et la porta dans un coin.
- Comment vais-je faire maintenant pour honorer ma commande ?
La journée lui sembla d’une longueur infinie. Plus il réfléchissait, moins il ne trouvait de solution.
Vers les trois heures de l’après-midi, Jean de la Cime qui était le Prieur du Villaron et qui lui avait confié la réalisation de la statue, vint trouver Djan Djors :
- J’espère que tu n’as pas encore commencé le saint Bernard de Menthon et son Diable. La congrégation du Villaron s’est réunie hier soir et on a décidé de te confier tout le retable de saint Colomban ainsi que deux grandes statues de saint Antoine et de saint Jean-Baptiste.
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles. Une partie de son problème semblait être résolue, mais il devait exécuter ce travail pour le début juillet, jour de la fête du hameau. Derechef, il prit ses outils, sans rien tracer sur les planches de cembro, il commença à grands coups de gouge l’ébauche du retable. Tout semblait facile, il n’avait jamais travaillé aussi vite ni aussi bien.
Quand il eut fini le retable, il s’attaqua à la statue de saint Antoine. Là aussi, du tronc d’arolle il fit jaillir un saint plus vrai que nature. L’expression du visage, la position des mains, les plis de la robe, tout était parfait.
Vint le jour de l’inauguration. Monseigneur l’Evêque s’était déplacé de Saint-Jean de Maurienne. Quand il vit le travail magnifique qu’avait réalisé Djan Djors, il lui dit :
- Jamais je n’ai vu d’aussi belles choses réalisées en si peu de temps, vous êtes véritablement un grand sculpteur « Maître Djan Djors » car dès aujourd’hui, je vous autorise à vous parer du titre de « Maître Sculpteur » et je puis vous assurer que le travail ne vous manquera pas.
Maître Djan Djors devint alors célèbre, non seulement dans la vallée de Haute Maurienne, mais aussi jusqu’à Saint-Jean où il travailla dans l’archevêché, également en Italie à la cathédrale de Suse et de Novalaise.
Les années passèrent, lui apportant la gloire et la fortune. Il n’habitait plus au hameau du Crey, il s’était fait construire une très grande maison à Bessans qui abritait son atelier où quatre sculpteurs travaillaient sous les ordres du Maître.
Alors qu’il approchait de la soixantaine, il eut envie de revoir sa petite maison du Crey où il avait commencé sa vie. Depuis des années plus personne n’avait habité la maison de Djan Djors. Il poussa sa porte et entra. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver la cheminée allumée. Du réduit qui lui servait autrefois d’atelier, une voix s’éleva :
- Entre Djan Djors ! Je t’avais dit que je reviendrai te voir et bien me voilà.
Sur l’établi depuis longtemps abandonné se trouvait la statue de saint Bernard de Menthon et au bout de l’étole… Le Diable !
- Il y a trente ans, jour par jour, je t’avais fait une promesse, tu es célèbre, tu as eu la gloire et la fortune, mais maintenant tu vas faire ce que je te dirai !
Le pauvre Djan Djors tremblait de tout son être. Il avait cru que cette vieille histoire ne verrait jamais son aboutissement. Mais le Diable était là devant ses yeux et à moins de tout perdre, il devait obéir à cette créature.
-Ecoute moi bien Djan Djors, à partir de maintenant, tu ne sculpteras plus que ce que je te dirai. Dans ton village de Bessans et dans les hameaux, certaines personnes vont apprendre à ma connaître. Ils ont oublié que je suis « le Prince des ténèbres » et qu’il me devait le respect dû à mon rang. Nous allons commencer par Mathilde ! Tu connais bien la Mathilde de la Chalp, et bien tu vas mettre ton talent à mon service. Tu vas sculpter un Diable à mon image, il sera articulé, dans la main droite il tiendra une fourche aux piques très acérées et sous son bras gauche, il emportera la Mathilde. Fais-en sorte que ce soit très ressemblant, sinon gare à toi !
Le pauvre Djan Djors fit ce que le Diable lui avait ordonné. Il sculpta donc un Diable qu’il peignit en noir, sur son corps des flammes rouges et dorées et sous le bras une caricature qui semblait être la Mathilde.
Au matin la petite figurine qui se trouvait la veille sur son établi avait disparu. Par on ne sait quelle diablerie, elle se retrouva au-dessus de la porte de la grange de la Mathilde. Et là, le bras articulé du Diable, mu par la volonté de Satan, se mit en mouvement et par trois piqua la figurine représentant Mathilde. Celle-ci, à l’intérieur de sa maison, fut prise d’une grande douleur, elle devenait comme folle, chaque coup de fourche dans la figurine se répercutait dans tout son être.
Plusieurs jours de suite, le Diable se vengea sur la pauvre femme. Dans le village, tout le monde ne parlait plus que de ça. La Mathilde était envoûtée par le Diable ! Djan Djors se lamentait, il n’osait plus sortir de chez lui de peur de se retrouver face à Satan…
La fin du mois approchait et la pleine lune aussi. Cette nuit-là, le Diable vint de nouveau trouver le sculpteur :
- C’est au tour de Bastian du Chapil, prends tes outils et travaille. Je veux que demain matin Bastian soit sous le bras du Diable à la place de Mathilde.
Le pauvre homme fut obligé de s’exécuter et Bastian comme à son tour l’ensorcellement. Puis après lui, vint Joseph et Rose, Jacques le bossu et Pierrette. A chaque lune, Djan Djors devait sculpter une nouvelle tête. Il était à tout jamais entre les mains de la diabolique créature. Il n’en dormait plus, lui qui possédait une force peu commune, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Cela ne pouvait durer, il fallait qu’il trouve comment se défaire du pacte qui le liait à Satan.
Ce soir-là, il remonta aux Vincendières, puis par l’étroit sentier qui conduit au Crey, l arriva devant son ancienne demeure. Dans un tiroir, il retrouva une vieille gouge et un maillet, de sa poche il sortit son couteau et d’un morceau de pin cembro oublié là il y a plus de trente ans, il refit pour la dernière fois l’image du Diable. Il s’appliqua, il y passa toute la nuit. Quand ce fut fini, ramassant quelques brindilles et les copeaux de bois, il fit un feu dans la cheminée. Les flammes éclairaient la petite pièce. Djan Djors alla prendre la statuette sur l’établi et d’un geste rapide et d’un geste rapide, il se lança dans le feu en disant :
- Brûle et disparais à jamais !
C’est alors que les flammes montèrent haut dans la cheminée, une chaleur pareille au feu de l’enfer enveloppa Djan Djors, dans la fumée on ne distinguait plus rien. Quand celle-ci se dissipa, il ne restait plus rien ! Tout avait disparu ! On ne revit jamais Djan Djors ! Mais tous les Bessanais envoûtés furent à jamais délivrés du mal…
Voilà l’histoire de Djan Djors le sculpteur de Diables…
Ah ! J’oubliais de vous dire, en même temps qu’il disparaissait, dans toutes les églises, à l’archevêché et partout où il avait travaillé, disparurent également tous les retables et statues qu’il avait sculptés. C’est pour cela que jamais vous ne verrez une œuvre signée de sa main et que vous ne trouverait pas son nom dans les archives relatant la vie des sculpteurs bessanais.
Mais…, dans certaines familles de Bessans, au fond d’une penderie ou d’un buffet, se trouve encore une statuette articulée emportant sous son bras un homme ou une femme !
Chut ! Il ne faut pas en parler…
Là-haut, au Crey, dans quelques minutes, la brume cernerait les maisons et tout doucement le hameau s’endormirait pour la nuit.
Légende de Djan Djors, le sculpteur de diables
par Georges Personnaz,
Dans la petite pièce qui lui servait d’atelier, Djan Djors alluma le « crésu », la petite flamme fit apparaître sur l’établi une ébauche de statue que notre homme avait commencée au début de la semaine.
La pièce de bois était tirée d’un tronc de pin cembro que Djan Djors avait coupé deux ans plus tôt dans la forêt de Chantelouve. Le bois était bien sec maintenant, et chaque coup de gouge enlevait une écaille nette. Les coups de maillet tombaient réguliers sur le manche de l’outil. Djan Djors avait reçu commande d’un Saint Bernard de Menthon enchaînant un diable avec son étole. Cette statue devait prendre place dans la petite chapelle qui se trouve au pied du hameau du Villaron. Pourquoi avait-on demandé à Djan Djors d’exécuter cette œuvre ? D’autres sculpteurs bien plus célèbres déjà, comme Jean-Baptiste Clappier ou encore ses neveux, étaient depuis des années les maîtres sculpteurs reconnus par tous.
Les jours passaient. Sur l’établi, Djan Djors avait pratiquement fini la réalisation de Saint Bernard. A grands coups de gouge, il ébauchait la silhouette du Diable. Il l’imaginait grimaçant, arc-bouté sur ses ergots pour ne pas se laisser entraîner par le Saint. Par petits coups, il venait de lui faire ressortir au–dessus de la tête, deux magnifiques cornes, attributs classiques des diables. Il changea d’outil, son couteau de sculpteur à la main, il commença à donner forme au visage de Satan. Chaque copeau enlevé apportait un détail supplémentaire et bientôt la fac hideuse du démon apparut aux yeux de Djan Djors. C’était la première fois qu’il sculptait un diable, mais celui-ci était particulièrement réussi.
Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’étole qui devait relier les deux personnages. La nuit était tombée depuis longtemps et seule la petite clarté de la lampe à huile éclairait la statue. Alors qu’il s’apprêtait à tailler dans l’Arolle la pièce manquante, la flamme du « crésu » se mit à vaciller ; elle s’amenuisait de plus en plus et finit par s’éteindre. Dans le noir, Djan Djors posa ses outils pour rallumer la lampe. Mais en même temps qu’une lueur mystérieuse auréolait la silhouette du Diable, il entendit une voix :
- Ne sois pas effrayé, je ne te veux aucun mal, bien au contraire, tu as mis tout ton art pour modeler mon corps et mon visage, tu as réussi là où tant d’autres sculpteurs ont fait de moi une caricature ; tu as dans tes mains un véritable don, si tu le veux, tu seras le meilleur sculpteur de ta génération et dans bien des années, les gens diront, en admirant tes œuvres, « c’est Djan Djors, le sculpteur du Crey, qui a réalisé ces merveilles ».
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux, devant lui, le diable qu’il avait fait surgir d’un morceau de pin cembro était en train de lui parler.- Je sais que tu n’aimes pas particulièrement Jean-Baptiste Clappier à qui on confie la réalisation de tous les retables de la vallée et les statues qui ornent les églises et les chapelles, mais si tu m’écoutes, tu connaîtras une gloire plus grande encore, pendant trente ans c’est toi que l’on viendra chercher, c’est à toi que l’on commandera les plus beaux chefs-d’œuvre… Qu’en penses-tu ?
- Devenir plus célèbre que les « Clappier », avoir la gloire et la richesse qui en découlent… Mais comment cela se peut-il ?
- Tu vas finir la statue que tu as commencée, il ne te reste plus que l’étole à exécuter, alors fais en sorte qu’elle ne me serre pas trop le cou, laisse de l’espace entre elle et moi. Si tu fais cela, à partir de demain et pendant les trente années qui viennent tu seras le maître-sculpteur le plus célèbre de Haute-Maurienne, parole de Diable ! Mais, est-ce tout ?
- Dans trente ans je reviendrai te voir, nous pourrons discuter de tout cela.
Djan Djors reprit sa gouge et son maillet. Il creusa dans l’arolle l’étole de saint Bernard ; mais au lieu de la serrer très fort autour du cou de Satan comme il l’avait prévu, il laissa un espace confortable. Quand il eut fini, il regarda une dernière fois son œuvre, posa ses outils et alla se coucher. Il s’endormit comme une souche, contrairement à son habitude où il avait du mal à trouver le sommeil.
Quand il se leva à la pointe du jour, il alla directement à son atelier sans relancer le feu dans la cheminée. La porte du réduit était ouverte, pourtant il était sûr de l’avoir refermée avant de se coucher. Sur l’établi, saint Bernard était seul, son étole ne retenait plus personne, le Diable s’était envolé !
Djan Djors se signa trois fois :
- Grand Dieu ! Comment est-ce possible ? Le Diable était là hier soir et ce matin il a disparu !
Le pauvre sculpteur repensa à ce qui s’était passé la veille. Il se remémora les paroles du Démon :
- Mais alors ! Je n’ai pas rêvé, c’est bien le Diable qui parlait hier soir, c’est bien lui qui m’a demandé de ne pas serrer l’étole pour qu’il puisse s’échapper…
Il prit dans ses bras la statue de saint Bernard qui n’avait plus de raison d’être et la porta dans un coin.
- Comment vais-je faire maintenant pour honorer ma commande ?
La journée lui sembla d’une longueur infinie. Plus il réfléchissait, moins il ne trouvait de solution.
Vers les trois heures de l’après-midi, Jean de la Cime qui était le Prieur du Villaron et qui lui avait confié la réalisation de la statue, vint trouver Djan Djors :
- J’espère que tu n’as pas encore commencé le saint Bernard de Menthon et son Diable. La congrégation du Villaron s’est réunie hier soir et on a décidé de te confier tout le retable de saint Colomban ainsi que deux grandes statues de saint Antoine et de saint Jean-Baptiste.
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles. Une partie de son problème semblait être résolue, mais il devait exécuter ce travail pour le début juillet, jour de la fête du hameau. Derechef, il prit ses outils, sans rien tracer sur les planches de cembro, il commença à grands coups de gouge l’ébauche du retable. Tout semblait facile, il n’avait jamais travaillé aussi vite ni aussi bien.
Quand il eut fini le retable, il s’attaqua à la statue de saint Antoine. Là aussi, du tronc d’arolle il fit jaillir un saint plus vrai que nature. L’expression du visage, la position des mains, les plis de la robe, tout était parfait.
Vint le jour de l’inauguration. Monseigneur l’Evêque s’était déplacé de Saint-Jean de Maurienne. Quand il vit le travail magnifique qu’avait réalisé Djan Djors, il lui dit :
- Jamais je n’ai vu d’aussi belles choses réalisées en si peu de temps, vous êtes véritablement un grand sculpteur « Maître Djan Djors » car dès aujourd’hui, je vous autorise à vous parer du titre de « Maître Sculpteur » et je puis vous assurer que le travail ne vous manquera pas.
Maître Djan Djors devint alors célèbre, non seulement dans la vallée de Haute Maurienne, mais aussi jusqu’à Saint-Jean où il travailla dans l’archevêché, également en Italie à la cathédrale de Suse et de Novalaise.
Les années passèrent, lui apportant la gloire et la fortune. Il n’habitait plus au hameau du Crey, il s’était fait construire une très grande maison à Bessans qui abritait son atelier où quatre sculpteurs travaillaient sous les ordres du Maître.
Alors qu’il approchait de la soixantaine, il eut envie de revoir sa petite maison du Crey où il avait commencé sa vie. Depuis des années plus personne n’avait habité la maison de Djan Djors. Il poussa sa porte et entra. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver la cheminée allumée. Du réduit qui lui servait autrefois d’atelier, une voix s’éleva :
- Entre Djan Djors ! Je t’avais dit que je reviendrai te voir et bien me voilà.
Sur l’établi depuis longtemps abandonné se trouvait la statue de saint Bernard de Menthon et au bout de l’étole… Le Diable !
- Il y a trente ans, jour par jour, je t’avais fait une promesse, tu es célèbre, tu as eu la gloire et la fortune, mais maintenant tu vas faire ce que je te dirai !
Le pauvre Djan Djors tremblait de tout son être. Il avait cru que cette vieille histoire ne verrait jamais son aboutissement. Mais le Diable était là devant ses yeux et à moins de tout perdre, il devait obéir à cette créature.
-Ecoute moi bien Djan Djors, à partir de maintenant, tu ne sculpteras plus que ce que je te dirai. Dans ton village de Bessans et dans les hameaux, certaines personnes vont apprendre à ma connaître. Ils ont oublié que je suis « le Prince des ténèbres » et qu’il me devait le respect dû à mon rang. Nous allons commencer par Mathilde ! Tu connais bien la Mathilde de la Chalp, et bien tu vas mettre ton talent à mon service. Tu vas sculpter un Diable à mon image, il sera articulé, dans la main droite il tiendra une fourche aux piques très acérées et sous son bras gauche, il emportera la Mathilde. Fais-en sorte que ce soit très ressemblant, sinon gare à toi !
Le pauvre Djan Djors fit ce que le Diable lui avait ordonné. Il sculpta donc un Diable qu’il peignit en noir, sur son corps des flammes rouges et dorées et sous le bras une caricature qui semblait être la Mathilde.
Au matin la petite figurine qui se trouvait la veille sur son établi avait disparu. Par on ne sait quelle diablerie, elle se retrouva au-dessus de la porte de la grange de la Mathilde. Et là, le bras articulé du Diable, mu par la volonté de Satan, se mit en mouvement et par trois piqua la figurine représentant Mathilde. Celle-ci, à l’intérieur de sa maison, fut prise d’une grande douleur, elle devenait comme folle, chaque coup de fourche dans la figurine se répercutait dans tout son être.
Plusieurs jours de suite, le Diable se vengea sur la pauvre femme. Dans le village, tout le monde ne parlait plus que de ça. La Mathilde était envoûtée par le Diable ! Djan Djors se lamentait, il n’osait plus sortir de chez lui de peur de se retrouver face à Satan…
La fin du mois approchait et la pleine lune aussi. Cette nuit-là, le Diable vint de nouveau trouver le sculpteur :
- C’est au tour de Bastian du Chapil, prends tes outils et travaille. Je veux que demain matin Bastian soit sous le bras du Diable à la place de Mathilde.
Le pauvre homme fut obligé de s’exécuter et Bastian comme à son tour l’ensorcellement. Puis après lui, vint Joseph et Rose, Jacques le bossu et Pierrette. A chaque lune, Djan Djors devait sculpter une nouvelle tête. Il était à tout jamais entre les mains de la diabolique créature. Il n’en dormait plus, lui qui possédait une force peu commune, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Cela ne pouvait durer, il fallait qu’il trouve comment se défaire du pacte qui le liait à Satan.
Ce soir-là, il remonta aux Vincendières, puis par l’étroit sentier qui conduit au Crey, l arriva devant son ancienne demeure. Dans un tiroir, il retrouva une vieille gouge et un maillet, de sa poche il sortit son couteau et d’un morceau de pin cembro oublié là il y a plus de trente ans, il refit pour la dernière fois l’image du Diable. Il s’appliqua, il y passa toute la nuit. Quand ce fut fini, ramassant quelques brindilles et les copeaux de bois, il fit un feu dans la cheminée. Les flammes éclairaient la petite pièce. Djan Djors alla prendre la statuette sur l’établi et d’un geste rapide et d’un geste rapide, il se lança dans le feu en disant :
- Brûle et disparais à jamais !
C’est alors que les flammes montèrent haut dans la cheminée, une chaleur pareille au feu de l’enfer enveloppa Djan Djors, dans la fumée on ne distinguait plus rien. Quand celle-ci se dissipa, il ne restait plus rien ! Tout avait disparu ! On ne revit jamais Djan Djors ! Mais tous les Bessanais envoûtés furent à jamais délivrés du mal…
Voilà l’histoire de Djan Djors le sculpteur de Diables…
Ah ! J’oubliais de vous dire, en même temps qu’il disparaissait, dans toutes les églises, à l’archevêché et partout où il avait travaillé, disparurent également tous les retables et statues qu’il avait sculptés. C’est pour cela que jamais vous ne verrez une œuvre signée de sa main et que vous ne trouverait pas son nom dans les archives relatant la vie des sculpteurs bessanais.
Mais…, dans certaines familles de Bessans, au fond d’une penderie ou d’un buffet, se trouve encore une statuette articulée emportant sous son bras un homme ou une femme !
Chut ! Il ne faut pas en parler…




La Légende du Diable à Quatre Cornes
Il y a bien longtemps, Joseph, un petit entrepreneur bessanais, s’était vu confier la construction d’un pont en pierre reliant deux ouvrages fortifiés : la Redoute Marie-Thérèse et le Fort Victor-Emmanuel.
Les travaux n’avançaient pas vite et pourtant l’hiver arrivait. Le malheureux bessanais se lamentait et, pour comble de tous ses tourments, deux jours avant la date de livraison du pont, ses ouvriers le quittèrent. Ce coup-là était trop dur pour lui, jamais il ne pourrait terminer seul le pont, et s’il ne remplissait pas son contrat, c’était l’emprisonnement dans l’un des deux forts ou, pire encore, la déportation en Piémont.
- Que vais-je devenir ? Ce pont sera ma mort si je ne le termine pas avant demain.
Dieu sait si je reverrai ma femme et mon doux village de Bessans ? Que dis-je, "Dieu" ? Seul le Diable peut me venir en aide…
Arrivant par la route de Modane, un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à larges bords comme on n’en voyait pas dans la région, s’approcha de Joseph :
- Qu’as-tu l’ami, à te lamenter ainsi ?
- Ne m’en parlez pas étranger, je dois finir ce pont avant demain, le travail n’avance pas et tous mes ouvriers m’ont quitté.
- Ce n’est pas bien grave, cela peut encore s’arranger.
- Mais je n’y arriverai jamais et on me mettra en prison.
- Tu as appelé le Diable à ton secours, et bien il m’envoie t’aider. Tu veux éviter la prison, alors signe-moi ce papier et ton pont sera construit demain à l’heure dite et toi, tu pourras retourner à Bessans avec tous les honneurs et les écus que l’on te donnera.
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Revenu à Bessans, sa femme lui trouva un air tourmenté et à force de questions, elle finit par savoir toute l’histoire.
- Ne t’en fais pas Joseph, on trouvera bien un moyen d’empêcher le Diable de faire cette sinistre besogne…
Le lendemain matin, quand Joseph et sa femme arrivèrent près des forts, ils eurent la surprise de voir un magnifique pont, tout en belles pierres de tailles qui enjambait l’Arc plus de cent mètres au-dessus de l’eau.
Mais quand ils regardèrent à l’autre bout du pont, ils virent avec frayeur une bête monstrueuse, la bouche grande ouverte sur des dents horriblement longues, avec sur la tête une crinière de lion d’où sortaient deux grandes cornes pointues, c’était le Diable…
Il attendait la première personne passant sur le pont.
- Mon Dieu ! Marie !… Le bonhomme n’avait pas menti : le pont est là, mais le Diable aussi ! Qu’allons-nous faire mon Dieu ? Qu’allons-nous faire ?…
Déjà, venant de Modane, toute une troupe de soldats approchait. Ils devaient se rendre au fort en passant par le pont. A leur tête, venait un petit tambour, un gamin de douze ans, tout fier d’avoir été choisi pour passer le premier.
- Ce malheureux gosse ! C’est lui qui va être la victime, ce n’est pas possible !…
C’est alors que Marie aperçut à quelques pas de là, un troupeau de chèvres, broutant entre les rochers et au milieu de ce troupeau : un bouc ! Mais pas un bouc de rien du tout, non ! Un rand bouc noir, aux sabots luisants et aux cornes redoutables. Marie eut une idée. Ramassant un bâton qui traînait sur le chemin, elle écarta les chèvres et arrivant derrière le bouc, elle lui donna un tel coup que celui-ci partit comme une flèche en direction du pont.
Le bouc stoppa net avant de traverser… De l’autre côté il avait vu la bête !…
- Un autre bouc, se dit-il en apercevant les deux cornes du monstre, il veut me prendre mes chèvres !…
Il se rua si fort, qu’il traversa la tête de la bête monstrueuse avec ses deux cornes et celles-ci restèrent plantées dans le crâne du Diable…
Poussant un cri énorme le monstre disparu, plus jamais on ne vit le Diable dans la région, mais c’est depuis ce jour, qu’à Bessans, il porte quatre cornes…
Bien des années se sont écoulées depuis cette histoire. Le beau pont de pierre s’est depuis longtemps écroulé, il fut remplacé par une passerelle de fer, puis par un pont de bois suspendu. Mais il s’appelle toujours : « le Pont du Diable ».
Les travaux n’avançaient pas vite et pourtant l’hiver arrivait. Le malheureux bessanais se lamentait et, pour comble de tous ses tourments, deux jours avant la date de livraison du pont, ses ouvriers le quittèrent. Ce coup-là était trop dur pour lui, jamais il ne pourrait terminer seul le pont, et s’il ne remplissait pas son contrat, c’était l’emprisonnement dans l’un des deux forts ou, pire encore, la déportation en Piémont.
- Que vais-je devenir ? Ce pont sera ma mort si je ne le termine pas avant demain.
Dieu sait si je reverrai ma femme et mon doux village de Bessans ? Que dis-je, "Dieu" ? Seul le Diable peut me venir en aide…
Arrivant par la route de Modane, un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à larges bords comme on n’en voyait pas dans la région, s’approcha de Joseph :
- Qu’as-tu l’ami, à te lamenter ainsi ?
- Ne m’en parlez pas étranger, je dois finir ce pont avant demain, le travail n’avance pas et tous mes ouvriers m’ont quitté.
- Ce n’est pas bien grave, cela peut encore s’arranger.
- Mais je n’y arriverai jamais et on me mettra en prison.
- Tu as appelé le Diable à ton secours, et bien il m’envoie t’aider. Tu veux éviter la prison, alors signe-moi ce papier et ton pont sera construit demain à l’heure dite et toi, tu pourras retourner à Bessans avec tous les honneurs et les écus que l’on te donnera.
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Revenu à Bessans, sa femme lui trouva un air tourmenté et à force de questions, elle finit par savoir toute l’histoire.
- Ne t’en fais pas Joseph, on trouvera bien un moyen d’empêcher le Diable de faire cette sinistre besogne…
Le lendemain matin, quand Joseph et sa femme arrivèrent près des forts, ils eurent la surprise de voir un magnifique pont, tout en belles pierres de tailles qui enjambait l’Arc plus de cent mètres au-dessus de l’eau.
Mais quand ils regardèrent à l’autre bout du pont, ils virent avec frayeur une bête monstrueuse, la bouche grande ouverte sur des dents horriblement longues, avec sur la tête une crinière de lion d’où sortaient deux grandes cornes pointues, c’était le Diable…
Il attendait la première personne passant sur le pont.
- Mon Dieu ! Marie !… Le bonhomme n’avait pas menti : le pont est là, mais le Diable aussi ! Qu’allons-nous faire mon Dieu ? Qu’allons-nous faire ?…
Déjà, venant de Modane, toute une troupe de soldats approchait. Ils devaient se rendre au fort en passant par le pont. A leur tête, venait un petit tambour, un gamin de douze ans, tout fier d’avoir été choisi pour passer le premier.
- Ce malheureux gosse ! C’est lui qui va être la victime, ce n’est pas possible !…
C’est alors que Marie aperçut à quelques pas de là, un troupeau de chèvres, broutant entre les rochers et au milieu de ce troupeau : un bouc ! Mais pas un bouc de rien du tout, non ! Un rand bouc noir, aux sabots luisants et aux cornes redoutables. Marie eut une idée. Ramassant un bâton qui traînait sur le chemin, elle écarta les chèvres et arrivant derrière le bouc, elle lui donna un tel coup que celui-ci partit comme une flèche en direction du pont.
Le bouc stoppa net avant de traverser… De l’autre côté il avait vu la bête !…
- Un autre bouc, se dit-il en apercevant les deux cornes du monstre, il veut me prendre mes chèvres !…
Il se rua si fort, qu’il traversa la tête de la bête monstrueuse avec ses deux cornes et celles-ci restèrent plantées dans le crâne du Diable…
Poussant un cri énorme le monstre disparu, plus jamais on ne vit le Diable dans la région, mais c’est depuis ce jour, qu’à Bessans, il porte quatre cornes…
Bien des années se sont écoulées depuis cette histoire. Le beau pont de pierre s’est depuis longtemps écroulé, il fut remplacé par une passerelle de fer, puis par un pont de bois suspendu. Mais il s’appelle toujours : « le Pont du Diable ».


La Légende de Fatouréng
Par Fabrice Personnaz,
Tout le monde connaît les « Diables de Bessans » et leurs légendes. Mais connaissez-vous l’histoire de « Fatouréng », ce bessanais qui vivait au 17ème siècle ?
A cette époque, la vie au village n’était pas rose tous les jours. Pour subsister dans ces hautes vallées alpines, tous les habitants devaient travailler d’arrache-pied avant que l’hiver n’arrive. Il fallait être capable de tout faire : soigner les vaches et les brebis, semer et récolter le seigle et l’orge malgré l’altitude et le froid, ramasser le foin jusqu’au sommet de la montagne, chasser lièvres et chamois, construire sa maison, couper le bois pour l’hiver…
Bref … ! Toutes les tâches nécessaires à la survie des Bessanais.
Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout cela ? Eh bien, c’est qu’au village vivait un jeune Bessanais qui s’appelait Fatouréng, mais que tout le monde surnommait en patois « lo goffo », ce qui veut dire le maladroit.
Ce jeune Fatouréng était le dernier fils de sa famille qui en comptait quatre. Le premier était agriculteur et allait reprendre l’exploitation de ses parents, le deuxième était rentré dans les ordres, le troisième était soldat et le quatrième, Fatouréng, lui, ne faisait rien. En effet, tout ce que touchait ce garçon, il le cassait tant il était maladroit. Cela ne pouvait durer bien longtemps. Fatouréng serait bientôt en âge de travailler et s’il ne changeait pas, son père allait le mettre à la porte. Pauvre Fatouréng ! Tout le monde se moquait de lui et personne ne lui faisait confiance, même pour le plus petit travail comme ratisser le foin, il réussissait à casser le râteau.
Seul « Fatoure », son grand-père, acceptait encore de s’occuper de lui. Pour la foire de Saint-Jean, le brave Fatoure l’emmena avec lui. Cette foire était dans la vallée, l’un des plus grands événements de l’automne. Les Bessanais qui avaient engraissé leurs génisses tout l’été, grâce à la bonne herbe des alpages, espéraient les vendre à bon prix afin d’améliorer leur quotidien.
La route était longue et il fallait plus de deux jours pour se rendre à la ville. Fatouréng et son grand-père avaient beaucoup marché et peu dormi, si bien qu’ils étaient arrivés les premiers sur le champ de foire. Pour une fois, la chance sourit au « goffo » et grâce au talent de maquignon du grand-père, ils réussirent à vendre leurs bêtes à très bon prix. Le père Fatoure pour fêter l’événement décida d’offrir au « goffo » chose très rare pour l’époque, un repas à l’auberge du « soleil ». Cette auberge était l’une des plus grandes de la ville et elle était réputée comme une des meilleures.
Fatouréng, son grand-père et quelques Bessanais se mirent à table et c’est à ce moment que tout bascula dans la vie de Fatouréng .
Le cœur de « goffo » s’arrêta de battre quand la servante traversa la salle du restaurant. Elle était la fille la plus belle qu’il eût jamais vue. Ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ses formes avantageuses, tout cela en faisait un ange. Fatouréng se figea sur lui-même en contemplant cette jolie fille.
Son grand-père s’en rendit compte et lui demanda s’il était fou car il n’avait pas touché son repas.
En le regardant de plus près, il comprit bien vite pourquoi Fatouréng avait perdu l’appétit ; c’était : « L’Amour ».
En sortant du restaurant, le regard de Fatouréng croisa celui de la belle inconnue, un frisson merveilleux traversa son corps, la servante fut elle aussi troublée car elle laissa tomber toutes les assiettes qu’elle tenait.
Tout était donc possible pour Fatouréng, mais il fallait rentrer à Bessans et la route était encore longue. Sur le chemin du retour, il marchait comme un automate, il ne répondait pas quand on lui parlait, la seule chose qu’il avait en tête était le souvenir du regard profond des yeux bleus de la belle servante.
Son grand-père vint à sa hauteur et lui dit :
- Tu sais Fatouréng, ne te fais pas trop d’illusions, cette fille n’est pas pour toi, c’est la fille de l’aubergistes et, à moins que par miracle tu ne deviennes très riche, son père ne te donnera jamais sa main.
De retour au village, Fatouréng passait ses journées à errer, ses seules pensées étaient pour sa belle dont il ne connaissait même pas le prénom. Il ne faisait déjà pas grand-chose d’habitude, mais alors là, il ne faisait plus rien du tout. Son père hurlait après lui du matin au soir et cela ne pouvait plus durer. Mais que faire ?
- Le cœur a ses raisons que la raison ignore, comment devenir riche ? se dit Fatouréng tout en marchant le long du torrent, je casse tout ce que je touche, je ne sais rien faire de mes dix doigts, seul le Diable pourrait me sauver !
Qu’avait-il dit là ! Dans un grand éclair blanc, suivi d’un formidable grondement de tonnerre, le Diable apparut !
- Tu m’as appelé, Fatouréng !
La peur saisit le « goffo ». Là, devant lui, le « malin » se tenait au milieu du chemin. Il était comme on le décrivait lors des veillées : quatre cornes sur la tête, un visage humain mais hideux, de grandes ailes de chauve-souris, des pattes de bouc et des serres d’aigle, il était terrifiant !
- Tu m’as appelé, répéta le Diable !
Fatouréng, paralysé par la peur arriva quand même à lui expliquer son affaire. Dans un grand rire satanique, le Diable lui répondit.
- Donc, tu veux devenir riche pour pouvoir épouser cette fille ? Je peux t’y aider. Mais es-tu bien sûr de vouloir pactiser avec moi ? Car tu sais, si tu signes, je reviendrai te chercher dès que j’aurai besoin de toi.
- Oui, répondit Fatouréng, car sans cette fille, je meurs à petit feu, alors…
Alors le Diable sorti un stylet et d’un geste rapide, piqua le doigt de Fatouréng d’où perla une goutte de sang.
- Signe là, lui ordonna le Diable en lui tendant un parchemin, et ton vœu sera exaucé.
Fatouréng signa le contrat avec son propre sang.
- Mais que dois-je faire pour devenir riche ? demanda-t-il.
Le Diable, juste avant de s’envoler dans un fracas terrible, lui cria :
- Essaie de sculpter Fatouréng.
- Sculpter, quelle drôle d’idée, je ne sais pas tenir une gouge sans me couper pensa le « goffo ».
A cette époque, Bessans était réputé pour ses sculpteurs. En effet, les Clappier, les Fodéré et bien d’autres avaient sculpté grand nombre de retables et de statues de saints dans toute la vallée, même jusqu’à Rome. Bien sûr, ils étaient tous devenus très riches. Fatouréng croyait avoir rêvé, mais la marque au bout de son doigt lui prouvait que non. Il avait bel et bien rencontré le Diable.
Dès le lendemain, il prit un morceau de pin cembro et avec son couteau de berger, il sculpta une petite vierge à l’enfant d’une beauté exceptionnelle. Son grand-père n’en crut pas ses yeux. Le « goffo » avait réalisé une pièce des grands Maîtres sculpteurs.
- Tu sais Fatouréng, j’ai peut-être une idée pour que tu deviennes riche. L’autre jour à la foire, j’ai entendu dire que les moines de la cathédrale de Saint-Jean souhaitaient faire réaliser un retable monumental en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et que dans le mois de décembre, un concours allait se tenir pour désigner le meilleur sculpteur. Il ne te reste plus que deux mois pour t’entraîner. Prends ces vieilles gouges et mets-toi au travail.
Fatouréng se mit à sculpter jour et nuit. Après la Vierge il décida de s’attaquer à un Saint Antoine patron du bétail. La statue fut réalisée en moins d’une semaine. On aurait dit que Fatouréng avait fait ça toute sa vie. Son Saint Antoine n’avait rien à envier aux statues de l’Eglise, ni ses autres pièces d’ailleurs, qui étaient plus belles les unes que les autres. Le concours allait bientôt commencer. Fatouréng était prêt.
Après avoir préparé son baluchon avec quelques effets et ses outils, il embrassa sa famille et quitta le village le cœur serré. C’était la première fois qu’il partait seul sans son grand-père. Dès son arrivée à Saint Jean, il se rendit près de l’auberge pour essayer d’entrevoir celle qui avait pris son cœur. Quel soulagement quand il la vit traverser la salle ! Elle était toujours aussi ravissante !
- Il faut que je gagne sinon je ne pourrai jamais vivre sans elle, se dit-il.
Le cœur léger et plein d’espoir, il partit s’inscrire au concours. Dans la cathédrale, de nombreux sculpteurs se préparaient. Ceux de Bessans qui connaissaient Fatouréng se moquèrent de lui.
- Dis, le « goffo », essaie au moins de ne pas te couper les doigts !
Les moines donnèrent le sujet de l’œuvre : une statue de Saint Jean-Baptiste portant un agneau sur une bible, à réaliser en quatre jours. Dans la cathédrale on n’entendit plus que les coups de maillets. Fatouréng travailla sans arrêt, pendant ces quatre jours, il ne dormit pratiquement pas et il fut l’un des premiers à terminer son œuvre, il peut ainsi avoir le temps de fignoler sa statue. Quand la cloche sonna pour annoncer la fin du concours, un grand silence se fit.
Les moines inspectèrent toutes les statues puis se réunirent pour désigner le gagnant. Le doute envahit notre ami. Bien sûr, sa statue était magnifique, mais ce n’était pas la seule ! La tension était à son comble…
Enfin, quand les prêtres désignèrent à la surprise générale Fatouréng vainqueur se fut pour lui un immense soulagement. Il allait pouvoir enfin réaliser son rêve. Dès le lendemain, il se mit à travailler au retable de la cathédrale. Grâce à la prime obtenue, il logeait à l’auberge du Soleil et ainsi, pendant plusieurs mois il put vivre tout près de Marie, sa bien-aimée.
Marie n’était pas insensible au charme du « goffo », d’autant plus que sa réputation de grand sculpteur n’était plus à faire. Tout le monde à Saint-Jean parlait de lui. Le retable était splendide et les gens de la ville en étaient stupéfaits. Ce fut donc d’autant plus facile, une fois le travail terminé, de demander la main de Marie à son père. Celui-ci, persuadé que Fatouréng aller devenir très riche grâce à son talent, accepta sans hésiter. Le mariage eut lieu au printemps à Saint-Jean comme le veut la tradition : on se marie dans le pays de la femme.
Mais Bessans manquait à Fatouréng et au milieu de l’été, sa femme et lui s’y installèrent. Les années passèrent et la vie suivait son cours. Marie s’occupait des enfants et du bétail tandis que Fatouréng sculptait. Des statues de saints, des retables pour les églises ou les chapelles de la vallée et même pour celles de l’autre côté de la montagne, à Suse et à Novalaise. La vie était belle, il était amoureux comme au premier jour et il était riche !
Mais le bonheur ne dure qu’un temps ! Un soir, alors qu’il était seul dans son atelier, la lumière de sa petite lampe à huile s’éteignit brusquement. Fatouréng la ralluma et au moment où la flamme jaillissait du « créju », le Diable apparut derrière son établi !
-J’espère que ne m’as pas oublié, ni le pacte que nous avons fait il y a quinze ans ? J’ai besoin de tes services et je reviendrai te chercher dans une semaine.
Le Diable disparut comme il était venu. Le « goffo » était effondré, allait-il tout perdre ? Sa femme, ses enfants, son travail, sa vie. Quand il rentra chez lui, Marie s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.
- Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu le Diable !
Elle ne croyait pas si bien dire, Fatouréng s’assit sur une chaise et éclata en sanglots et il lui raconta toute l’histoire.
- Mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir si tu n’es pas là pour t’occuper de nous ?
Ce soir-là, Fatouréng et Marie ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun cherchant de son côté une solution pour que le pacte devienne caduc. Au petit matin, Marie eut une idée.
- Fatouréng, si tu as risqué ta vie par amour pour moi, alors le Diable, par amour, peut faire lui aussi n’importe quoi ! Comme par exemple rompre le contrat qui te lie à lui.
Marie n’avait pas terminé sa phrase que Fatouréng sauta hors de son lit.
- Quelle femme de tête tu es, Marie ! Ce n’est peut-être pas fini pour nous.
- Mais que vas-tu faire ?
- Tu verras bien, répondit-il en se précipitant vers son atelier.
Il fallait faire vite, il n’avait plus que six jours avant le retour du diable. Il prit une bille de pin cembro et commença à la dégrossir... Une statue aux formes étranges naquit. Au cinquième jour, la pièce était presque terminée. Fatouréng la montra à Marie.
- Tu crois que ça va lui plaire ?
- Mon Dieu ! Qu’elle est belle, c’est magnifique.
- Je n’ai plus qu’à finir de la poncer et notre sort est entre ses mains.
Le jour suivant, comme prévu, le Diable apparut dans l’atelier.
- Tu es prêt, lui dit-il.
- Non, je ne veux pas venir avec toi.
- Comment oses-tu me défier ? Tu as signé Fatouréng ! Je ne veux pas te défier, mais j’ai quelque chose à te proposer en échange de ma vie.
- Eh bien, il faut que cette chose soit vraiment extraordinaire, ricana le Diable.
- Ça, c’est à toi de voir !
D’un geste rapide, Fatouréng retira le drap qui recouvrait la statue. Le Diable en eut le souffle coupé ! Devant lui, se tenait une diablesse d’une si grande beauté qu’il en tomba immédiatement amoureux. Tout était parfait. Fatouréng avait réalisé pour Satan la plus belle de toutes ses œuvres !
-Ce que tu as fait là est bien risqué, mais j’avoue que dans toute mon existence, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’accepte ! Ta vie en échange de cette merveille.
En un tour de magie, Satan donna vie à la diablesse. Juste avant de disparaître, le Diable se retourna une dernière fois vers le « goffo ».
-Tu crois peut-être que je t’ai donné un don, il y a quinze ans, eh bien tu te trompes ! Je t’ai simplement dit ce que tu devais faire, mais pour ton talent de sculpteur, je n’y suis pour rien. C’est Toi et toi seul !
Le Diable et la diablesse disparurent pour toujours. Fatouréng et sa famille coulèrent des jours heureux. Et c’est depuis ce temps-là, qu’à Bessans on sculpte des Diables bien sûr ! Mais aussi des « Diablesses »
Tout le monde connaît les « Diables de Bessans » et leurs légendes. Mais connaissez-vous l’histoire de « Fatouréng », ce bessanais qui vivait au 17ème siècle ?
A cette époque, la vie au village n’était pas rose tous les jours. Pour subsister dans ces hautes vallées alpines, tous les habitants devaient travailler d’arrache-pied avant que l’hiver n’arrive. Il fallait être capable de tout faire : soigner les vaches et les brebis, semer et récolter le seigle et l’orge malgré l’altitude et le froid, ramasser le foin jusqu’au sommet de la montagne, chasser lièvres et chamois, construire sa maison, couper le bois pour l’hiver…
Bref … ! Toutes les tâches nécessaires à la survie des Bessanais.
Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout cela ? Eh bien, c’est qu’au village vivait un jeune Bessanais qui s’appelait Fatouréng, mais que tout le monde surnommait en patois « lo goffo », ce qui veut dire le maladroit.
Ce jeune Fatouréng était le dernier fils de sa famille qui en comptait quatre. Le premier était agriculteur et allait reprendre l’exploitation de ses parents, le deuxième était rentré dans les ordres, le troisième était soldat et le quatrième, Fatouréng, lui, ne faisait rien. En effet, tout ce que touchait ce garçon, il le cassait tant il était maladroit. Cela ne pouvait durer bien longtemps. Fatouréng serait bientôt en âge de travailler et s’il ne changeait pas, son père allait le mettre à la porte. Pauvre Fatouréng ! Tout le monde se moquait de lui et personne ne lui faisait confiance, même pour le plus petit travail comme ratisser le foin, il réussissait à casser le râteau.
Seul « Fatoure », son grand-père, acceptait encore de s’occuper de lui. Pour la foire de Saint-Jean, le brave Fatoure l’emmena avec lui. Cette foire était dans la vallée, l’un des plus grands événements de l’automne. Les Bessanais qui avaient engraissé leurs génisses tout l’été, grâce à la bonne herbe des alpages, espéraient les vendre à bon prix afin d’améliorer leur quotidien.
La route était longue et il fallait plus de deux jours pour se rendre à la ville. Fatouréng et son grand-père avaient beaucoup marché et peu dormi, si bien qu’ils étaient arrivés les premiers sur le champ de foire. Pour une fois, la chance sourit au « goffo » et grâce au talent de maquignon du grand-père, ils réussirent à vendre leurs bêtes à très bon prix. Le père Fatoure pour fêter l’événement décida d’offrir au « goffo » chose très rare pour l’époque, un repas à l’auberge du « soleil ». Cette auberge était l’une des plus grandes de la ville et elle était réputée comme une des meilleures.
Fatouréng, son grand-père et quelques Bessanais se mirent à table et c’est à ce moment que tout bascula dans la vie de Fatouréng .
Le cœur de « goffo » s’arrêta de battre quand la servante traversa la salle du restaurant. Elle était la fille la plus belle qu’il eût jamais vue. Ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ses formes avantageuses, tout cela en faisait un ange. Fatouréng se figea sur lui-même en contemplant cette jolie fille.
Son grand-père s’en rendit compte et lui demanda s’il était fou car il n’avait pas touché son repas.
En le regardant de plus près, il comprit bien vite pourquoi Fatouréng avait perdu l’appétit ; c’était : « L’Amour ».
En sortant du restaurant, le regard de Fatouréng croisa celui de la belle inconnue, un frisson merveilleux traversa son corps, la servante fut elle aussi troublée car elle laissa tomber toutes les assiettes qu’elle tenait.
Tout était donc possible pour Fatouréng, mais il fallait rentrer à Bessans et la route était encore longue. Sur le chemin du retour, il marchait comme un automate, il ne répondait pas quand on lui parlait, la seule chose qu’il avait en tête était le souvenir du regard profond des yeux bleus de la belle servante.
Son grand-père vint à sa hauteur et lui dit :
- Tu sais Fatouréng, ne te fais pas trop d’illusions, cette fille n’est pas pour toi, c’est la fille de l’aubergistes et, à moins que par miracle tu ne deviennes très riche, son père ne te donnera jamais sa main.
De retour au village, Fatouréng passait ses journées à errer, ses seules pensées étaient pour sa belle dont il ne connaissait même pas le prénom. Il ne faisait déjà pas grand-chose d’habitude, mais alors là, il ne faisait plus rien du tout. Son père hurlait après lui du matin au soir et cela ne pouvait plus durer. Mais que faire ?
- Le cœur a ses raisons que la raison ignore, comment devenir riche ? se dit Fatouréng tout en marchant le long du torrent, je casse tout ce que je touche, je ne sais rien faire de mes dix doigts, seul le Diable pourrait me sauver !
Qu’avait-il dit là ! Dans un grand éclair blanc, suivi d’un formidable grondement de tonnerre, le Diable apparut !
- Tu m’as appelé, Fatouréng !
La peur saisit le « goffo ». Là, devant lui, le « malin » se tenait au milieu du chemin. Il était comme on le décrivait lors des veillées : quatre cornes sur la tête, un visage humain mais hideux, de grandes ailes de chauve-souris, des pattes de bouc et des serres d’aigle, il était terrifiant !
- Tu m’as appelé, répéta le Diable !
Fatouréng, paralysé par la peur arriva quand même à lui expliquer son affaire. Dans un grand rire satanique, le Diable lui répondit.
- Donc, tu veux devenir riche pour pouvoir épouser cette fille ? Je peux t’y aider. Mais es-tu bien sûr de vouloir pactiser avec moi ? Car tu sais, si tu signes, je reviendrai te chercher dès que j’aurai besoin de toi.
- Oui, répondit Fatouréng, car sans cette fille, je meurs à petit feu, alors…
Alors le Diable sorti un stylet et d’un geste rapide, piqua le doigt de Fatouréng d’où perla une goutte de sang.
- Signe là, lui ordonna le Diable en lui tendant un parchemin, et ton vœu sera exaucé.
Fatouréng signa le contrat avec son propre sang.
- Mais que dois-je faire pour devenir riche ? demanda-t-il.
Le Diable, juste avant de s’envoler dans un fracas terrible, lui cria :
- Essaie de sculpter Fatouréng.
- Sculpter, quelle drôle d’idée, je ne sais pas tenir une gouge sans me couper pensa le « goffo ».
A cette époque, Bessans était réputé pour ses sculpteurs. En effet, les Clappier, les Fodéré et bien d’autres avaient sculpté grand nombre de retables et de statues de saints dans toute la vallée, même jusqu’à Rome. Bien sûr, ils étaient tous devenus très riches. Fatouréng croyait avoir rêvé, mais la marque au bout de son doigt lui prouvait que non. Il avait bel et bien rencontré le Diable.
Dès le lendemain, il prit un morceau de pin cembro et avec son couteau de berger, il sculpta une petite vierge à l’enfant d’une beauté exceptionnelle. Son grand-père n’en crut pas ses yeux. Le « goffo » avait réalisé une pièce des grands Maîtres sculpteurs.
- Tu sais Fatouréng, j’ai peut-être une idée pour que tu deviennes riche. L’autre jour à la foire, j’ai entendu dire que les moines de la cathédrale de Saint-Jean souhaitaient faire réaliser un retable monumental en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et que dans le mois de décembre, un concours allait se tenir pour désigner le meilleur sculpteur. Il ne te reste plus que deux mois pour t’entraîner. Prends ces vieilles gouges et mets-toi au travail.
Fatouréng se mit à sculpter jour et nuit. Après la Vierge il décida de s’attaquer à un Saint Antoine patron du bétail. La statue fut réalisée en moins d’une semaine. On aurait dit que Fatouréng avait fait ça toute sa vie. Son Saint Antoine n’avait rien à envier aux statues de l’Eglise, ni ses autres pièces d’ailleurs, qui étaient plus belles les unes que les autres. Le concours allait bientôt commencer. Fatouréng était prêt.
Après avoir préparé son baluchon avec quelques effets et ses outils, il embrassa sa famille et quitta le village le cœur serré. C’était la première fois qu’il partait seul sans son grand-père. Dès son arrivée à Saint Jean, il se rendit près de l’auberge pour essayer d’entrevoir celle qui avait pris son cœur. Quel soulagement quand il la vit traverser la salle ! Elle était toujours aussi ravissante !
- Il faut que je gagne sinon je ne pourrai jamais vivre sans elle, se dit-il.
Le cœur léger et plein d’espoir, il partit s’inscrire au concours. Dans la cathédrale, de nombreux sculpteurs se préparaient. Ceux de Bessans qui connaissaient Fatouréng se moquèrent de lui.
- Dis, le « goffo », essaie au moins de ne pas te couper les doigts !
Les moines donnèrent le sujet de l’œuvre : une statue de Saint Jean-Baptiste portant un agneau sur une bible, à réaliser en quatre jours. Dans la cathédrale on n’entendit plus que les coups de maillets. Fatouréng travailla sans arrêt, pendant ces quatre jours, il ne dormit pratiquement pas et il fut l’un des premiers à terminer son œuvre, il peut ainsi avoir le temps de fignoler sa statue. Quand la cloche sonna pour annoncer la fin du concours, un grand silence se fit.
Les moines inspectèrent toutes les statues puis se réunirent pour désigner le gagnant. Le doute envahit notre ami. Bien sûr, sa statue était magnifique, mais ce n’était pas la seule ! La tension était à son comble…
Enfin, quand les prêtres désignèrent à la surprise générale Fatouréng vainqueur se fut pour lui un immense soulagement. Il allait pouvoir enfin réaliser son rêve. Dès le lendemain, il se mit à travailler au retable de la cathédrale. Grâce à la prime obtenue, il logeait à l’auberge du Soleil et ainsi, pendant plusieurs mois il put vivre tout près de Marie, sa bien-aimée.
Marie n’était pas insensible au charme du « goffo », d’autant plus que sa réputation de grand sculpteur n’était plus à faire. Tout le monde à Saint-Jean parlait de lui. Le retable était splendide et les gens de la ville en étaient stupéfaits. Ce fut donc d’autant plus facile, une fois le travail terminé, de demander la main de Marie à son père. Celui-ci, persuadé que Fatouréng aller devenir très riche grâce à son talent, accepta sans hésiter. Le mariage eut lieu au printemps à Saint-Jean comme le veut la tradition : on se marie dans le pays de la femme.
Mais Bessans manquait à Fatouréng et au milieu de l’été, sa femme et lui s’y installèrent. Les années passèrent et la vie suivait son cours. Marie s’occupait des enfants et du bétail tandis que Fatouréng sculptait. Des statues de saints, des retables pour les églises ou les chapelles de la vallée et même pour celles de l’autre côté de la montagne, à Suse et à Novalaise. La vie était belle, il était amoureux comme au premier jour et il était riche !
Mais le bonheur ne dure qu’un temps ! Un soir, alors qu’il était seul dans son atelier, la lumière de sa petite lampe à huile s’éteignit brusquement. Fatouréng la ralluma et au moment où la flamme jaillissait du « créju », le Diable apparut derrière son établi !
-J’espère que ne m’as pas oublié, ni le pacte que nous avons fait il y a quinze ans ? J’ai besoin de tes services et je reviendrai te chercher dans une semaine.
Le Diable disparut comme il était venu. Le « goffo » était effondré, allait-il tout perdre ? Sa femme, ses enfants, son travail, sa vie. Quand il rentra chez lui, Marie s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.
- Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu le Diable !
Elle ne croyait pas si bien dire, Fatouréng s’assit sur une chaise et éclata en sanglots et il lui raconta toute l’histoire.
- Mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir si tu n’es pas là pour t’occuper de nous ?
Ce soir-là, Fatouréng et Marie ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun cherchant de son côté une solution pour que le pacte devienne caduc. Au petit matin, Marie eut une idée.
- Fatouréng, si tu as risqué ta vie par amour pour moi, alors le Diable, par amour, peut faire lui aussi n’importe quoi ! Comme par exemple rompre le contrat qui te lie à lui.
Marie n’avait pas terminé sa phrase que Fatouréng sauta hors de son lit.
- Quelle femme de tête tu es, Marie ! Ce n’est peut-être pas fini pour nous.
- Mais que vas-tu faire ?
- Tu verras bien, répondit-il en se précipitant vers son atelier.
Il fallait faire vite, il n’avait plus que six jours avant le retour du diable. Il prit une bille de pin cembro et commença à la dégrossir... Une statue aux formes étranges naquit. Au cinquième jour, la pièce était presque terminée. Fatouréng la montra à Marie.
- Tu crois que ça va lui plaire ?
- Mon Dieu ! Qu’elle est belle, c’est magnifique.
- Je n’ai plus qu’à finir de la poncer et notre sort est entre ses mains.
Le jour suivant, comme prévu, le Diable apparut dans l’atelier.
- Tu es prêt, lui dit-il.
- Non, je ne veux pas venir avec toi.
- Comment oses-tu me défier ? Tu as signé Fatouréng ! Je ne veux pas te défier, mais j’ai quelque chose à te proposer en échange de ma vie.
- Eh bien, il faut que cette chose soit vraiment extraordinaire, ricana le Diable.
- Ça, c’est à toi de voir !
D’un geste rapide, Fatouréng retira le drap qui recouvrait la statue. Le Diable en eut le souffle coupé ! Devant lui, se tenait une diablesse d’une si grande beauté qu’il en tomba immédiatement amoureux. Tout était parfait. Fatouréng avait réalisé pour Satan la plus belle de toutes ses œuvres !
-Ce que tu as fait là est bien risqué, mais j’avoue que dans toute mon existence, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’accepte ! Ta vie en échange de cette merveille.
En un tour de magie, Satan donna vie à la diablesse. Juste avant de disparaître, le Diable se retourna une dernière fois vers le « goffo ».
-Tu crois peut-être que je t’ai donné un don, il y a quinze ans, eh bien tu te trompes ! Je t’ai simplement dit ce que tu devais faire, mais pour ton talent de sculpteur, je n’y suis pour rien. C’est Toi et toi seul !
Le Diable et la diablesse disparurent pour toujours. Fatouréng et sa famille coulèrent des jours heureux. Et c’est depuis ce temps-là, qu’à Bessans on sculpte des Diables bien sûr ! Mais aussi des « Diablesses »


La Légende de Duvallon
Quand j’étais petit garçon, l’été, j’allais avec mes grands-parents à Ribon.
Ribon, que de souvenirs évoque pour moi ce nom ? Mon grand-père possédait un chalet, tout là-haut sur cet alpage.
Dès la mi-juillet, quand l’école était finie, j’allais passer plusieurs jours en montagne avec le Pépé et la Mémé Anne. Toute la journée, je jouais autour du chalet avec Fineau le chien, sous l’œil attentif de ma grand-mère.
Vers 6 heures du soir, j’accompagnais mon grand-père quand il allait chercher les vaches de l’autre côté du torrent, avec Fineau, c’était à celui qui courait le plus vite pour ramener le troupeau près de la passerelle. Les bêtes, une par une, suivaient le sentier qui menait au chalet. La grand-mère Anne nous attendait avec les seaux pour la traite du soir. Même en été, la nuit tombe vite après le coucher du soleil. Avant de refermer la porte je ne me lassais pas d’admirer, là-bas vers le couchant, les dernières lueurs pourpres du ciel.
La soupe aux herbes à peine avalée, je me glissais sous la couverture dans le lit clos, et mes yeux fatigués par le grand air de la montagne se fermaient très vite…
- Duvallon… C’est l’heure…
Tous les matins, mon grand-père avait l’habitude de me réveiller en me secouant et de prononcer cette phrase rituelle.
Un après-midi, alors que nous gardions tous les deux les vaches près du grand rocher vers l’Arcelle, je lui demandais :
Dis Pépé, pourquoi quand tu me réveilles, tu dis toujours : Duvallon… C’est l’heure… ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, d’un geste habituel, il se frisa la moustache. Au bout de quelques instants il me dit :
Quand j’étais petit comme toi, mon grand-père me raconta une histoire, une histoire que lui avait déjà dit, il y a très longtemps, son grand-père à lui. C’est l’histoire de Duvallon.
Il y a longtemps, très longtemps de cela, vivait au hameau de la Chalp, en aval de Bessans, un beau jeune homme qui s’appelait Duvallon. Il était fort épris d’une jeune fille du village et souvent il venait la voir après le travail malgré les quelques lieues qui les séparaient.
Anne était une des plus belles filles de Bessans et tous les deux formaient un couple magnifique. Ils faisaient bien des envieux dans le village car non seulement ils étaient beaux mais aussi d’une grande intelligence. Les fées ne les avaient pas oubliés à leur naissance.
Ce soir-là, Duvallon, après avoir une dernière fois embrassé sa promise, prit le chemin de la Chalp pour s’en retourner chez lui. Il devait se hâter car au mois de décembre la neige et le mauvais temps ne facilitaient pas le trajet.
A peine eut-il quitté les dernières maisons du village que le vent se leva en tourmente. Les bourrasques de neige lui cinglaient le visage malgré la capuche de son grand manteau qu’il avait rabattue sur ses yeux. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Même avec une connaissance parfaite du pays, il avait du mal à se repérer sous les rafales neigeuses. Plus d’une fois il perdit pied et se retrouva le nez dans la neige. Il n’avait fait que deux kilomètres et malgré sa force et son endurance, il était exténué.
Par le Diable ! S’écria Duvallon, je n’en peux plus, si je n’avance pas encore, je vais mourir ici. Jamais je ne reverrai Anne ma douce fiancée…
Le vent redoubla de force, un éclair fulgurant déchira la nuit, et dans la lueur, là, devant les yeux e Duvallon apparut un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à large bord, revêtu d’une grande cape noire.
Tu m’as appelé Duvallon ? Et bien me voilà. Ne crains rien… Je te parle en ami…
Tu voudrais bien arriver sain et sauf dans ta maison de la Chalp, n’est-ce pas ?
Duvallon, malgré son courage n’avait plus la force de se relever. Il n’avait jamais vu cet homme ni à Bessans, ni en bas à Lanslebourg, ni aux foires de la vallée.
C’est vrai que j’aimerai bien me retrouver devant un bon feu, là-bas, chez moi…
Eh bien, tu n’as qu’à signer ce papier et en moins de temps que tu le penses, tu seras rendu devant ta maison à la Chalp…
Duvallon eut un doute.
C’est trop beau pour être vrai. I avait déjà entendu de vieilles histoires où un habitant de la Goulaz avait fait un pacte avec le Diable… Mais, que me demandes-tu, étranger ?
Ton âme !
Mon âme ! Plutôt rester là…
Comme tu veux Duvallon, mais adieu à la vie, adieu à Anne la belle, ta promise, adieu aux honneurs et à la fortune, mais si tu signes ce papier, pendant cinquante ans tu auras tout cela et tu posséderas des pouvoirs surnaturels qui te permettront de réaliser tout ce que tu désires…
Perdre la vie, passe encore, mais perdre Anne dont il était follement amoureux, ce n’était pas possible.
Que dois-je faire ?
Prends cette plume…
Le Diable présenta à Duvallon une plume de son chapeau, mais avant que le jeune homme ne tendît la main, il l’enfonça dans le bras du malheureux, si fort que le sang perla sur la peau.
Signe à cet endroit.
Duvallon a signé… Signé avec son sang… Le Diable a disparu. Comme par miracle, la tempête a cessé, un grand calme tout alentour…
J’ai vendu mon âme au Diable… Mais seulement dans cinquante ans… Bah ! On verra bien.
Arrivé au bord de l’Arc, il lui restait encore un long chemin pour arriver chez lui.
Voyons voir si mes pouvoirs sont réels.
Il étendit largement son manteau sur les eaux tumultueuses du torrent et s’installa, très à son aise sur cet esquif improvisé. La vague le porta à deux pas de son chalet.
Depuis ce jour, Duvallon multipliait les prouesses quotidiennes. Quand il avait besoin de bois pour son chauffage, il allait dans la forêt de Chantelouve, et là, avec son couteau, il abattait les plus gros mélèzes et les transportait sans effort. Pour manger, il se rendait là-haut sur l’Arcelle où se trouvent les troupeaux de chamois et d’un seul jet de pierre il en tuait toujours deux ou trois. Il fit son apprentissage de maréchal-ferrant à Lanslevillard. Là encore, il étonnait le monde à sa façon de ferrer les chevaux. Il leur coupait les pattes à la hauteur du jarret et plaçait les fers aux sabots avant de rattacher sans difficultés, les pattes amputées. Puis Duvallon eut vingt ans, il fut affecté au service du Roi Louis le bien-aimé et servit en Italie dans un régiment de dragons.
Au cours des différentes batailles, il se couvrit de gloire, il était toujours le premier sur l’ennemi et ses prouesses lui valurent de devenir Sergent.
Un jour, au cours d’une campagne malheureuse, son escadron se trouva cerné dans une forteresse entourée par de hautes murailles et un fossé profond.
Nous sommes perdus, dit le Capitaine, mais pour l’honneur, nous nous battrons jusqu’au dernier.
Perdu ? Pas si sûr, mon Capitaine… Osa déclarer son ordonnance.
Expliquez-vous Sergent.
Et oui, l’ordonnance du Capitaine n’était autre que Duvallon.
Mon Capitaine, si je parvenais à ramener des renforts et à libérer la forteresse, quelle récompense m’accorderiez-vous ?
A celui qui accomplirait un tel exploit impossible, j’accorderai son congé, son cheval et ses armes…
L’officier n’eut pas le temps d’en dire davantage. Duvallon exécutait un salut impeccable.
A bientôt mon Capitaine.
Détachant son cheval de la barrière, un alezan magnifique, aussi exceptionnel que son cavalier, Duvallon lui fit prendre du recul. Affectueusement, il flatte son encolure, puis se penchant, lui parle à l’oreille. Par trois fois, il répète son nom :
Cambradin, Cambradin, Cambradin…
Cambradin était le nom que portait le Diable. Et résolument, pique des deux et fonce sur la muraille. Cambradin, le cheval, s’arrache si fort, si haut, qu’il paraît s’envoler par-dessus l’enceinte et le fossé. A peine de l’autre côté, il franchit d’un nouveau bond toutes les troupes ennemies.
Au petit jour, Duvallon toujours monté sur son fidèle Cambradin arrive en tête des renforts, l’ennemi est mis en déroute.
Mission accomplie mon Capitaine.
Soit ! Tu as réussi et je n’ai qu’une parole, prends ton cheval, tes armes et pars !
Pars tout de suite ! et va-t’en… Va-t’en au Diable…
Dégagé de ses obligations militaires Duvallon retourna dans son hameau de la Chalp où son amoureuse l’attendait et rien ne fut trop beau pour leurs épousailles.
Les garçons du village avaient coupé les sapins sur la commune voisine pour orner la maison, les filles les avaient décorés de mille fleurs toutes plus belles les unes que les autres.
Parée comme une reine, ravissante sous son « eskeuffa » de dentelle blanche, Anne portait sur sa poitrine la croix d’or que Duvallon lui avait offert.
Le village dansa toute la nuit. Jamais on n’avait vu pareille fête.
Anne et Duvallon connurent tout de suite une vie facile et ils coulèrent de jours heureux…
Mais, année après année, approchait inexorablement, l’échéance fatale… Bientôt Duvallon appartiendrait au Diable…
Anne voyait bien que son mari n’était plus le même, en vain elle l’interrogeait, mais lui, répondait évasivement…
L’hiver arriva sur le hameau de la Chalp. Cette nuit était la nuit fatidique où Duvallon devait appartenir au Diable ! Il se coucha dans le lit clos près de sa femme mais il ne put trouver le sommeil. Dehors, le vent soufflait, mais entre deux rafales, il entendit :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Duvallon e leva sans bruit, enfilant sa pèlerine il sortit. Là ! Cambradin l’attendait et tout de suite ils disparurent dans la nuit… Quel méfait commirent-ils ? Nul ne le sait.
Quand Duvallon rentra au petit matin, Anne l’attendait devant la porte.
- Où es-tu allé cette nuit ?
Duvallon tomba à genoux aux pieds de son épouse, en quelques mots il révéla à sa femme son terrible secret.
La nuit suivante, à minuit, Cambradin appela de nouveau :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Le pauvre Duvallon s’apprêtait à obéir au Diable, mais Anne plus rapide sortit la première.
- Duvallon est à moi, par Dieu ! Depuis le jour de mes noces.
- Non répondit Cambradin, il a signé un pacte avec son sang. Il m’appartient, je l’emporte.
- La preuve qu’il est à moi, la voici, dit-elle en tendant sa main où brillait l’anneau de leur mariage. Et se faisant, elle toucha le Diable avec l’alliance.
Horreur ! Le Diable fou de douleur au contact de cet objet béni, sursauta, hurla et disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anne et Duvallon allèrent à Bessans. Là, ils se rendirent auprès du révérend curé. Ils lui expliquèrent toute l’histoire.
- Mes pauvres enfants, vous voilà dans une bien mauvaise passe, je ne peux rien faire pour vous. Seul le très Saint Père saura vous conseiller. De retour à la Chalp, Duvallon ne perdit pas de temps. Il rassembla quelques affaires et après avoir embrassé sa femme, parti vers Rome par le Mont-Cenis. Pendant tout le temps que dura son voyage, Duvallon ne cessa de prier. Enfin le 24 décembre, il arriva devant le Saint Siège.
Pour voir le Souverain Pontif, ce ne fut pas chose aisée. Mais enfin, Duvallon est là, agenouillé devant lui.
- Très Saint Père, aidez-moi car j’ai péché très… très… Duvallon ne trouvait plus ses mots. D’un geste, Sa Sainteté l’interrompit.
- D’abord d’où viens-tu ?
- De Bessans, mon très Saint Père.
- Ah ! De Bessans, le pays des Diables… Et Duvallon lui raconta toute l’histoire…
Le Pape réfléchissait… Comment sauver cette brebis égarée ? Finalement, il se pencha vers Duvallon :
- Il ne sera pas dit qu’un soir de Noël je rejette un pêcheur repentant. Ecoute bien, Duvallon, pour le salut de ton âme et pour te délier du pacte signé avec le Diable, tu devras, cette nuit même, entendre trois messes de minuit en des lieux différents. L’une en la basilique de Saint-pierre de Rome, l’autre à Notre Dame de Paris et la troisième dans ton village de Bessans.
Duvallon se retrouva seul. Comment réaliser une pareille prouesse ?
- Mais pourquoi, se dit-il, ne pas encore utiliser le Diable ? Alors, il l’appela.
- Cambradin ! Je veux un cheval, mais un cheval le plus rapide du monde.
Aussitôt, une bête magnifique piaffa devant Duvallon.
- A quelle vitesse peux-tu aller ?
- A la vitesse du son…
- Ce n’est pas assez. Cambradin, un autre. Un fier Alezan se présenta.
- Et toi, quelle est ta vitesse ?
- Je vais aussi vite que la lumière.
- Non, ce n’est pas toi que je veux. Cambradin, un autre. Alors, du fond de la nuit, surgit un superbe étalon.
- Je file aussi vite que la pensée.
- Voilà, c’est toi que je veux.
Il enfourcha aussitôt sa monture. Ainsi, grâce à ce cheval qui allait aussi vite que la pensée, Duvallon put assister aux trois messes de minuit. Il se retrouva sur le parvis de l’église de Bessans pour la dernière, à côté d’Anne son épouse et tout le village réuni.
A la sortie de la messe, Cambradin attendait.
- Duvallon… C’est l’heure…
- Monsieur Cambradin, dit Duvallon, montrez-moi le parchemin.
Le Diable sortit le papier de sous son manteau, le pacte que Duvallon avait signé cinquante ans plus tôt et le tendit à Duvallon.
-Regarde, Anne, la signature a disparu ; se tournant vers Cambradin, Monsieur je ne vous connais point, il y a rien sur ce parchemin qui nous lie en quelque sorte.
Le Diable s’empara du papier, à sa stupéfaction la signature n’y était plus. Il disparut dans un grand fracas, vite couvert par les cloches e l’église annonçant Noël !
Par Dieu ! Dit-il, je ne vais pas me laisser faire par la tourmente.
Il fit encore quelques pas, mais ne sachant plus où il était, il glissa dans la pente, cul par-dessus tête et ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il récupéra ses esprits.
Ainsi finit l’histoire de Duvallon. Il vécut encore de longues années auprès d’Anne sa courageuse épouse. Bien des années ont passé depuis, et là-bas, au hameau de la Chalp, seules quelques pierres marquent l’endroit de la maison de Duvallon.
Ribon, que de souvenirs évoque pour moi ce nom ? Mon grand-père possédait un chalet, tout là-haut sur cet alpage.
Dès la mi-juillet, quand l’école était finie, j’allais passer plusieurs jours en montagne avec le Pépé et la Mémé Anne. Toute la journée, je jouais autour du chalet avec Fineau le chien, sous l’œil attentif de ma grand-mère.
Vers 6 heures du soir, j’accompagnais mon grand-père quand il allait chercher les vaches de l’autre côté du torrent, avec Fineau, c’était à celui qui courait le plus vite pour ramener le troupeau près de la passerelle. Les bêtes, une par une, suivaient le sentier qui menait au chalet. La grand-mère Anne nous attendait avec les seaux pour la traite du soir. Même en été, la nuit tombe vite après le coucher du soleil. Avant de refermer la porte je ne me lassais pas d’admirer, là-bas vers le couchant, les dernières lueurs pourpres du ciel.
La soupe aux herbes à peine avalée, je me glissais sous la couverture dans le lit clos, et mes yeux fatigués par le grand air de la montagne se fermaient très vite…
- Duvallon… C’est l’heure…
Tous les matins, mon grand-père avait l’habitude de me réveiller en me secouant et de prononcer cette phrase rituelle.
Un après-midi, alors que nous gardions tous les deux les vaches près du grand rocher vers l’Arcelle, je lui demandais :
Dis Pépé, pourquoi quand tu me réveilles, tu dis toujours : Duvallon… C’est l’heure… ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, d’un geste habituel, il se frisa la moustache. Au bout de quelques instants il me dit :
Quand j’étais petit comme toi, mon grand-père me raconta une histoire, une histoire que lui avait déjà dit, il y a très longtemps, son grand-père à lui. C’est l’histoire de Duvallon.
Il y a longtemps, très longtemps de cela, vivait au hameau de la Chalp, en aval de Bessans, un beau jeune homme qui s’appelait Duvallon. Il était fort épris d’une jeune fille du village et souvent il venait la voir après le travail malgré les quelques lieues qui les séparaient.
Anne était une des plus belles filles de Bessans et tous les deux formaient un couple magnifique. Ils faisaient bien des envieux dans le village car non seulement ils étaient beaux mais aussi d’une grande intelligence. Les fées ne les avaient pas oubliés à leur naissance.
Ce soir-là, Duvallon, après avoir une dernière fois embrassé sa promise, prit le chemin de la Chalp pour s’en retourner chez lui. Il devait se hâter car au mois de décembre la neige et le mauvais temps ne facilitaient pas le trajet.
A peine eut-il quitté les dernières maisons du village que le vent se leva en tourmente. Les bourrasques de neige lui cinglaient le visage malgré la capuche de son grand manteau qu’il avait rabattue sur ses yeux. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Même avec une connaissance parfaite du pays, il avait du mal à se repérer sous les rafales neigeuses. Plus d’une fois il perdit pied et se retrouva le nez dans la neige. Il n’avait fait que deux kilomètres et malgré sa force et son endurance, il était exténué.
Par le Diable ! S’écria Duvallon, je n’en peux plus, si je n’avance pas encore, je vais mourir ici. Jamais je ne reverrai Anne ma douce fiancée…
Le vent redoubla de force, un éclair fulgurant déchira la nuit, et dans la lueur, là, devant les yeux e Duvallon apparut un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à large bord, revêtu d’une grande cape noire.
Tu m’as appelé Duvallon ? Et bien me voilà. Ne crains rien… Je te parle en ami…
Tu voudrais bien arriver sain et sauf dans ta maison de la Chalp, n’est-ce pas ?
Duvallon, malgré son courage n’avait plus la force de se relever. Il n’avait jamais vu cet homme ni à Bessans, ni en bas à Lanslebourg, ni aux foires de la vallée.
C’est vrai que j’aimerai bien me retrouver devant un bon feu, là-bas, chez moi…
Eh bien, tu n’as qu’à signer ce papier et en moins de temps que tu le penses, tu seras rendu devant ta maison à la Chalp…
Duvallon eut un doute.
C’est trop beau pour être vrai. I avait déjà entendu de vieilles histoires où un habitant de la Goulaz avait fait un pacte avec le Diable… Mais, que me demandes-tu, étranger ?
Ton âme !
Mon âme ! Plutôt rester là…
Comme tu veux Duvallon, mais adieu à la vie, adieu à Anne la belle, ta promise, adieu aux honneurs et à la fortune, mais si tu signes ce papier, pendant cinquante ans tu auras tout cela et tu posséderas des pouvoirs surnaturels qui te permettront de réaliser tout ce que tu désires…
Perdre la vie, passe encore, mais perdre Anne dont il était follement amoureux, ce n’était pas possible.
Que dois-je faire ?
Prends cette plume…
Le Diable présenta à Duvallon une plume de son chapeau, mais avant que le jeune homme ne tendît la main, il l’enfonça dans le bras du malheureux, si fort que le sang perla sur la peau.
Signe à cet endroit.
Duvallon a signé… Signé avec son sang… Le Diable a disparu. Comme par miracle, la tempête a cessé, un grand calme tout alentour…
J’ai vendu mon âme au Diable… Mais seulement dans cinquante ans… Bah ! On verra bien.
Arrivé au bord de l’Arc, il lui restait encore un long chemin pour arriver chez lui.
Voyons voir si mes pouvoirs sont réels.
Il étendit largement son manteau sur les eaux tumultueuses du torrent et s’installa, très à son aise sur cet esquif improvisé. La vague le porta à deux pas de son chalet.
Depuis ce jour, Duvallon multipliait les prouesses quotidiennes. Quand il avait besoin de bois pour son chauffage, il allait dans la forêt de Chantelouve, et là, avec son couteau, il abattait les plus gros mélèzes et les transportait sans effort. Pour manger, il se rendait là-haut sur l’Arcelle où se trouvent les troupeaux de chamois et d’un seul jet de pierre il en tuait toujours deux ou trois. Il fit son apprentissage de maréchal-ferrant à Lanslevillard. Là encore, il étonnait le monde à sa façon de ferrer les chevaux. Il leur coupait les pattes à la hauteur du jarret et plaçait les fers aux sabots avant de rattacher sans difficultés, les pattes amputées. Puis Duvallon eut vingt ans, il fut affecté au service du Roi Louis le bien-aimé et servit en Italie dans un régiment de dragons.
Au cours des différentes batailles, il se couvrit de gloire, il était toujours le premier sur l’ennemi et ses prouesses lui valurent de devenir Sergent.
Un jour, au cours d’une campagne malheureuse, son escadron se trouva cerné dans une forteresse entourée par de hautes murailles et un fossé profond.
Nous sommes perdus, dit le Capitaine, mais pour l’honneur, nous nous battrons jusqu’au dernier.
Perdu ? Pas si sûr, mon Capitaine… Osa déclarer son ordonnance.
Expliquez-vous Sergent.
Et oui, l’ordonnance du Capitaine n’était autre que Duvallon.
Mon Capitaine, si je parvenais à ramener des renforts et à libérer la forteresse, quelle récompense m’accorderiez-vous ?
A celui qui accomplirait un tel exploit impossible, j’accorderai son congé, son cheval et ses armes…
L’officier n’eut pas le temps d’en dire davantage. Duvallon exécutait un salut impeccable.
A bientôt mon Capitaine.
Détachant son cheval de la barrière, un alezan magnifique, aussi exceptionnel que son cavalier, Duvallon lui fit prendre du recul. Affectueusement, il flatte son encolure, puis se penchant, lui parle à l’oreille. Par trois fois, il répète son nom :
Cambradin, Cambradin, Cambradin…
Cambradin était le nom que portait le Diable. Et résolument, pique des deux et fonce sur la muraille. Cambradin, le cheval, s’arrache si fort, si haut, qu’il paraît s’envoler par-dessus l’enceinte et le fossé. A peine de l’autre côté, il franchit d’un nouveau bond toutes les troupes ennemies.
Au petit jour, Duvallon toujours monté sur son fidèle Cambradin arrive en tête des renforts, l’ennemi est mis en déroute.
Mission accomplie mon Capitaine.
Soit ! Tu as réussi et je n’ai qu’une parole, prends ton cheval, tes armes et pars !
Pars tout de suite ! et va-t’en… Va-t’en au Diable…
Dégagé de ses obligations militaires Duvallon retourna dans son hameau de la Chalp où son amoureuse l’attendait et rien ne fut trop beau pour leurs épousailles.
Les garçons du village avaient coupé les sapins sur la commune voisine pour orner la maison, les filles les avaient décorés de mille fleurs toutes plus belles les unes que les autres.
Parée comme une reine, ravissante sous son « eskeuffa » de dentelle blanche, Anne portait sur sa poitrine la croix d’or que Duvallon lui avait offert.
Le village dansa toute la nuit. Jamais on n’avait vu pareille fête.
Anne et Duvallon connurent tout de suite une vie facile et ils coulèrent de jours heureux…
Mais, année après année, approchait inexorablement, l’échéance fatale… Bientôt Duvallon appartiendrait au Diable…
Anne voyait bien que son mari n’était plus le même, en vain elle l’interrogeait, mais lui, répondait évasivement…
L’hiver arriva sur le hameau de la Chalp. Cette nuit était la nuit fatidique où Duvallon devait appartenir au Diable ! Il se coucha dans le lit clos près de sa femme mais il ne put trouver le sommeil. Dehors, le vent soufflait, mais entre deux rafales, il entendit :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Duvallon e leva sans bruit, enfilant sa pèlerine il sortit. Là ! Cambradin l’attendait et tout de suite ils disparurent dans la nuit… Quel méfait commirent-ils ? Nul ne le sait.
Quand Duvallon rentra au petit matin, Anne l’attendait devant la porte.
- Où es-tu allé cette nuit ?
Duvallon tomba à genoux aux pieds de son épouse, en quelques mots il révéla à sa femme son terrible secret.
La nuit suivante, à minuit, Cambradin appela de nouveau :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Le pauvre Duvallon s’apprêtait à obéir au Diable, mais Anne plus rapide sortit la première.
- Duvallon est à moi, par Dieu ! Depuis le jour de mes noces.
- Non répondit Cambradin, il a signé un pacte avec son sang. Il m’appartient, je l’emporte.
- La preuve qu’il est à moi, la voici, dit-elle en tendant sa main où brillait l’anneau de leur mariage. Et se faisant, elle toucha le Diable avec l’alliance.
Horreur ! Le Diable fou de douleur au contact de cet objet béni, sursauta, hurla et disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anne et Duvallon allèrent à Bessans. Là, ils se rendirent auprès du révérend curé. Ils lui expliquèrent toute l’histoire.
- Mes pauvres enfants, vous voilà dans une bien mauvaise passe, je ne peux rien faire pour vous. Seul le très Saint Père saura vous conseiller. De retour à la Chalp, Duvallon ne perdit pas de temps. Il rassembla quelques affaires et après avoir embrassé sa femme, parti vers Rome par le Mont-Cenis. Pendant tout le temps que dura son voyage, Duvallon ne cessa de prier. Enfin le 24 décembre, il arriva devant le Saint Siège.
Pour voir le Souverain Pontif, ce ne fut pas chose aisée. Mais enfin, Duvallon est là, agenouillé devant lui.
- Très Saint Père, aidez-moi car j’ai péché très… très… Duvallon ne trouvait plus ses mots. D’un geste, Sa Sainteté l’interrompit.
- D’abord d’où viens-tu ?
- De Bessans, mon très Saint Père.
- Ah ! De Bessans, le pays des Diables… Et Duvallon lui raconta toute l’histoire…
Le Pape réfléchissait… Comment sauver cette brebis égarée ? Finalement, il se pencha vers Duvallon :
- Il ne sera pas dit qu’un soir de Noël je rejette un pêcheur repentant. Ecoute bien, Duvallon, pour le salut de ton âme et pour te délier du pacte signé avec le Diable, tu devras, cette nuit même, entendre trois messes de minuit en des lieux différents. L’une en la basilique de Saint-pierre de Rome, l’autre à Notre Dame de Paris et la troisième dans ton village de Bessans.
Duvallon se retrouva seul. Comment réaliser une pareille prouesse ?
- Mais pourquoi, se dit-il, ne pas encore utiliser le Diable ? Alors, il l’appela.
- Cambradin ! Je veux un cheval, mais un cheval le plus rapide du monde.
Aussitôt, une bête magnifique piaffa devant Duvallon.
- A quelle vitesse peux-tu aller ?
- A la vitesse du son…
- Ce n’est pas assez. Cambradin, un autre. Un fier Alezan se présenta.
- Et toi, quelle est ta vitesse ?
- Je vais aussi vite que la lumière.
- Non, ce n’est pas toi que je veux. Cambradin, un autre. Alors, du fond de la nuit, surgit un superbe étalon.
- Je file aussi vite que la pensée.
- Voilà, c’est toi que je veux.
Il enfourcha aussitôt sa monture. Ainsi, grâce à ce cheval qui allait aussi vite que la pensée, Duvallon put assister aux trois messes de minuit. Il se retrouva sur le parvis de l’église de Bessans pour la dernière, à côté d’Anne son épouse et tout le village réuni.
A la sortie de la messe, Cambradin attendait.
- Duvallon… C’est l’heure…
- Monsieur Cambradin, dit Duvallon, montrez-moi le parchemin.
Le Diable sortit le papier de sous son manteau, le pacte que Duvallon avait signé cinquante ans plus tôt et le tendit à Duvallon.
-Regarde, Anne, la signature a disparu ; se tournant vers Cambradin, Monsieur je ne vous connais point, il y a rien sur ce parchemin qui nous lie en quelque sorte.
Le Diable s’empara du papier, à sa stupéfaction la signature n’y était plus. Il disparut dans un grand fracas, vite couvert par les cloches e l’église annonçant Noël !
Par Dieu ! Dit-il, je ne vais pas me laisser faire par la tourmente.
Il fit encore quelques pas, mais ne sachant plus où il était, il glissa dans la pente, cul par-dessus tête et ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il récupéra ses esprits.
Ainsi finit l’histoire de Duvallon. Il vécut encore de longues années auprès d’Anne sa courageuse épouse. Bien des années ont passé depuis, et là-bas, au hameau de la Chalp, seules quelques pierres marquent l’endroit de la maison de Duvallon.


La Légende de Djan Djors, le Sculpteur de Diables
Le soleil venait de passer derrière la pointe de Charbonnel, l’ombre envahissait la vallée et les maisons des Vincendières étaient plongées dans une clarté diffuse. Le vent en cette fin d’après-midi rabattait la fumée des cheminées à travers les ruelles du village.
Là-haut, au Crey, dans quelques minutes, la brume cernerait les maisons et tout doucement le hameau s’endormirait pour la nuit.
Légende de Djan Djors, le sculpteur de diables
par Georges Personnaz,
Dans la petite pièce qui lui servait d’atelier, Djan Djors alluma le « crésu », la petite flamme fit apparaître sur l’établi une ébauche de statue que notre homme avait commencée au début de la semaine.
La pièce de bois était tirée d’un tronc de pin cembro que Djan Djors avait coupé deux ans plus tôt dans la forêt de Chantelouve. Le bois était bien sec maintenant, et chaque coup de gouge enlevait une écaille nette. Les coups de maillet tombaient réguliers sur le manche de l’outil. Djan Djors avait reçu commande d’un Saint Bernard de Menthon enchaînant un diable avec son étole. Cette statue devait prendre place dans la petite chapelle qui se trouve au pied du hameau du Villaron. Pourquoi avait-on demandé à Djan Djors d’exécuter cette œuvre ? D’autres sculpteurs bien plus célèbres déjà, comme Jean-Baptiste Clappier ou encore ses neveux, étaient depuis des années les maîtres sculpteurs reconnus par tous.
Les jours passaient. Sur l’établi, Djan Djors avait pratiquement fini la réalisation de Saint Bernard. A grands coups de gouge, il ébauchait la silhouette du Diable. Il l’imaginait grimaçant, arc-bouté sur ses ergots pour ne pas se laisser entraîner par le Saint. Par petits coups, il venait de lui faire ressortir au–dessus de la tête, deux magnifiques cornes, attributs classiques des diables. Il changea d’outil, son couteau de sculpteur à la main, il commença à donner forme au visage de Satan. Chaque copeau enlevé apportait un détail supplémentaire et bientôt la fac hideuse du démon apparut aux yeux de Djan Djors. C’était la première fois qu’il sculptait un diable, mais celui-ci était particulièrement réussi.
Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’étole qui devait relier les deux personnages. La nuit était tombée depuis longtemps et seule la petite clarté de la lampe à huile éclairait la statue. Alors qu’il s’apprêtait à tailler dans l’Arolle la pièce manquante, la flamme du « crésu » se mit à vaciller ; elle s’amenuisait de plus en plus et finit par s’éteindre. Dans le noir, Djan Djors posa ses outils pour rallumer la lampe. Mais en même temps qu’une lueur mystérieuse auréolait la silhouette du Diable, il entendit une voix :
- Ne sois pas effrayé, je ne te veux aucun mal, bien au contraire, tu as mis tout ton art pour modeler mon corps et mon visage, tu as réussi là où tant d’autres sculpteurs ont fait de moi une caricature ; tu as dans tes mains un véritable don, si tu le veux, tu seras le meilleur sculpteur de ta génération et dans bien des années, les gens diront, en admirant tes œuvres, « c’est Djan Djors, le sculpteur du Crey, qui a réalisé ces merveilles ».
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux, devant lui, le diable qu’il avait fait surgir d’un morceau de pin cembro était en train de lui parler.- Je sais que tu n’aimes pas particulièrement Jean-Baptiste Clappier à qui on confie la réalisation de tous les retables de la vallée et les statues qui ornent les églises et les chapelles, mais si tu m’écoutes, tu connaîtras une gloire plus grande encore, pendant trente ans c’est toi que l’on viendra chercher, c’est à toi que l’on commandera les plus beaux chefs-d’œuvre… Qu’en penses-tu ?
- Devenir plus célèbre que les « Clappier », avoir la gloire et la richesse qui en découlent… Mais comment cela se peut-il ?
- Tu vas finir la statue que tu as commencée, il ne te reste plus que l’étole à exécuter, alors fais en sorte qu’elle ne me serre pas trop le cou, laisse de l’espace entre elle et moi. Si tu fais cela, à partir de demain et pendant les trente années qui viennent tu seras le maître-sculpteur le plus célèbre de Haute-Maurienne, parole de Diable ! Mais, est-ce tout ?
- Dans trente ans je reviendrai te voir, nous pourrons discuter de tout cela.
Djan Djors reprit sa gouge et son maillet. Il creusa dans l’arolle l’étole de saint Bernard ; mais au lieu de la serrer très fort autour du cou de Satan comme il l’avait prévu, il laissa un espace confortable. Quand il eut fini, il regarda une dernière fois son œuvre, posa ses outils et alla se coucher. Il s’endormit comme une souche, contrairement à son habitude où il avait du mal à trouver le sommeil.
Quand il se leva à la pointe du jour, il alla directement à son atelier sans relancer le feu dans la cheminée. La porte du réduit était ouverte, pourtant il était sûr de l’avoir refermée avant de se coucher. Sur l’établi, saint Bernard était seul, son étole ne retenait plus personne, le Diable s’était envolé !
Djan Djors se signa trois fois :
- Grand Dieu ! Comment est-ce possible ? Le Diable était là hier soir et ce matin il a disparu !
Le pauvre sculpteur repensa à ce qui s’était passé la veille. Il se remémora les paroles du Démon :
- Mais alors ! Je n’ai pas rêvé, c’est bien le Diable qui parlait hier soir, c’est bien lui qui m’a demandé de ne pas serrer l’étole pour qu’il puisse s’échapper…
Il prit dans ses bras la statue de saint Bernard qui n’avait plus de raison d’être et la porta dans un coin.
- Comment vais-je faire maintenant pour honorer ma commande ?
La journée lui sembla d’une longueur infinie. Plus il réfléchissait, moins il ne trouvait de solution.
Vers les trois heures de l’après-midi, Jean de la Cime qui était le Prieur du Villaron et qui lui avait confié la réalisation de la statue, vint trouver Djan Djors :
- J’espère que tu n’as pas encore commencé le saint Bernard de Menthon et son Diable. La congrégation du Villaron s’est réunie hier soir et on a décidé de te confier tout le retable de saint Colomban ainsi que deux grandes statues de saint Antoine et de saint Jean-Baptiste.
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles. Une partie de son problème semblait être résolue, mais il devait exécuter ce travail pour le début juillet, jour de la fête du hameau. Derechef, il prit ses outils, sans rien tracer sur les planches de cembro, il commença à grands coups de gouge l’ébauche du retable. Tout semblait facile, il n’avait jamais travaillé aussi vite ni aussi bien.
Quand il eut fini le retable, il s’attaqua à la statue de saint Antoine. Là aussi, du tronc d’arolle il fit jaillir un saint plus vrai que nature. L’expression du visage, la position des mains, les plis de la robe, tout était parfait.
Vint le jour de l’inauguration. Monseigneur l’Evêque s’était déplacé de Saint-Jean de Maurienne. Quand il vit le travail magnifique qu’avait réalisé Djan Djors, il lui dit :
- Jamais je n’ai vu d’aussi belles choses réalisées en si peu de temps, vous êtes véritablement un grand sculpteur « Maître Djan Djors » car dès aujourd’hui, je vous autorise à vous parer du titre de « Maître Sculpteur » et je puis vous assurer que le travail ne vous manquera pas.
Maître Djan Djors devint alors célèbre, non seulement dans la vallée de Haute Maurienne, mais aussi jusqu’à Saint-Jean où il travailla dans l’archevêché, également en Italie à la cathédrale de Suse et de Novalaise.
Les années passèrent, lui apportant la gloire et la fortune. Il n’habitait plus au hameau du Crey, il s’était fait construire une très grande maison à Bessans qui abritait son atelier où quatre sculpteurs travaillaient sous les ordres du Maître.
Alors qu’il approchait de la soixantaine, il eut envie de revoir sa petite maison du Crey où il avait commencé sa vie. Depuis des années plus personne n’avait habité la maison de Djan Djors. Il poussa sa porte et entra. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver la cheminée allumée. Du réduit qui lui servait autrefois d’atelier, une voix s’éleva :
- Entre Djan Djors ! Je t’avais dit que je reviendrai te voir et bien me voilà.
Sur l’établi depuis longtemps abandonné se trouvait la statue de saint Bernard de Menthon et au bout de l’étole… Le Diable !
- Il y a trente ans, jour par jour, je t’avais fait une promesse, tu es célèbre, tu as eu la gloire et la fortune, mais maintenant tu vas faire ce que je te dirai !
Le pauvre Djan Djors tremblait de tout son être. Il avait cru que cette vieille histoire ne verrait jamais son aboutissement. Mais le Diable était là devant ses yeux et à moins de tout perdre, il devait obéir à cette créature.
-Ecoute moi bien Djan Djors, à partir de maintenant, tu ne sculpteras plus que ce que je te dirai. Dans ton village de Bessans et dans les hameaux, certaines personnes vont apprendre à ma connaître. Ils ont oublié que je suis « le Prince des ténèbres » et qu’il me devait le respect dû à mon rang. Nous allons commencer par Mathilde ! Tu connais bien la Mathilde de la Chalp, et bien tu vas mettre ton talent à mon service. Tu vas sculpter un Diable à mon image, il sera articulé, dans la main droite il tiendra une fourche aux piques très acérées et sous son bras gauche, il emportera la Mathilde. Fais-en sorte que ce soit très ressemblant, sinon gare à toi !
Le pauvre Djan Djors fit ce que le Diable lui avait ordonné. Il sculpta donc un Diable qu’il peignit en noir, sur son corps des flammes rouges et dorées et sous le bras une caricature qui semblait être la Mathilde.
Au matin la petite figurine qui se trouvait la veille sur son établi avait disparu. Par on ne sait quelle diablerie, elle se retrouva au-dessus de la porte de la grange de la Mathilde. Et là, le bras articulé du Diable, mu par la volonté de Satan, se mit en mouvement et par trois piqua la figurine représentant Mathilde. Celle-ci, à l’intérieur de sa maison, fut prise d’une grande douleur, elle devenait comme folle, chaque coup de fourche dans la figurine se répercutait dans tout son être.
Plusieurs jours de suite, le Diable se vengea sur la pauvre femme. Dans le village, tout le monde ne parlait plus que de ça. La Mathilde était envoûtée par le Diable ! Djan Djors se lamentait, il n’osait plus sortir de chez lui de peur de se retrouver face à Satan…
La fin du mois approchait et la pleine lune aussi. Cette nuit-là, le Diable vint de nouveau trouver le sculpteur :
- C’est au tour de Bastian du Chapil, prends tes outils et travaille. Je veux que demain matin Bastian soit sous le bras du Diable à la place de Mathilde.
Le pauvre homme fut obligé de s’exécuter et Bastian comme à son tour l’ensorcellement. Puis après lui, vint Joseph et Rose, Jacques le bossu et Pierrette. A chaque lune, Djan Djors devait sculpter une nouvelle tête. Il était à tout jamais entre les mains de la diabolique créature. Il n’en dormait plus, lui qui possédait une force peu commune, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Cela ne pouvait durer, il fallait qu’il trouve comment se défaire du pacte qui le liait à Satan.
Ce soir-là, il remonta aux Vincendières, puis par l’étroit sentier qui conduit au Crey, l arriva devant son ancienne demeure. Dans un tiroir, il retrouva une vieille gouge et un maillet, de sa poche il sortit son couteau et d’un morceau de pin cembro oublié là il y a plus de trente ans, il refit pour la dernière fois l’image du Diable. Il s’appliqua, il y passa toute la nuit. Quand ce fut fini, ramassant quelques brindilles et les copeaux de bois, il fit un feu dans la cheminée. Les flammes éclairaient la petite pièce. Djan Djors alla prendre la statuette sur l’établi et d’un geste rapide et d’un geste rapide, il se lança dans le feu en disant :
- Brûle et disparais à jamais !
C’est alors que les flammes montèrent haut dans la cheminée, une chaleur pareille au feu de l’enfer enveloppa Djan Djors, dans la fumée on ne distinguait plus rien. Quand celle-ci se dissipa, il ne restait plus rien ! Tout avait disparu ! On ne revit jamais Djan Djors ! Mais tous les Bessanais envoûtés furent à jamais délivrés du mal…
Voilà l’histoire de Djan Djors le sculpteur de Diables…
Ah ! J’oubliais de vous dire, en même temps qu’il disparaissait, dans toutes les églises, à l’archevêché et partout où il avait travaillé, disparurent également tous les retables et statues qu’il avait sculptés. C’est pour cela que jamais vous ne verrez une œuvre signée de sa main et que vous ne trouverait pas son nom dans les archives relatant la vie des sculpteurs bessanais.
Mais…, dans certaines familles de Bessans, au fond d’une penderie ou d’un buffet, se trouve encore une statuette articulée emportant sous son bras un homme ou une femme !
Chut ! Il ne faut pas en parler…
Là-haut, au Crey, dans quelques minutes, la brume cernerait les maisons et tout doucement le hameau s’endormirait pour la nuit.
Légende de Djan Djors, le sculpteur de diables
par Georges Personnaz,
Dans la petite pièce qui lui servait d’atelier, Djan Djors alluma le « crésu », la petite flamme fit apparaître sur l’établi une ébauche de statue que notre homme avait commencée au début de la semaine.
La pièce de bois était tirée d’un tronc de pin cembro que Djan Djors avait coupé deux ans plus tôt dans la forêt de Chantelouve. Le bois était bien sec maintenant, et chaque coup de gouge enlevait une écaille nette. Les coups de maillet tombaient réguliers sur le manche de l’outil. Djan Djors avait reçu commande d’un Saint Bernard de Menthon enchaînant un diable avec son étole. Cette statue devait prendre place dans la petite chapelle qui se trouve au pied du hameau du Villaron. Pourquoi avait-on demandé à Djan Djors d’exécuter cette œuvre ? D’autres sculpteurs bien plus célèbres déjà, comme Jean-Baptiste Clappier ou encore ses neveux, étaient depuis des années les maîtres sculpteurs reconnus par tous.
Les jours passaient. Sur l’établi, Djan Djors avait pratiquement fini la réalisation de Saint Bernard. A grands coups de gouge, il ébauchait la silhouette du Diable. Il l’imaginait grimaçant, arc-bouté sur ses ergots pour ne pas se laisser entraîner par le Saint. Par petits coups, il venait de lui faire ressortir au–dessus de la tête, deux magnifiques cornes, attributs classiques des diables. Il changea d’outil, son couteau de sculpteur à la main, il commença à donner forme au visage de Satan. Chaque copeau enlevé apportait un détail supplémentaire et bientôt la fac hideuse du démon apparut aux yeux de Djan Djors. C’était la première fois qu’il sculptait un diable, mais celui-ci était particulièrement réussi.
Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’étole qui devait relier les deux personnages. La nuit était tombée depuis longtemps et seule la petite clarté de la lampe à huile éclairait la statue. Alors qu’il s’apprêtait à tailler dans l’Arolle la pièce manquante, la flamme du « crésu » se mit à vaciller ; elle s’amenuisait de plus en plus et finit par s’éteindre. Dans le noir, Djan Djors posa ses outils pour rallumer la lampe. Mais en même temps qu’une lueur mystérieuse auréolait la silhouette du Diable, il entendit une voix :
- Ne sois pas effrayé, je ne te veux aucun mal, bien au contraire, tu as mis tout ton art pour modeler mon corps et mon visage, tu as réussi là où tant d’autres sculpteurs ont fait de moi une caricature ; tu as dans tes mains un véritable don, si tu le veux, tu seras le meilleur sculpteur de ta génération et dans bien des années, les gens diront, en admirant tes œuvres, « c’est Djan Djors, le sculpteur du Crey, qui a réalisé ces merveilles ».
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux, devant lui, le diable qu’il avait fait surgir d’un morceau de pin cembro était en train de lui parler.- Je sais que tu n’aimes pas particulièrement Jean-Baptiste Clappier à qui on confie la réalisation de tous les retables de la vallée et les statues qui ornent les églises et les chapelles, mais si tu m’écoutes, tu connaîtras une gloire plus grande encore, pendant trente ans c’est toi que l’on viendra chercher, c’est à toi que l’on commandera les plus beaux chefs-d’œuvre… Qu’en penses-tu ?
- Devenir plus célèbre que les « Clappier », avoir la gloire et la richesse qui en découlent… Mais comment cela se peut-il ?
- Tu vas finir la statue que tu as commencée, il ne te reste plus que l’étole à exécuter, alors fais en sorte qu’elle ne me serre pas trop le cou, laisse de l’espace entre elle et moi. Si tu fais cela, à partir de demain et pendant les trente années qui viennent tu seras le maître-sculpteur le plus célèbre de Haute-Maurienne, parole de Diable ! Mais, est-ce tout ?
- Dans trente ans je reviendrai te voir, nous pourrons discuter de tout cela.
Djan Djors reprit sa gouge et son maillet. Il creusa dans l’arolle l’étole de saint Bernard ; mais au lieu de la serrer très fort autour du cou de Satan comme il l’avait prévu, il laissa un espace confortable. Quand il eut fini, il regarda une dernière fois son œuvre, posa ses outils et alla se coucher. Il s’endormit comme une souche, contrairement à son habitude où il avait du mal à trouver le sommeil.
Quand il se leva à la pointe du jour, il alla directement à son atelier sans relancer le feu dans la cheminée. La porte du réduit était ouverte, pourtant il était sûr de l’avoir refermée avant de se coucher. Sur l’établi, saint Bernard était seul, son étole ne retenait plus personne, le Diable s’était envolé !
Djan Djors se signa trois fois :
- Grand Dieu ! Comment est-ce possible ? Le Diable était là hier soir et ce matin il a disparu !
Le pauvre sculpteur repensa à ce qui s’était passé la veille. Il se remémora les paroles du Démon :
- Mais alors ! Je n’ai pas rêvé, c’est bien le Diable qui parlait hier soir, c’est bien lui qui m’a demandé de ne pas serrer l’étole pour qu’il puisse s’échapper…
Il prit dans ses bras la statue de saint Bernard qui n’avait plus de raison d’être et la porta dans un coin.
- Comment vais-je faire maintenant pour honorer ma commande ?
La journée lui sembla d’une longueur infinie. Plus il réfléchissait, moins il ne trouvait de solution.
Vers les trois heures de l’après-midi, Jean de la Cime qui était le Prieur du Villaron et qui lui avait confié la réalisation de la statue, vint trouver Djan Djors :
- J’espère que tu n’as pas encore commencé le saint Bernard de Menthon et son Diable. La congrégation du Villaron s’est réunie hier soir et on a décidé de te confier tout le retable de saint Colomban ainsi que deux grandes statues de saint Antoine et de saint Jean-Baptiste.
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles. Une partie de son problème semblait être résolue, mais il devait exécuter ce travail pour le début juillet, jour de la fête du hameau. Derechef, il prit ses outils, sans rien tracer sur les planches de cembro, il commença à grands coups de gouge l’ébauche du retable. Tout semblait facile, il n’avait jamais travaillé aussi vite ni aussi bien.
Quand il eut fini le retable, il s’attaqua à la statue de saint Antoine. Là aussi, du tronc d’arolle il fit jaillir un saint plus vrai que nature. L’expression du visage, la position des mains, les plis de la robe, tout était parfait.
Vint le jour de l’inauguration. Monseigneur l’Evêque s’était déplacé de Saint-Jean de Maurienne. Quand il vit le travail magnifique qu’avait réalisé Djan Djors, il lui dit :
- Jamais je n’ai vu d’aussi belles choses réalisées en si peu de temps, vous êtes véritablement un grand sculpteur « Maître Djan Djors » car dès aujourd’hui, je vous autorise à vous parer du titre de « Maître Sculpteur » et je puis vous assurer que le travail ne vous manquera pas.
Maître Djan Djors devint alors célèbre, non seulement dans la vallée de Haute Maurienne, mais aussi jusqu’à Saint-Jean où il travailla dans l’archevêché, également en Italie à la cathédrale de Suse et de Novalaise.
Les années passèrent, lui apportant la gloire et la fortune. Il n’habitait plus au hameau du Crey, il s’était fait construire une très grande maison à Bessans qui abritait son atelier où quatre sculpteurs travaillaient sous les ordres du Maître.
Alors qu’il approchait de la soixantaine, il eut envie de revoir sa petite maison du Crey où il avait commencé sa vie. Depuis des années plus personne n’avait habité la maison de Djan Djors. Il poussa sa porte et entra. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver la cheminée allumée. Du réduit qui lui servait autrefois d’atelier, une voix s’éleva :
- Entre Djan Djors ! Je t’avais dit que je reviendrai te voir et bien me voilà.
Sur l’établi depuis longtemps abandonné se trouvait la statue de saint Bernard de Menthon et au bout de l’étole… Le Diable !
- Il y a trente ans, jour par jour, je t’avais fait une promesse, tu es célèbre, tu as eu la gloire et la fortune, mais maintenant tu vas faire ce que je te dirai !
Le pauvre Djan Djors tremblait de tout son être. Il avait cru que cette vieille histoire ne verrait jamais son aboutissement. Mais le Diable était là devant ses yeux et à moins de tout perdre, il devait obéir à cette créature.
-Ecoute moi bien Djan Djors, à partir de maintenant, tu ne sculpteras plus que ce que je te dirai. Dans ton village de Bessans et dans les hameaux, certaines personnes vont apprendre à ma connaître. Ils ont oublié que je suis « le Prince des ténèbres » et qu’il me devait le respect dû à mon rang. Nous allons commencer par Mathilde ! Tu connais bien la Mathilde de la Chalp, et bien tu vas mettre ton talent à mon service. Tu vas sculpter un Diable à mon image, il sera articulé, dans la main droite il tiendra une fourche aux piques très acérées et sous son bras gauche, il emportera la Mathilde. Fais-en sorte que ce soit très ressemblant, sinon gare à toi !
Le pauvre Djan Djors fit ce que le Diable lui avait ordonné. Il sculpta donc un Diable qu’il peignit en noir, sur son corps des flammes rouges et dorées et sous le bras une caricature qui semblait être la Mathilde.
Au matin la petite figurine qui se trouvait la veille sur son établi avait disparu. Par on ne sait quelle diablerie, elle se retrouva au-dessus de la porte de la grange de la Mathilde. Et là, le bras articulé du Diable, mu par la volonté de Satan, se mit en mouvement et par trois piqua la figurine représentant Mathilde. Celle-ci, à l’intérieur de sa maison, fut prise d’une grande douleur, elle devenait comme folle, chaque coup de fourche dans la figurine se répercutait dans tout son être.
Plusieurs jours de suite, le Diable se vengea sur la pauvre femme. Dans le village, tout le monde ne parlait plus que de ça. La Mathilde était envoûtée par le Diable ! Djan Djors se lamentait, il n’osait plus sortir de chez lui de peur de se retrouver face à Satan…
La fin du mois approchait et la pleine lune aussi. Cette nuit-là, le Diable vint de nouveau trouver le sculpteur :
- C’est au tour de Bastian du Chapil, prends tes outils et travaille. Je veux que demain matin Bastian soit sous le bras du Diable à la place de Mathilde.
Le pauvre homme fut obligé de s’exécuter et Bastian comme à son tour l’ensorcellement. Puis après lui, vint Joseph et Rose, Jacques le bossu et Pierrette. A chaque lune, Djan Djors devait sculpter une nouvelle tête. Il était à tout jamais entre les mains de la diabolique créature. Il n’en dormait plus, lui qui possédait une force peu commune, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Cela ne pouvait durer, il fallait qu’il trouve comment se défaire du pacte qui le liait à Satan.
Ce soir-là, il remonta aux Vincendières, puis par l’étroit sentier qui conduit au Crey, l arriva devant son ancienne demeure. Dans un tiroir, il retrouva une vieille gouge et un maillet, de sa poche il sortit son couteau et d’un morceau de pin cembro oublié là il y a plus de trente ans, il refit pour la dernière fois l’image du Diable. Il s’appliqua, il y passa toute la nuit. Quand ce fut fini, ramassant quelques brindilles et les copeaux de bois, il fit un feu dans la cheminée. Les flammes éclairaient la petite pièce. Djan Djors alla prendre la statuette sur l’établi et d’un geste rapide et d’un geste rapide, il se lança dans le feu en disant :
- Brûle et disparais à jamais !
C’est alors que les flammes montèrent haut dans la cheminée, une chaleur pareille au feu de l’enfer enveloppa Djan Djors, dans la fumée on ne distinguait plus rien. Quand celle-ci se dissipa, il ne restait plus rien ! Tout avait disparu ! On ne revit jamais Djan Djors ! Mais tous les Bessanais envoûtés furent à jamais délivrés du mal…
Voilà l’histoire de Djan Djors le sculpteur de Diables…
Ah ! J’oubliais de vous dire, en même temps qu’il disparaissait, dans toutes les églises, à l’archevêché et partout où il avait travaillé, disparurent également tous les retables et statues qu’il avait sculptés. C’est pour cela que jamais vous ne verrez une œuvre signée de sa main et que vous ne trouverait pas son nom dans les archives relatant la vie des sculpteurs bessanais.
Mais…, dans certaines familles de Bessans, au fond d’une penderie ou d’un buffet, se trouve encore une statuette articulée emportant sous son bras un homme ou une femme !
Chut ! Il ne faut pas en parler…




La Légende du Diable à Quatre Cornes
Il y a bien longtemps, Joseph, un petit entrepreneur bessanais, s’était vu confier la construction d’un pont en pierre reliant deux ouvrages fortifiés : la Redoute Marie-Thérèse et le Fort Victor-Emmanuel.
Les travaux n’avançaient pas vite et pourtant l’hiver arrivait. Le malheureux bessanais se lamentait et, pour comble de tous ses tourments, deux jours avant la date de livraison du pont, ses ouvriers le quittèrent. Ce coup-là était trop dur pour lui, jamais il ne pourrait terminer seul le pont, et s’il ne remplissait pas son contrat, c’était l’emprisonnement dans l’un des deux forts ou, pire encore, la déportation en Piémont.
- Que vais-je devenir ? Ce pont sera ma mort si je ne le termine pas avant demain.
Dieu sait si je reverrai ma femme et mon doux village de Bessans ? Que dis-je, "Dieu" ? Seul le Diable peut me venir en aide…
Arrivant par la route de Modane, un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à larges bords comme on n’en voyait pas dans la région, s’approcha de Joseph :
- Qu’as-tu l’ami, à te lamenter ainsi ?
- Ne m’en parlez pas étranger, je dois finir ce pont avant demain, le travail n’avance pas et tous mes ouvriers m’ont quitté.
- Ce n’est pas bien grave, cela peut encore s’arranger.
- Mais je n’y arriverai jamais et on me mettra en prison.
- Tu as appelé le Diable à ton secours, et bien il m’envoie t’aider. Tu veux éviter la prison, alors signe-moi ce papier et ton pont sera construit demain à l’heure dite et toi, tu pourras retourner à Bessans avec tous les honneurs et les écus que l’on te donnera.
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Revenu à Bessans, sa femme lui trouva un air tourmenté et à force de questions, elle finit par savoir toute l’histoire.
- Ne t’en fais pas Joseph, on trouvera bien un moyen d’empêcher le Diable de faire cette sinistre besogne…
Le lendemain matin, quand Joseph et sa femme arrivèrent près des forts, ils eurent la surprise de voir un magnifique pont, tout en belles pierres de tailles qui enjambait l’Arc plus de cent mètres au-dessus de l’eau.
Mais quand ils regardèrent à l’autre bout du pont, ils virent avec frayeur une bête monstrueuse, la bouche grande ouverte sur des dents horriblement longues, avec sur la tête une crinière de lion d’où sortaient deux grandes cornes pointues, c’était le Diable…
Il attendait la première personne passant sur le pont.
- Mon Dieu ! Marie !… Le bonhomme n’avait pas menti : le pont est là, mais le Diable aussi ! Qu’allons-nous faire mon Dieu ? Qu’allons-nous faire ?…
Déjà, venant de Modane, toute une troupe de soldats approchait. Ils devaient se rendre au fort en passant par le pont. A leur tête, venait un petit tambour, un gamin de douze ans, tout fier d’avoir été choisi pour passer le premier.
- Ce malheureux gosse ! C’est lui qui va être la victime, ce n’est pas possible !…
C’est alors que Marie aperçut à quelques pas de là, un troupeau de chèvres, broutant entre les rochers et au milieu de ce troupeau : un bouc ! Mais pas un bouc de rien du tout, non ! Un rand bouc noir, aux sabots luisants et aux cornes redoutables. Marie eut une idée. Ramassant un bâton qui traînait sur le chemin, elle écarta les chèvres et arrivant derrière le bouc, elle lui donna un tel coup que celui-ci partit comme une flèche en direction du pont.
Le bouc stoppa net avant de traverser… De l’autre côté il avait vu la bête !…
- Un autre bouc, se dit-il en apercevant les deux cornes du monstre, il veut me prendre mes chèvres !…
Il se rua si fort, qu’il traversa la tête de la bête monstrueuse avec ses deux cornes et celles-ci restèrent plantées dans le crâne du Diable…
Poussant un cri énorme le monstre disparu, plus jamais on ne vit le Diable dans la région, mais c’est depuis ce jour, qu’à Bessans, il porte quatre cornes…
Bien des années se sont écoulées depuis cette histoire. Le beau pont de pierre s’est depuis longtemps écroulé, il fut remplacé par une passerelle de fer, puis par un pont de bois suspendu. Mais il s’appelle toujours : « le Pont du Diable ».
Les travaux n’avançaient pas vite et pourtant l’hiver arrivait. Le malheureux bessanais se lamentait et, pour comble de tous ses tourments, deux jours avant la date de livraison du pont, ses ouvriers le quittèrent. Ce coup-là était trop dur pour lui, jamais il ne pourrait terminer seul le pont, et s’il ne remplissait pas son contrat, c’était l’emprisonnement dans l’un des deux forts ou, pire encore, la déportation en Piémont.
- Que vais-je devenir ? Ce pont sera ma mort si je ne le termine pas avant demain.
Dieu sait si je reverrai ma femme et mon doux village de Bessans ? Que dis-je, "Dieu" ? Seul le Diable peut me venir en aide…
Arrivant par la route de Modane, un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à larges bords comme on n’en voyait pas dans la région, s’approcha de Joseph :
- Qu’as-tu l’ami, à te lamenter ainsi ?
- Ne m’en parlez pas étranger, je dois finir ce pont avant demain, le travail n’avance pas et tous mes ouvriers m’ont quitté.
- Ce n’est pas bien grave, cela peut encore s’arranger.
- Mais je n’y arriverai jamais et on me mettra en prison.
- Tu as appelé le Diable à ton secours, et bien il m’envoie t’aider. Tu veux éviter la prison, alors signe-moi ce papier et ton pont sera construit demain à l’heure dite et toi, tu pourras retourner à Bessans avec tous les honneurs et les écus que l’on te donnera.
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Revenu à Bessans, sa femme lui trouva un air tourmenté et à force de questions, elle finit par savoir toute l’histoire.
- Ne t’en fais pas Joseph, on trouvera bien un moyen d’empêcher le Diable de faire cette sinistre besogne…
Le lendemain matin, quand Joseph et sa femme arrivèrent près des forts, ils eurent la surprise de voir un magnifique pont, tout en belles pierres de tailles qui enjambait l’Arc plus de cent mètres au-dessus de l’eau.
Mais quand ils regardèrent à l’autre bout du pont, ils virent avec frayeur une bête monstrueuse, la bouche grande ouverte sur des dents horriblement longues, avec sur la tête une crinière de lion d’où sortaient deux grandes cornes pointues, c’était le Diable…
Il attendait la première personne passant sur le pont.
- Mon Dieu ! Marie !… Le bonhomme n’avait pas menti : le pont est là, mais le Diable aussi ! Qu’allons-nous faire mon Dieu ? Qu’allons-nous faire ?…
Déjà, venant de Modane, toute une troupe de soldats approchait. Ils devaient se rendre au fort en passant par le pont. A leur tête, venait un petit tambour, un gamin de douze ans, tout fier d’avoir été choisi pour passer le premier.
- Ce malheureux gosse ! C’est lui qui va être la victime, ce n’est pas possible !…
C’est alors que Marie aperçut à quelques pas de là, un troupeau de chèvres, broutant entre les rochers et au milieu de ce troupeau : un bouc ! Mais pas un bouc de rien du tout, non ! Un rand bouc noir, aux sabots luisants et aux cornes redoutables. Marie eut une idée. Ramassant un bâton qui traînait sur le chemin, elle écarta les chèvres et arrivant derrière le bouc, elle lui donna un tel coup que celui-ci partit comme une flèche en direction du pont.
Le bouc stoppa net avant de traverser… De l’autre côté il avait vu la bête !…
- Un autre bouc, se dit-il en apercevant les deux cornes du monstre, il veut me prendre mes chèvres !…
Il se rua si fort, qu’il traversa la tête de la bête monstrueuse avec ses deux cornes et celles-ci restèrent plantées dans le crâne du Diable…
Poussant un cri énorme le monstre disparu, plus jamais on ne vit le Diable dans la région, mais c’est depuis ce jour, qu’à Bessans, il porte quatre cornes…
Bien des années se sont écoulées depuis cette histoire. Le beau pont de pierre s’est depuis longtemps écroulé, il fut remplacé par une passerelle de fer, puis par un pont de bois suspendu. Mais il s’appelle toujours : « le Pont du Diable ».


La Légende de Fatouréng
Par Fabrice Personnaz,
Tout le monde connaît les « Diables de Bessans » et leurs légendes. Mais connaissez-vous l’histoire de « Fatouréng », ce bessanais qui vivait au 17ème siècle ?
A cette époque, la vie au village n’était pas rose tous les jours. Pour subsister dans ces hautes vallées alpines, tous les habitants devaient travailler d’arrache-pied avant que l’hiver n’arrive. Il fallait être capable de tout faire : soigner les vaches et les brebis, semer et récolter le seigle et l’orge malgré l’altitude et le froid, ramasser le foin jusqu’au sommet de la montagne, chasser lièvres et chamois, construire sa maison, couper le bois pour l’hiver…
Bref … ! Toutes les tâches nécessaires à la survie des Bessanais.
Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout cela ? Eh bien, c’est qu’au village vivait un jeune Bessanais qui s’appelait Fatouréng, mais que tout le monde surnommait en patois « lo goffo », ce qui veut dire le maladroit.
Ce jeune Fatouréng était le dernier fils de sa famille qui en comptait quatre. Le premier était agriculteur et allait reprendre l’exploitation de ses parents, le deuxième était rentré dans les ordres, le troisième était soldat et le quatrième, Fatouréng, lui, ne faisait rien. En effet, tout ce que touchait ce garçon, il le cassait tant il était maladroit. Cela ne pouvait durer bien longtemps. Fatouréng serait bientôt en âge de travailler et s’il ne changeait pas, son père allait le mettre à la porte. Pauvre Fatouréng ! Tout le monde se moquait de lui et personne ne lui faisait confiance, même pour le plus petit travail comme ratisser le foin, il réussissait à casser le râteau.
Seul « Fatoure », son grand-père, acceptait encore de s’occuper de lui. Pour la foire de Saint-Jean, le brave Fatoure l’emmena avec lui. Cette foire était dans la vallée, l’un des plus grands événements de l’automne. Les Bessanais qui avaient engraissé leurs génisses tout l’été, grâce à la bonne herbe des alpages, espéraient les vendre à bon prix afin d’améliorer leur quotidien.
La route était longue et il fallait plus de deux jours pour se rendre à la ville. Fatouréng et son grand-père avaient beaucoup marché et peu dormi, si bien qu’ils étaient arrivés les premiers sur le champ de foire. Pour une fois, la chance sourit au « goffo » et grâce au talent de maquignon du grand-père, ils réussirent à vendre leurs bêtes à très bon prix. Le père Fatoure pour fêter l’événement décida d’offrir au « goffo » chose très rare pour l’époque, un repas à l’auberge du « soleil ». Cette auberge était l’une des plus grandes de la ville et elle était réputée comme une des meilleures.
Fatouréng, son grand-père et quelques Bessanais se mirent à table et c’est à ce moment que tout bascula dans la vie de Fatouréng .
Le cœur de « goffo » s’arrêta de battre quand la servante traversa la salle du restaurant. Elle était la fille la plus belle qu’il eût jamais vue. Ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ses formes avantageuses, tout cela en faisait un ange. Fatouréng se figea sur lui-même en contemplant cette jolie fille.
Son grand-père s’en rendit compte et lui demanda s’il était fou car il n’avait pas touché son repas.
En le regardant de plus près, il comprit bien vite pourquoi Fatouréng avait perdu l’appétit ; c’était : « L’Amour ».
En sortant du restaurant, le regard de Fatouréng croisa celui de la belle inconnue, un frisson merveilleux traversa son corps, la servante fut elle aussi troublée car elle laissa tomber toutes les assiettes qu’elle tenait.
Tout était donc possible pour Fatouréng, mais il fallait rentrer à Bessans et la route était encore longue. Sur le chemin du retour, il marchait comme un automate, il ne répondait pas quand on lui parlait, la seule chose qu’il avait en tête était le souvenir du regard profond des yeux bleus de la belle servante.
Son grand-père vint à sa hauteur et lui dit :
- Tu sais Fatouréng, ne te fais pas trop d’illusions, cette fille n’est pas pour toi, c’est la fille de l’aubergistes et, à moins que par miracle tu ne deviennes très riche, son père ne te donnera jamais sa main.
De retour au village, Fatouréng passait ses journées à errer, ses seules pensées étaient pour sa belle dont il ne connaissait même pas le prénom. Il ne faisait déjà pas grand-chose d’habitude, mais alors là, il ne faisait plus rien du tout. Son père hurlait après lui du matin au soir et cela ne pouvait plus durer. Mais que faire ?
- Le cœur a ses raisons que la raison ignore, comment devenir riche ? se dit Fatouréng tout en marchant le long du torrent, je casse tout ce que je touche, je ne sais rien faire de mes dix doigts, seul le Diable pourrait me sauver !
Qu’avait-il dit là ! Dans un grand éclair blanc, suivi d’un formidable grondement de tonnerre, le Diable apparut !
- Tu m’as appelé, Fatouréng !
La peur saisit le « goffo ». Là, devant lui, le « malin » se tenait au milieu du chemin. Il était comme on le décrivait lors des veillées : quatre cornes sur la tête, un visage humain mais hideux, de grandes ailes de chauve-souris, des pattes de bouc et des serres d’aigle, il était terrifiant !
- Tu m’as appelé, répéta le Diable !
Fatouréng, paralysé par la peur arriva quand même à lui expliquer son affaire. Dans un grand rire satanique, le Diable lui répondit.
- Donc, tu veux devenir riche pour pouvoir épouser cette fille ? Je peux t’y aider. Mais es-tu bien sûr de vouloir pactiser avec moi ? Car tu sais, si tu signes, je reviendrai te chercher dès que j’aurai besoin de toi.
- Oui, répondit Fatouréng, car sans cette fille, je meurs à petit feu, alors…
Alors le Diable sorti un stylet et d’un geste rapide, piqua le doigt de Fatouréng d’où perla une goutte de sang.
- Signe là, lui ordonna le Diable en lui tendant un parchemin, et ton vœu sera exaucé.
Fatouréng signa le contrat avec son propre sang.
- Mais que dois-je faire pour devenir riche ? demanda-t-il.
Le Diable, juste avant de s’envoler dans un fracas terrible, lui cria :
- Essaie de sculpter Fatouréng.
- Sculpter, quelle drôle d’idée, je ne sais pas tenir une gouge sans me couper pensa le « goffo ».
A cette époque, Bessans était réputé pour ses sculpteurs. En effet, les Clappier, les Fodéré et bien d’autres avaient sculpté grand nombre de retables et de statues de saints dans toute la vallée, même jusqu’à Rome. Bien sûr, ils étaient tous devenus très riches. Fatouréng croyait avoir rêvé, mais la marque au bout de son doigt lui prouvait que non. Il avait bel et bien rencontré le Diable.
Dès le lendemain, il prit un morceau de pin cembro et avec son couteau de berger, il sculpta une petite vierge à l’enfant d’une beauté exceptionnelle. Son grand-père n’en crut pas ses yeux. Le « goffo » avait réalisé une pièce des grands Maîtres sculpteurs.
- Tu sais Fatouréng, j’ai peut-être une idée pour que tu deviennes riche. L’autre jour à la foire, j’ai entendu dire que les moines de la cathédrale de Saint-Jean souhaitaient faire réaliser un retable monumental en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et que dans le mois de décembre, un concours allait se tenir pour désigner le meilleur sculpteur. Il ne te reste plus que deux mois pour t’entraîner. Prends ces vieilles gouges et mets-toi au travail.
Fatouréng se mit à sculpter jour et nuit. Après la Vierge il décida de s’attaquer à un Saint Antoine patron du bétail. La statue fut réalisée en moins d’une semaine. On aurait dit que Fatouréng avait fait ça toute sa vie. Son Saint Antoine n’avait rien à envier aux statues de l’Eglise, ni ses autres pièces d’ailleurs, qui étaient plus belles les unes que les autres. Le concours allait bientôt commencer. Fatouréng était prêt.
Après avoir préparé son baluchon avec quelques effets et ses outils, il embrassa sa famille et quitta le village le cœur serré. C’était la première fois qu’il partait seul sans son grand-père. Dès son arrivée à Saint Jean, il se rendit près de l’auberge pour essayer d’entrevoir celle qui avait pris son cœur. Quel soulagement quand il la vit traverser la salle ! Elle était toujours aussi ravissante !
- Il faut que je gagne sinon je ne pourrai jamais vivre sans elle, se dit-il.
Le cœur léger et plein d’espoir, il partit s’inscrire au concours. Dans la cathédrale, de nombreux sculpteurs se préparaient. Ceux de Bessans qui connaissaient Fatouréng se moquèrent de lui.
- Dis, le « goffo », essaie au moins de ne pas te couper les doigts !
Les moines donnèrent le sujet de l’œuvre : une statue de Saint Jean-Baptiste portant un agneau sur une bible, à réaliser en quatre jours. Dans la cathédrale on n’entendit plus que les coups de maillets. Fatouréng travailla sans arrêt, pendant ces quatre jours, il ne dormit pratiquement pas et il fut l’un des premiers à terminer son œuvre, il peut ainsi avoir le temps de fignoler sa statue. Quand la cloche sonna pour annoncer la fin du concours, un grand silence se fit.
Les moines inspectèrent toutes les statues puis se réunirent pour désigner le gagnant. Le doute envahit notre ami. Bien sûr, sa statue était magnifique, mais ce n’était pas la seule ! La tension était à son comble…
Enfin, quand les prêtres désignèrent à la surprise générale Fatouréng vainqueur se fut pour lui un immense soulagement. Il allait pouvoir enfin réaliser son rêve. Dès le lendemain, il se mit à travailler au retable de la cathédrale. Grâce à la prime obtenue, il logeait à l’auberge du Soleil et ainsi, pendant plusieurs mois il put vivre tout près de Marie, sa bien-aimée.
Marie n’était pas insensible au charme du « goffo », d’autant plus que sa réputation de grand sculpteur n’était plus à faire. Tout le monde à Saint-Jean parlait de lui. Le retable était splendide et les gens de la ville en étaient stupéfaits. Ce fut donc d’autant plus facile, une fois le travail terminé, de demander la main de Marie à son père. Celui-ci, persuadé que Fatouréng aller devenir très riche grâce à son talent, accepta sans hésiter. Le mariage eut lieu au printemps à Saint-Jean comme le veut la tradition : on se marie dans le pays de la femme.
Mais Bessans manquait à Fatouréng et au milieu de l’été, sa femme et lui s’y installèrent. Les années passèrent et la vie suivait son cours. Marie s’occupait des enfants et du bétail tandis que Fatouréng sculptait. Des statues de saints, des retables pour les églises ou les chapelles de la vallée et même pour celles de l’autre côté de la montagne, à Suse et à Novalaise. La vie était belle, il était amoureux comme au premier jour et il était riche !
Mais le bonheur ne dure qu’un temps ! Un soir, alors qu’il était seul dans son atelier, la lumière de sa petite lampe à huile s’éteignit brusquement. Fatouréng la ralluma et au moment où la flamme jaillissait du « créju », le Diable apparut derrière son établi !
-J’espère que ne m’as pas oublié, ni le pacte que nous avons fait il y a quinze ans ? J’ai besoin de tes services et je reviendrai te chercher dans une semaine.
Le Diable disparut comme il était venu. Le « goffo » était effondré, allait-il tout perdre ? Sa femme, ses enfants, son travail, sa vie. Quand il rentra chez lui, Marie s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.
- Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu le Diable !
Elle ne croyait pas si bien dire, Fatouréng s’assit sur une chaise et éclata en sanglots et il lui raconta toute l’histoire.
- Mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir si tu n’es pas là pour t’occuper de nous ?
Ce soir-là, Fatouréng et Marie ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun cherchant de son côté une solution pour que le pacte devienne caduc. Au petit matin, Marie eut une idée.
- Fatouréng, si tu as risqué ta vie par amour pour moi, alors le Diable, par amour, peut faire lui aussi n’importe quoi ! Comme par exemple rompre le contrat qui te lie à lui.
Marie n’avait pas terminé sa phrase que Fatouréng sauta hors de son lit.
- Quelle femme de tête tu es, Marie ! Ce n’est peut-être pas fini pour nous.
- Mais que vas-tu faire ?
- Tu verras bien, répondit-il en se précipitant vers son atelier.
Il fallait faire vite, il n’avait plus que six jours avant le retour du diable. Il prit une bille de pin cembro et commença à la dégrossir... Une statue aux formes étranges naquit. Au cinquième jour, la pièce était presque terminée. Fatouréng la montra à Marie.
- Tu crois que ça va lui plaire ?
- Mon Dieu ! Qu’elle est belle, c’est magnifique.
- Je n’ai plus qu’à finir de la poncer et notre sort est entre ses mains.
Le jour suivant, comme prévu, le Diable apparut dans l’atelier.
- Tu es prêt, lui dit-il.
- Non, je ne veux pas venir avec toi.
- Comment oses-tu me défier ? Tu as signé Fatouréng ! Je ne veux pas te défier, mais j’ai quelque chose à te proposer en échange de ma vie.
- Eh bien, il faut que cette chose soit vraiment extraordinaire, ricana le Diable.
- Ça, c’est à toi de voir !
D’un geste rapide, Fatouréng retira le drap qui recouvrait la statue. Le Diable en eut le souffle coupé ! Devant lui, se tenait une diablesse d’une si grande beauté qu’il en tomba immédiatement amoureux. Tout était parfait. Fatouréng avait réalisé pour Satan la plus belle de toutes ses œuvres !
-Ce que tu as fait là est bien risqué, mais j’avoue que dans toute mon existence, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’accepte ! Ta vie en échange de cette merveille.
En un tour de magie, Satan donna vie à la diablesse. Juste avant de disparaître, le Diable se retourna une dernière fois vers le « goffo ».
-Tu crois peut-être que je t’ai donné un don, il y a quinze ans, eh bien tu te trompes ! Je t’ai simplement dit ce que tu devais faire, mais pour ton talent de sculpteur, je n’y suis pour rien. C’est Toi et toi seul !
Le Diable et la diablesse disparurent pour toujours. Fatouréng et sa famille coulèrent des jours heureux. Et c’est depuis ce temps-là, qu’à Bessans on sculpte des Diables bien sûr ! Mais aussi des « Diablesses »
Tout le monde connaît les « Diables de Bessans » et leurs légendes. Mais connaissez-vous l’histoire de « Fatouréng », ce bessanais qui vivait au 17ème siècle ?
A cette époque, la vie au village n’était pas rose tous les jours. Pour subsister dans ces hautes vallées alpines, tous les habitants devaient travailler d’arrache-pied avant que l’hiver n’arrive. Il fallait être capable de tout faire : soigner les vaches et les brebis, semer et récolter le seigle et l’orge malgré l’altitude et le froid, ramasser le foin jusqu’au sommet de la montagne, chasser lièvres et chamois, construire sa maison, couper le bois pour l’hiver…
Bref … ! Toutes les tâches nécessaires à la survie des Bessanais.
Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout cela ? Eh bien, c’est qu’au village vivait un jeune Bessanais qui s’appelait Fatouréng, mais que tout le monde surnommait en patois « lo goffo », ce qui veut dire le maladroit.
Ce jeune Fatouréng était le dernier fils de sa famille qui en comptait quatre. Le premier était agriculteur et allait reprendre l’exploitation de ses parents, le deuxième était rentré dans les ordres, le troisième était soldat et le quatrième, Fatouréng, lui, ne faisait rien. En effet, tout ce que touchait ce garçon, il le cassait tant il était maladroit. Cela ne pouvait durer bien longtemps. Fatouréng serait bientôt en âge de travailler et s’il ne changeait pas, son père allait le mettre à la porte. Pauvre Fatouréng ! Tout le monde se moquait de lui et personne ne lui faisait confiance, même pour le plus petit travail comme ratisser le foin, il réussissait à casser le râteau.
Seul « Fatoure », son grand-père, acceptait encore de s’occuper de lui. Pour la foire de Saint-Jean, le brave Fatoure l’emmena avec lui. Cette foire était dans la vallée, l’un des plus grands événements de l’automne. Les Bessanais qui avaient engraissé leurs génisses tout l’été, grâce à la bonne herbe des alpages, espéraient les vendre à bon prix afin d’améliorer leur quotidien.
La route était longue et il fallait plus de deux jours pour se rendre à la ville. Fatouréng et son grand-père avaient beaucoup marché et peu dormi, si bien qu’ils étaient arrivés les premiers sur le champ de foire. Pour une fois, la chance sourit au « goffo » et grâce au talent de maquignon du grand-père, ils réussirent à vendre leurs bêtes à très bon prix. Le père Fatoure pour fêter l’événement décida d’offrir au « goffo » chose très rare pour l’époque, un repas à l’auberge du « soleil ». Cette auberge était l’une des plus grandes de la ville et elle était réputée comme une des meilleures.
Fatouréng, son grand-père et quelques Bessanais se mirent à table et c’est à ce moment que tout bascula dans la vie de Fatouréng .
Le cœur de « goffo » s’arrêta de battre quand la servante traversa la salle du restaurant. Elle était la fille la plus belle qu’il eût jamais vue. Ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ses formes avantageuses, tout cela en faisait un ange. Fatouréng se figea sur lui-même en contemplant cette jolie fille.
Son grand-père s’en rendit compte et lui demanda s’il était fou car il n’avait pas touché son repas.
En le regardant de plus près, il comprit bien vite pourquoi Fatouréng avait perdu l’appétit ; c’était : « L’Amour ».
En sortant du restaurant, le regard de Fatouréng croisa celui de la belle inconnue, un frisson merveilleux traversa son corps, la servante fut elle aussi troublée car elle laissa tomber toutes les assiettes qu’elle tenait.
Tout était donc possible pour Fatouréng, mais il fallait rentrer à Bessans et la route était encore longue. Sur le chemin du retour, il marchait comme un automate, il ne répondait pas quand on lui parlait, la seule chose qu’il avait en tête était le souvenir du regard profond des yeux bleus de la belle servante.
Son grand-père vint à sa hauteur et lui dit :
- Tu sais Fatouréng, ne te fais pas trop d’illusions, cette fille n’est pas pour toi, c’est la fille de l’aubergistes et, à moins que par miracle tu ne deviennes très riche, son père ne te donnera jamais sa main.
De retour au village, Fatouréng passait ses journées à errer, ses seules pensées étaient pour sa belle dont il ne connaissait même pas le prénom. Il ne faisait déjà pas grand-chose d’habitude, mais alors là, il ne faisait plus rien du tout. Son père hurlait après lui du matin au soir et cela ne pouvait plus durer. Mais que faire ?
- Le cœur a ses raisons que la raison ignore, comment devenir riche ? se dit Fatouréng tout en marchant le long du torrent, je casse tout ce que je touche, je ne sais rien faire de mes dix doigts, seul le Diable pourrait me sauver !
Qu’avait-il dit là ! Dans un grand éclair blanc, suivi d’un formidable grondement de tonnerre, le Diable apparut !
- Tu m’as appelé, Fatouréng !
La peur saisit le « goffo ». Là, devant lui, le « malin » se tenait au milieu du chemin. Il était comme on le décrivait lors des veillées : quatre cornes sur la tête, un visage humain mais hideux, de grandes ailes de chauve-souris, des pattes de bouc et des serres d’aigle, il était terrifiant !
- Tu m’as appelé, répéta le Diable !
Fatouréng, paralysé par la peur arriva quand même à lui expliquer son affaire. Dans un grand rire satanique, le Diable lui répondit.
- Donc, tu veux devenir riche pour pouvoir épouser cette fille ? Je peux t’y aider. Mais es-tu bien sûr de vouloir pactiser avec moi ? Car tu sais, si tu signes, je reviendrai te chercher dès que j’aurai besoin de toi.
- Oui, répondit Fatouréng, car sans cette fille, je meurs à petit feu, alors…
Alors le Diable sorti un stylet et d’un geste rapide, piqua le doigt de Fatouréng d’où perla une goutte de sang.
- Signe là, lui ordonna le Diable en lui tendant un parchemin, et ton vœu sera exaucé.
Fatouréng signa le contrat avec son propre sang.
- Mais que dois-je faire pour devenir riche ? demanda-t-il.
Le Diable, juste avant de s’envoler dans un fracas terrible, lui cria :
- Essaie de sculpter Fatouréng.
- Sculpter, quelle drôle d’idée, je ne sais pas tenir une gouge sans me couper pensa le « goffo ».
A cette époque, Bessans était réputé pour ses sculpteurs. En effet, les Clappier, les Fodéré et bien d’autres avaient sculpté grand nombre de retables et de statues de saints dans toute la vallée, même jusqu’à Rome. Bien sûr, ils étaient tous devenus très riches. Fatouréng croyait avoir rêvé, mais la marque au bout de son doigt lui prouvait que non. Il avait bel et bien rencontré le Diable.
Dès le lendemain, il prit un morceau de pin cembro et avec son couteau de berger, il sculpta une petite vierge à l’enfant d’une beauté exceptionnelle. Son grand-père n’en crut pas ses yeux. Le « goffo » avait réalisé une pièce des grands Maîtres sculpteurs.
- Tu sais Fatouréng, j’ai peut-être une idée pour que tu deviennes riche. L’autre jour à la foire, j’ai entendu dire que les moines de la cathédrale de Saint-Jean souhaitaient faire réaliser un retable monumental en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et que dans le mois de décembre, un concours allait se tenir pour désigner le meilleur sculpteur. Il ne te reste plus que deux mois pour t’entraîner. Prends ces vieilles gouges et mets-toi au travail.
Fatouréng se mit à sculpter jour et nuit. Après la Vierge il décida de s’attaquer à un Saint Antoine patron du bétail. La statue fut réalisée en moins d’une semaine. On aurait dit que Fatouréng avait fait ça toute sa vie. Son Saint Antoine n’avait rien à envier aux statues de l’Eglise, ni ses autres pièces d’ailleurs, qui étaient plus belles les unes que les autres. Le concours allait bientôt commencer. Fatouréng était prêt.
Après avoir préparé son baluchon avec quelques effets et ses outils, il embrassa sa famille et quitta le village le cœur serré. C’était la première fois qu’il partait seul sans son grand-père. Dès son arrivée à Saint Jean, il se rendit près de l’auberge pour essayer d’entrevoir celle qui avait pris son cœur. Quel soulagement quand il la vit traverser la salle ! Elle était toujours aussi ravissante !
- Il faut que je gagne sinon je ne pourrai jamais vivre sans elle, se dit-il.
Le cœur léger et plein d’espoir, il partit s’inscrire au concours. Dans la cathédrale, de nombreux sculpteurs se préparaient. Ceux de Bessans qui connaissaient Fatouréng se moquèrent de lui.
- Dis, le « goffo », essaie au moins de ne pas te couper les doigts !
Les moines donnèrent le sujet de l’œuvre : une statue de Saint Jean-Baptiste portant un agneau sur une bible, à réaliser en quatre jours. Dans la cathédrale on n’entendit plus que les coups de maillets. Fatouréng travailla sans arrêt, pendant ces quatre jours, il ne dormit pratiquement pas et il fut l’un des premiers à terminer son œuvre, il peut ainsi avoir le temps de fignoler sa statue. Quand la cloche sonna pour annoncer la fin du concours, un grand silence se fit.
Les moines inspectèrent toutes les statues puis se réunirent pour désigner le gagnant. Le doute envahit notre ami. Bien sûr, sa statue était magnifique, mais ce n’était pas la seule ! La tension était à son comble…
Enfin, quand les prêtres désignèrent à la surprise générale Fatouréng vainqueur se fut pour lui un immense soulagement. Il allait pouvoir enfin réaliser son rêve. Dès le lendemain, il se mit à travailler au retable de la cathédrale. Grâce à la prime obtenue, il logeait à l’auberge du Soleil et ainsi, pendant plusieurs mois il put vivre tout près de Marie, sa bien-aimée.
Marie n’était pas insensible au charme du « goffo », d’autant plus que sa réputation de grand sculpteur n’était plus à faire. Tout le monde à Saint-Jean parlait de lui. Le retable était splendide et les gens de la ville en étaient stupéfaits. Ce fut donc d’autant plus facile, une fois le travail terminé, de demander la main de Marie à son père. Celui-ci, persuadé que Fatouréng aller devenir très riche grâce à son talent, accepta sans hésiter. Le mariage eut lieu au printemps à Saint-Jean comme le veut la tradition : on se marie dans le pays de la femme.
Mais Bessans manquait à Fatouréng et au milieu de l’été, sa femme et lui s’y installèrent. Les années passèrent et la vie suivait son cours. Marie s’occupait des enfants et du bétail tandis que Fatouréng sculptait. Des statues de saints, des retables pour les églises ou les chapelles de la vallée et même pour celles de l’autre côté de la montagne, à Suse et à Novalaise. La vie était belle, il était amoureux comme au premier jour et il était riche !
Mais le bonheur ne dure qu’un temps ! Un soir, alors qu’il était seul dans son atelier, la lumière de sa petite lampe à huile s’éteignit brusquement. Fatouréng la ralluma et au moment où la flamme jaillissait du « créju », le Diable apparut derrière son établi !
-J’espère que ne m’as pas oublié, ni le pacte que nous avons fait il y a quinze ans ? J’ai besoin de tes services et je reviendrai te chercher dans une semaine.
Le Diable disparut comme il était venu. Le « goffo » était effondré, allait-il tout perdre ? Sa femme, ses enfants, son travail, sa vie. Quand il rentra chez lui, Marie s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.
- Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu le Diable !
Elle ne croyait pas si bien dire, Fatouréng s’assit sur une chaise et éclata en sanglots et il lui raconta toute l’histoire.
- Mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir si tu n’es pas là pour t’occuper de nous ?
Ce soir-là, Fatouréng et Marie ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun cherchant de son côté une solution pour que le pacte devienne caduc. Au petit matin, Marie eut une idée.
- Fatouréng, si tu as risqué ta vie par amour pour moi, alors le Diable, par amour, peut faire lui aussi n’importe quoi ! Comme par exemple rompre le contrat qui te lie à lui.
Marie n’avait pas terminé sa phrase que Fatouréng sauta hors de son lit.
- Quelle femme de tête tu es, Marie ! Ce n’est peut-être pas fini pour nous.
- Mais que vas-tu faire ?
- Tu verras bien, répondit-il en se précipitant vers son atelier.
Il fallait faire vite, il n’avait plus que six jours avant le retour du diable. Il prit une bille de pin cembro et commença à la dégrossir... Une statue aux formes étranges naquit. Au cinquième jour, la pièce était presque terminée. Fatouréng la montra à Marie.
- Tu crois que ça va lui plaire ?
- Mon Dieu ! Qu’elle est belle, c’est magnifique.
- Je n’ai plus qu’à finir de la poncer et notre sort est entre ses mains.
Le jour suivant, comme prévu, le Diable apparut dans l’atelier.
- Tu es prêt, lui dit-il.
- Non, je ne veux pas venir avec toi.
- Comment oses-tu me défier ? Tu as signé Fatouréng ! Je ne veux pas te défier, mais j’ai quelque chose à te proposer en échange de ma vie.
- Eh bien, il faut que cette chose soit vraiment extraordinaire, ricana le Diable.
- Ça, c’est à toi de voir !
D’un geste rapide, Fatouréng retira le drap qui recouvrait la statue. Le Diable en eut le souffle coupé ! Devant lui, se tenait une diablesse d’une si grande beauté qu’il en tomba immédiatement amoureux. Tout était parfait. Fatouréng avait réalisé pour Satan la plus belle de toutes ses œuvres !
-Ce que tu as fait là est bien risqué, mais j’avoue que dans toute mon existence, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’accepte ! Ta vie en échange de cette merveille.
En un tour de magie, Satan donna vie à la diablesse. Juste avant de disparaître, le Diable se retourna une dernière fois vers le « goffo ».
-Tu crois peut-être que je t’ai donné un don, il y a quinze ans, eh bien tu te trompes ! Je t’ai simplement dit ce que tu devais faire, mais pour ton talent de sculpteur, je n’y suis pour rien. C’est Toi et toi seul !
Le Diable et la diablesse disparurent pour toujours. Fatouréng et sa famille coulèrent des jours heureux. Et c’est depuis ce temps-là, qu’à Bessans on sculpte des Diables bien sûr ! Mais aussi des « Diablesses »


La Légende de Duvallon
Quand j’étais petit garçon, l’été, j’allais avec mes grands-parents à Ribon.
Ribon, que de souvenirs évoque pour moi ce nom ? Mon grand-père possédait un chalet, tout là-haut sur cet alpage.
Dès la mi-juillet, quand l’école était finie, j’allais passer plusieurs jours en montagne avec le Pépé et la Mémé Anne. Toute la journée, je jouais autour du chalet avec Fineau le chien, sous l’œil attentif de ma grand-mère.
Vers 6 heures du soir, j’accompagnais mon grand-père quand il allait chercher les vaches de l’autre côté du torrent, avec Fineau, c’était à celui qui courait le plus vite pour ramener le troupeau près de la passerelle. Les bêtes, une par une, suivaient le sentier qui menait au chalet. La grand-mère Anne nous attendait avec les seaux pour la traite du soir. Même en été, la nuit tombe vite après le coucher du soleil. Avant de refermer la porte je ne me lassais pas d’admirer, là-bas vers le couchant, les dernières lueurs pourpres du ciel.
La soupe aux herbes à peine avalée, je me glissais sous la couverture dans le lit clos, et mes yeux fatigués par le grand air de la montagne se fermaient très vite…
- Duvallon… C’est l’heure…
Tous les matins, mon grand-père avait l’habitude de me réveiller en me secouant et de prononcer cette phrase rituelle.
Un après-midi, alors que nous gardions tous les deux les vaches près du grand rocher vers l’Arcelle, je lui demandais :
Dis Pépé, pourquoi quand tu me réveilles, tu dis toujours : Duvallon… C’est l’heure… ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, d’un geste habituel, il se frisa la moustache. Au bout de quelques instants il me dit :
Quand j’étais petit comme toi, mon grand-père me raconta une histoire, une histoire que lui avait déjà dit, il y a très longtemps, son grand-père à lui. C’est l’histoire de Duvallon.
Il y a longtemps, très longtemps de cela, vivait au hameau de la Chalp, en aval de Bessans, un beau jeune homme qui s’appelait Duvallon. Il était fort épris d’une jeune fille du village et souvent il venait la voir après le travail malgré les quelques lieues qui les séparaient.
Anne était une des plus belles filles de Bessans et tous les deux formaient un couple magnifique. Ils faisaient bien des envieux dans le village car non seulement ils étaient beaux mais aussi d’une grande intelligence. Les fées ne les avaient pas oubliés à leur naissance.
Ce soir-là, Duvallon, après avoir une dernière fois embrassé sa promise, prit le chemin de la Chalp pour s’en retourner chez lui. Il devait se hâter car au mois de décembre la neige et le mauvais temps ne facilitaient pas le trajet.
A peine eut-il quitté les dernières maisons du village que le vent se leva en tourmente. Les bourrasques de neige lui cinglaient le visage malgré la capuche de son grand manteau qu’il avait rabattue sur ses yeux. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Même avec une connaissance parfaite du pays, il avait du mal à se repérer sous les rafales neigeuses. Plus d’une fois il perdit pied et se retrouva le nez dans la neige. Il n’avait fait que deux kilomètres et malgré sa force et son endurance, il était exténué.
Par le Diable ! S’écria Duvallon, je n’en peux plus, si je n’avance pas encore, je vais mourir ici. Jamais je ne reverrai Anne ma douce fiancée…
Le vent redoubla de force, un éclair fulgurant déchira la nuit, et dans la lueur, là, devant les yeux e Duvallon apparut un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à large bord, revêtu d’une grande cape noire.
Tu m’as appelé Duvallon ? Et bien me voilà. Ne crains rien… Je te parle en ami…
Tu voudrais bien arriver sain et sauf dans ta maison de la Chalp, n’est-ce pas ?
Duvallon, malgré son courage n’avait plus la force de se relever. Il n’avait jamais vu cet homme ni à Bessans, ni en bas à Lanslebourg, ni aux foires de la vallée.
C’est vrai que j’aimerai bien me retrouver devant un bon feu, là-bas, chez moi…
Eh bien, tu n’as qu’à signer ce papier et en moins de temps que tu le penses, tu seras rendu devant ta maison à la Chalp…
Duvallon eut un doute.
C’est trop beau pour être vrai. I avait déjà entendu de vieilles histoires où un habitant de la Goulaz avait fait un pacte avec le Diable… Mais, que me demandes-tu, étranger ?
Ton âme !
Mon âme ! Plutôt rester là…
Comme tu veux Duvallon, mais adieu à la vie, adieu à Anne la belle, ta promise, adieu aux honneurs et à la fortune, mais si tu signes ce papier, pendant cinquante ans tu auras tout cela et tu posséderas des pouvoirs surnaturels qui te permettront de réaliser tout ce que tu désires…
Perdre la vie, passe encore, mais perdre Anne dont il était follement amoureux, ce n’était pas possible.
Que dois-je faire ?
Prends cette plume…
Le Diable présenta à Duvallon une plume de son chapeau, mais avant que le jeune homme ne tendît la main, il l’enfonça dans le bras du malheureux, si fort que le sang perla sur la peau.
Signe à cet endroit.
Duvallon a signé… Signé avec son sang… Le Diable a disparu. Comme par miracle, la tempête a cessé, un grand calme tout alentour…
J’ai vendu mon âme au Diable… Mais seulement dans cinquante ans… Bah ! On verra bien.
Arrivé au bord de l’Arc, il lui restait encore un long chemin pour arriver chez lui.
Voyons voir si mes pouvoirs sont réels.
Il étendit largement son manteau sur les eaux tumultueuses du torrent et s’installa, très à son aise sur cet esquif improvisé. La vague le porta à deux pas de son chalet.
Depuis ce jour, Duvallon multipliait les prouesses quotidiennes. Quand il avait besoin de bois pour son chauffage, il allait dans la forêt de Chantelouve, et là, avec son couteau, il abattait les plus gros mélèzes et les transportait sans effort. Pour manger, il se rendait là-haut sur l’Arcelle où se trouvent les troupeaux de chamois et d’un seul jet de pierre il en tuait toujours deux ou trois. Il fit son apprentissage de maréchal-ferrant à Lanslevillard. Là encore, il étonnait le monde à sa façon de ferrer les chevaux. Il leur coupait les pattes à la hauteur du jarret et plaçait les fers aux sabots avant de rattacher sans difficultés, les pattes amputées. Puis Duvallon eut vingt ans, il fut affecté au service du Roi Louis le bien-aimé et servit en Italie dans un régiment de dragons.
Au cours des différentes batailles, il se couvrit de gloire, il était toujours le premier sur l’ennemi et ses prouesses lui valurent de devenir Sergent.
Un jour, au cours d’une campagne malheureuse, son escadron se trouva cerné dans une forteresse entourée par de hautes murailles et un fossé profond.
Nous sommes perdus, dit le Capitaine, mais pour l’honneur, nous nous battrons jusqu’au dernier.
Perdu ? Pas si sûr, mon Capitaine… Osa déclarer son ordonnance.
Expliquez-vous Sergent.
Et oui, l’ordonnance du Capitaine n’était autre que Duvallon.
Mon Capitaine, si je parvenais à ramener des renforts et à libérer la forteresse, quelle récompense m’accorderiez-vous ?
A celui qui accomplirait un tel exploit impossible, j’accorderai son congé, son cheval et ses armes…
L’officier n’eut pas le temps d’en dire davantage. Duvallon exécutait un salut impeccable.
A bientôt mon Capitaine.
Détachant son cheval de la barrière, un alezan magnifique, aussi exceptionnel que son cavalier, Duvallon lui fit prendre du recul. Affectueusement, il flatte son encolure, puis se penchant, lui parle à l’oreille. Par trois fois, il répète son nom :
Cambradin, Cambradin, Cambradin…
Cambradin était le nom que portait le Diable. Et résolument, pique des deux et fonce sur la muraille. Cambradin, le cheval, s’arrache si fort, si haut, qu’il paraît s’envoler par-dessus l’enceinte et le fossé. A peine de l’autre côté, il franchit d’un nouveau bond toutes les troupes ennemies.
Au petit jour, Duvallon toujours monté sur son fidèle Cambradin arrive en tête des renforts, l’ennemi est mis en déroute.
Mission accomplie mon Capitaine.
Soit ! Tu as réussi et je n’ai qu’une parole, prends ton cheval, tes armes et pars !
Pars tout de suite ! et va-t’en… Va-t’en au Diable…
Dégagé de ses obligations militaires Duvallon retourna dans son hameau de la Chalp où son amoureuse l’attendait et rien ne fut trop beau pour leurs épousailles.
Les garçons du village avaient coupé les sapins sur la commune voisine pour orner la maison, les filles les avaient décorés de mille fleurs toutes plus belles les unes que les autres.
Parée comme une reine, ravissante sous son « eskeuffa » de dentelle blanche, Anne portait sur sa poitrine la croix d’or que Duvallon lui avait offert.
Le village dansa toute la nuit. Jamais on n’avait vu pareille fête.
Anne et Duvallon connurent tout de suite une vie facile et ils coulèrent de jours heureux…
Mais, année après année, approchait inexorablement, l’échéance fatale… Bientôt Duvallon appartiendrait au Diable…
Anne voyait bien que son mari n’était plus le même, en vain elle l’interrogeait, mais lui, répondait évasivement…
L’hiver arriva sur le hameau de la Chalp. Cette nuit était la nuit fatidique où Duvallon devait appartenir au Diable ! Il se coucha dans le lit clos près de sa femme mais il ne put trouver le sommeil. Dehors, le vent soufflait, mais entre deux rafales, il entendit :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Duvallon e leva sans bruit, enfilant sa pèlerine il sortit. Là ! Cambradin l’attendait et tout de suite ils disparurent dans la nuit… Quel méfait commirent-ils ? Nul ne le sait.
Quand Duvallon rentra au petit matin, Anne l’attendait devant la porte.
- Où es-tu allé cette nuit ?
Duvallon tomba à genoux aux pieds de son épouse, en quelques mots il révéla à sa femme son terrible secret.
La nuit suivante, à minuit, Cambradin appela de nouveau :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Le pauvre Duvallon s’apprêtait à obéir au Diable, mais Anne plus rapide sortit la première.
- Duvallon est à moi, par Dieu ! Depuis le jour de mes noces.
- Non répondit Cambradin, il a signé un pacte avec son sang. Il m’appartient, je l’emporte.
- La preuve qu’il est à moi, la voici, dit-elle en tendant sa main où brillait l’anneau de leur mariage. Et se faisant, elle toucha le Diable avec l’alliance.
Horreur ! Le Diable fou de douleur au contact de cet objet béni, sursauta, hurla et disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anne et Duvallon allèrent à Bessans. Là, ils se rendirent auprès du révérend curé. Ils lui expliquèrent toute l’histoire.
- Mes pauvres enfants, vous voilà dans une bien mauvaise passe, je ne peux rien faire pour vous. Seul le très Saint Père saura vous conseiller. De retour à la Chalp, Duvallon ne perdit pas de temps. Il rassembla quelques affaires et après avoir embrassé sa femme, parti vers Rome par le Mont-Cenis. Pendant tout le temps que dura son voyage, Duvallon ne cessa de prier. Enfin le 24 décembre, il arriva devant le Saint Siège.
Pour voir le Souverain Pontif, ce ne fut pas chose aisée. Mais enfin, Duvallon est là, agenouillé devant lui.
- Très Saint Père, aidez-moi car j’ai péché très… très… Duvallon ne trouvait plus ses mots. D’un geste, Sa Sainteté l’interrompit.
- D’abord d’où viens-tu ?
- De Bessans, mon très Saint Père.
- Ah ! De Bessans, le pays des Diables… Et Duvallon lui raconta toute l’histoire…
Le Pape réfléchissait… Comment sauver cette brebis égarée ? Finalement, il se pencha vers Duvallon :
- Il ne sera pas dit qu’un soir de Noël je rejette un pêcheur repentant. Ecoute bien, Duvallon, pour le salut de ton âme et pour te délier du pacte signé avec le Diable, tu devras, cette nuit même, entendre trois messes de minuit en des lieux différents. L’une en la basilique de Saint-pierre de Rome, l’autre à Notre Dame de Paris et la troisième dans ton village de Bessans.
Duvallon se retrouva seul. Comment réaliser une pareille prouesse ?
- Mais pourquoi, se dit-il, ne pas encore utiliser le Diable ? Alors, il l’appela.
- Cambradin ! Je veux un cheval, mais un cheval le plus rapide du monde.
Aussitôt, une bête magnifique piaffa devant Duvallon.
- A quelle vitesse peux-tu aller ?
- A la vitesse du son…
- Ce n’est pas assez. Cambradin, un autre. Un fier Alezan se présenta.
- Et toi, quelle est ta vitesse ?
- Je vais aussi vite que la lumière.
- Non, ce n’est pas toi que je veux. Cambradin, un autre. Alors, du fond de la nuit, surgit un superbe étalon.
- Je file aussi vite que la pensée.
- Voilà, c’est toi que je veux.
Il enfourcha aussitôt sa monture. Ainsi, grâce à ce cheval qui allait aussi vite que la pensée, Duvallon put assister aux trois messes de minuit. Il se retrouva sur le parvis de l’église de Bessans pour la dernière, à côté d’Anne son épouse et tout le village réuni.
A la sortie de la messe, Cambradin attendait.
- Duvallon… C’est l’heure…
- Monsieur Cambradin, dit Duvallon, montrez-moi le parchemin.
Le Diable sortit le papier de sous son manteau, le pacte que Duvallon avait signé cinquante ans plus tôt et le tendit à Duvallon.
-Regarde, Anne, la signature a disparu ; se tournant vers Cambradin, Monsieur je ne vous connais point, il y a rien sur ce parchemin qui nous lie en quelque sorte.
Le Diable s’empara du papier, à sa stupéfaction la signature n’y était plus. Il disparut dans un grand fracas, vite couvert par les cloches e l’église annonçant Noël !
Par Dieu ! Dit-il, je ne vais pas me laisser faire par la tourmente.
Il fit encore quelques pas, mais ne sachant plus où il était, il glissa dans la pente, cul par-dessus tête et ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il récupéra ses esprits.
Ainsi finit l’histoire de Duvallon. Il vécut encore de longues années auprès d’Anne sa courageuse épouse. Bien des années ont passé depuis, et là-bas, au hameau de la Chalp, seules quelques pierres marquent l’endroit de la maison de Duvallon.
Ribon, que de souvenirs évoque pour moi ce nom ? Mon grand-père possédait un chalet, tout là-haut sur cet alpage.
Dès la mi-juillet, quand l’école était finie, j’allais passer plusieurs jours en montagne avec le Pépé et la Mémé Anne. Toute la journée, je jouais autour du chalet avec Fineau le chien, sous l’œil attentif de ma grand-mère.
Vers 6 heures du soir, j’accompagnais mon grand-père quand il allait chercher les vaches de l’autre côté du torrent, avec Fineau, c’était à celui qui courait le plus vite pour ramener le troupeau près de la passerelle. Les bêtes, une par une, suivaient le sentier qui menait au chalet. La grand-mère Anne nous attendait avec les seaux pour la traite du soir. Même en été, la nuit tombe vite après le coucher du soleil. Avant de refermer la porte je ne me lassais pas d’admirer, là-bas vers le couchant, les dernières lueurs pourpres du ciel.
La soupe aux herbes à peine avalée, je me glissais sous la couverture dans le lit clos, et mes yeux fatigués par le grand air de la montagne se fermaient très vite…
- Duvallon… C’est l’heure…
Tous les matins, mon grand-père avait l’habitude de me réveiller en me secouant et de prononcer cette phrase rituelle.
Un après-midi, alors que nous gardions tous les deux les vaches près du grand rocher vers l’Arcelle, je lui demandais :
Dis Pépé, pourquoi quand tu me réveilles, tu dis toujours : Duvallon… C’est l’heure… ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, d’un geste habituel, il se frisa la moustache. Au bout de quelques instants il me dit :
Quand j’étais petit comme toi, mon grand-père me raconta une histoire, une histoire que lui avait déjà dit, il y a très longtemps, son grand-père à lui. C’est l’histoire de Duvallon.
Il y a longtemps, très longtemps de cela, vivait au hameau de la Chalp, en aval de Bessans, un beau jeune homme qui s’appelait Duvallon. Il était fort épris d’une jeune fille du village et souvent il venait la voir après le travail malgré les quelques lieues qui les séparaient.
Anne était une des plus belles filles de Bessans et tous les deux formaient un couple magnifique. Ils faisaient bien des envieux dans le village car non seulement ils étaient beaux mais aussi d’une grande intelligence. Les fées ne les avaient pas oubliés à leur naissance.
Ce soir-là, Duvallon, après avoir une dernière fois embrassé sa promise, prit le chemin de la Chalp pour s’en retourner chez lui. Il devait se hâter car au mois de décembre la neige et le mauvais temps ne facilitaient pas le trajet.
A peine eut-il quitté les dernières maisons du village que le vent se leva en tourmente. Les bourrasques de neige lui cinglaient le visage malgré la capuche de son grand manteau qu’il avait rabattue sur ses yeux. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Même avec une connaissance parfaite du pays, il avait du mal à se repérer sous les rafales neigeuses. Plus d’une fois il perdit pied et se retrouva le nez dans la neige. Il n’avait fait que deux kilomètres et malgré sa force et son endurance, il était exténué.
Par le Diable ! S’écria Duvallon, je n’en peux plus, si je n’avance pas encore, je vais mourir ici. Jamais je ne reverrai Anne ma douce fiancée…
Le vent redoubla de force, un éclair fulgurant déchira la nuit, et dans la lueur, là, devant les yeux e Duvallon apparut un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à large bord, revêtu d’une grande cape noire.
Tu m’as appelé Duvallon ? Et bien me voilà. Ne crains rien… Je te parle en ami…
Tu voudrais bien arriver sain et sauf dans ta maison de la Chalp, n’est-ce pas ?
Duvallon, malgré son courage n’avait plus la force de se relever. Il n’avait jamais vu cet homme ni à Bessans, ni en bas à Lanslebourg, ni aux foires de la vallée.
C’est vrai que j’aimerai bien me retrouver devant un bon feu, là-bas, chez moi…
Eh bien, tu n’as qu’à signer ce papier et en moins de temps que tu le penses, tu seras rendu devant ta maison à la Chalp…
Duvallon eut un doute.
C’est trop beau pour être vrai. I avait déjà entendu de vieilles histoires où un habitant de la Goulaz avait fait un pacte avec le Diable… Mais, que me demandes-tu, étranger ?
Ton âme !
Mon âme ! Plutôt rester là…
Comme tu veux Duvallon, mais adieu à la vie, adieu à Anne la belle, ta promise, adieu aux honneurs et à la fortune, mais si tu signes ce papier, pendant cinquante ans tu auras tout cela et tu posséderas des pouvoirs surnaturels qui te permettront de réaliser tout ce que tu désires…
Perdre la vie, passe encore, mais perdre Anne dont il était follement amoureux, ce n’était pas possible.
Que dois-je faire ?
Prends cette plume…
Le Diable présenta à Duvallon une plume de son chapeau, mais avant que le jeune homme ne tendît la main, il l’enfonça dans le bras du malheureux, si fort que le sang perla sur la peau.
Signe à cet endroit.
Duvallon a signé… Signé avec son sang… Le Diable a disparu. Comme par miracle, la tempête a cessé, un grand calme tout alentour…
J’ai vendu mon âme au Diable… Mais seulement dans cinquante ans… Bah ! On verra bien.
Arrivé au bord de l’Arc, il lui restait encore un long chemin pour arriver chez lui.
Voyons voir si mes pouvoirs sont réels.
Il étendit largement son manteau sur les eaux tumultueuses du torrent et s’installa, très à son aise sur cet esquif improvisé. La vague le porta à deux pas de son chalet.
Depuis ce jour, Duvallon multipliait les prouesses quotidiennes. Quand il avait besoin de bois pour son chauffage, il allait dans la forêt de Chantelouve, et là, avec son couteau, il abattait les plus gros mélèzes et les transportait sans effort. Pour manger, il se rendait là-haut sur l’Arcelle où se trouvent les troupeaux de chamois et d’un seul jet de pierre il en tuait toujours deux ou trois. Il fit son apprentissage de maréchal-ferrant à Lanslevillard. Là encore, il étonnait le monde à sa façon de ferrer les chevaux. Il leur coupait les pattes à la hauteur du jarret et plaçait les fers aux sabots avant de rattacher sans difficultés, les pattes amputées. Puis Duvallon eut vingt ans, il fut affecté au service du Roi Louis le bien-aimé et servit en Italie dans un régiment de dragons.
Au cours des différentes batailles, il se couvrit de gloire, il était toujours le premier sur l’ennemi et ses prouesses lui valurent de devenir Sergent.
Un jour, au cours d’une campagne malheureuse, son escadron se trouva cerné dans une forteresse entourée par de hautes murailles et un fossé profond.
Nous sommes perdus, dit le Capitaine, mais pour l’honneur, nous nous battrons jusqu’au dernier.
Perdu ? Pas si sûr, mon Capitaine… Osa déclarer son ordonnance.
Expliquez-vous Sergent.
Et oui, l’ordonnance du Capitaine n’était autre que Duvallon.
Mon Capitaine, si je parvenais à ramener des renforts et à libérer la forteresse, quelle récompense m’accorderiez-vous ?
A celui qui accomplirait un tel exploit impossible, j’accorderai son congé, son cheval et ses armes…
L’officier n’eut pas le temps d’en dire davantage. Duvallon exécutait un salut impeccable.
A bientôt mon Capitaine.
Détachant son cheval de la barrière, un alezan magnifique, aussi exceptionnel que son cavalier, Duvallon lui fit prendre du recul. Affectueusement, il flatte son encolure, puis se penchant, lui parle à l’oreille. Par trois fois, il répète son nom :
Cambradin, Cambradin, Cambradin…
Cambradin était le nom que portait le Diable. Et résolument, pique des deux et fonce sur la muraille. Cambradin, le cheval, s’arrache si fort, si haut, qu’il paraît s’envoler par-dessus l’enceinte et le fossé. A peine de l’autre côté, il franchit d’un nouveau bond toutes les troupes ennemies.
Au petit jour, Duvallon toujours monté sur son fidèle Cambradin arrive en tête des renforts, l’ennemi est mis en déroute.
Mission accomplie mon Capitaine.
Soit ! Tu as réussi et je n’ai qu’une parole, prends ton cheval, tes armes et pars !
Pars tout de suite ! et va-t’en… Va-t’en au Diable…
Dégagé de ses obligations militaires Duvallon retourna dans son hameau de la Chalp où son amoureuse l’attendait et rien ne fut trop beau pour leurs épousailles.
Les garçons du village avaient coupé les sapins sur la commune voisine pour orner la maison, les filles les avaient décorés de mille fleurs toutes plus belles les unes que les autres.
Parée comme une reine, ravissante sous son « eskeuffa » de dentelle blanche, Anne portait sur sa poitrine la croix d’or que Duvallon lui avait offert.
Le village dansa toute la nuit. Jamais on n’avait vu pareille fête.
Anne et Duvallon connurent tout de suite une vie facile et ils coulèrent de jours heureux…
Mais, année après année, approchait inexorablement, l’échéance fatale… Bientôt Duvallon appartiendrait au Diable…
Anne voyait bien que son mari n’était plus le même, en vain elle l’interrogeait, mais lui, répondait évasivement…
L’hiver arriva sur le hameau de la Chalp. Cette nuit était la nuit fatidique où Duvallon devait appartenir au Diable ! Il se coucha dans le lit clos près de sa femme mais il ne put trouver le sommeil. Dehors, le vent soufflait, mais entre deux rafales, il entendit :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Duvallon e leva sans bruit, enfilant sa pèlerine il sortit. Là ! Cambradin l’attendait et tout de suite ils disparurent dans la nuit… Quel méfait commirent-ils ? Nul ne le sait.
Quand Duvallon rentra au petit matin, Anne l’attendait devant la porte.
- Où es-tu allé cette nuit ?
Duvallon tomba à genoux aux pieds de son épouse, en quelques mots il révéla à sa femme son terrible secret.
La nuit suivante, à minuit, Cambradin appela de nouveau :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Le pauvre Duvallon s’apprêtait à obéir au Diable, mais Anne plus rapide sortit la première.
- Duvallon est à moi, par Dieu ! Depuis le jour de mes noces.
- Non répondit Cambradin, il a signé un pacte avec son sang. Il m’appartient, je l’emporte.
- La preuve qu’il est à moi, la voici, dit-elle en tendant sa main où brillait l’anneau de leur mariage. Et se faisant, elle toucha le Diable avec l’alliance.
Horreur ! Le Diable fou de douleur au contact de cet objet béni, sursauta, hurla et disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anne et Duvallon allèrent à Bessans. Là, ils se rendirent auprès du révérend curé. Ils lui expliquèrent toute l’histoire.
- Mes pauvres enfants, vous voilà dans une bien mauvaise passe, je ne peux rien faire pour vous. Seul le très Saint Père saura vous conseiller. De retour à la Chalp, Duvallon ne perdit pas de temps. Il rassembla quelques affaires et après avoir embrassé sa femme, parti vers Rome par le Mont-Cenis. Pendant tout le temps que dura son voyage, Duvallon ne cessa de prier. Enfin le 24 décembre, il arriva devant le Saint Siège.
Pour voir le Souverain Pontif, ce ne fut pas chose aisée. Mais enfin, Duvallon est là, agenouillé devant lui.
- Très Saint Père, aidez-moi car j’ai péché très… très… Duvallon ne trouvait plus ses mots. D’un geste, Sa Sainteté l’interrompit.
- D’abord d’où viens-tu ?
- De Bessans, mon très Saint Père.
- Ah ! De Bessans, le pays des Diables… Et Duvallon lui raconta toute l’histoire…
Le Pape réfléchissait… Comment sauver cette brebis égarée ? Finalement, il se pencha vers Duvallon :
- Il ne sera pas dit qu’un soir de Noël je rejette un pêcheur repentant. Ecoute bien, Duvallon, pour le salut de ton âme et pour te délier du pacte signé avec le Diable, tu devras, cette nuit même, entendre trois messes de minuit en des lieux différents. L’une en la basilique de Saint-pierre de Rome, l’autre à Notre Dame de Paris et la troisième dans ton village de Bessans.
Duvallon se retrouva seul. Comment réaliser une pareille prouesse ?
- Mais pourquoi, se dit-il, ne pas encore utiliser le Diable ? Alors, il l’appela.
- Cambradin ! Je veux un cheval, mais un cheval le plus rapide du monde.
Aussitôt, une bête magnifique piaffa devant Duvallon.
- A quelle vitesse peux-tu aller ?
- A la vitesse du son…
- Ce n’est pas assez. Cambradin, un autre. Un fier Alezan se présenta.
- Et toi, quelle est ta vitesse ?
- Je vais aussi vite que la lumière.
- Non, ce n’est pas toi que je veux. Cambradin, un autre. Alors, du fond de la nuit, surgit un superbe étalon.
- Je file aussi vite que la pensée.
- Voilà, c’est toi que je veux.
Il enfourcha aussitôt sa monture. Ainsi, grâce à ce cheval qui allait aussi vite que la pensée, Duvallon put assister aux trois messes de minuit. Il se retrouva sur le parvis de l’église de Bessans pour la dernière, à côté d’Anne son épouse et tout le village réuni.
A la sortie de la messe, Cambradin attendait.
- Duvallon… C’est l’heure…
- Monsieur Cambradin, dit Duvallon, montrez-moi le parchemin.
Le Diable sortit le papier de sous son manteau, le pacte que Duvallon avait signé cinquante ans plus tôt et le tendit à Duvallon.
-Regarde, Anne, la signature a disparu ; se tournant vers Cambradin, Monsieur je ne vous connais point, il y a rien sur ce parchemin qui nous lie en quelque sorte.
Le Diable s’empara du papier, à sa stupéfaction la signature n’y était plus. Il disparut dans un grand fracas, vite couvert par les cloches e l’église annonçant Noël !
Par Dieu ! Dit-il, je ne vais pas me laisser faire par la tourmente.
Il fit encore quelques pas, mais ne sachant plus où il était, il glissa dans la pente, cul par-dessus tête et ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il récupéra ses esprits.
Ainsi finit l’histoire de Duvallon. Il vécut encore de longues années auprès d’Anne sa courageuse épouse. Bien des années ont passé depuis, et là-bas, au hameau de la Chalp, seules quelques pierres marquent l’endroit de la maison de Duvallon.


La Légende de Djan Djors, le Sculpteur de Diables
Le soleil venait de passer derrière la pointe de Charbonnel, l’ombre envahissait la vallée et les maisons des Vincendières étaient plongées dans une clarté diffuse. Le vent en cette fin d’après-midi rabattait la fumée des cheminées à travers les ruelles du village.
Là-haut, au Crey, dans quelques minutes, la brume cernerait les maisons et tout doucement le hameau s’endormirait pour la nuit.
Légende de Djan Djors, le sculpteur de diables
par Georges Personnaz,
Dans la petite pièce qui lui servait d’atelier, Djan Djors alluma le « crésu », la petite flamme fit apparaître sur l’établi une ébauche de statue que notre homme avait commencée au début de la semaine.
La pièce de bois était tirée d’un tronc de pin cembro que Djan Djors avait coupé deux ans plus tôt dans la forêt de Chantelouve. Le bois était bien sec maintenant, et chaque coup de gouge enlevait une écaille nette. Les coups de maillet tombaient réguliers sur le manche de l’outil. Djan Djors avait reçu commande d’un Saint Bernard de Menthon enchaînant un diable avec son étole. Cette statue devait prendre place dans la petite chapelle qui se trouve au pied du hameau du Villaron. Pourquoi avait-on demandé à Djan Djors d’exécuter cette œuvre ? D’autres sculpteurs bien plus célèbres déjà, comme Jean-Baptiste Clappier ou encore ses neveux, étaient depuis des années les maîtres sculpteurs reconnus par tous.
Les jours passaient. Sur l’établi, Djan Djors avait pratiquement fini la réalisation de Saint Bernard. A grands coups de gouge, il ébauchait la silhouette du Diable. Il l’imaginait grimaçant, arc-bouté sur ses ergots pour ne pas se laisser entraîner par le Saint. Par petits coups, il venait de lui faire ressortir au–dessus de la tête, deux magnifiques cornes, attributs classiques des diables. Il changea d’outil, son couteau de sculpteur à la main, il commença à donner forme au visage de Satan. Chaque copeau enlevé apportait un détail supplémentaire et bientôt la fac hideuse du démon apparut aux yeux de Djan Djors. C’était la première fois qu’il sculptait un diable, mais celui-ci était particulièrement réussi.
Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’étole qui devait relier les deux personnages. La nuit était tombée depuis longtemps et seule la petite clarté de la lampe à huile éclairait la statue. Alors qu’il s’apprêtait à tailler dans l’Arolle la pièce manquante, la flamme du « crésu » se mit à vaciller ; elle s’amenuisait de plus en plus et finit par s’éteindre. Dans le noir, Djan Djors posa ses outils pour rallumer la lampe. Mais en même temps qu’une lueur mystérieuse auréolait la silhouette du Diable, il entendit une voix :
- Ne sois pas effrayé, je ne te veux aucun mal, bien au contraire, tu as mis tout ton art pour modeler mon corps et mon visage, tu as réussi là où tant d’autres sculpteurs ont fait de moi une caricature ; tu as dans tes mains un véritable don, si tu le veux, tu seras le meilleur sculpteur de ta génération et dans bien des années, les gens diront, en admirant tes œuvres, « c’est Djan Djors, le sculpteur du Crey, qui a réalisé ces merveilles ».
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux, devant lui, le diable qu’il avait fait surgir d’un morceau de pin cembro était en train de lui parler.- Je sais que tu n’aimes pas particulièrement Jean-Baptiste Clappier à qui on confie la réalisation de tous les retables de la vallée et les statues qui ornent les églises et les chapelles, mais si tu m’écoutes, tu connaîtras une gloire plus grande encore, pendant trente ans c’est toi que l’on viendra chercher, c’est à toi que l’on commandera les plus beaux chefs-d’œuvre… Qu’en penses-tu ?
- Devenir plus célèbre que les « Clappier », avoir la gloire et la richesse qui en découlent… Mais comment cela se peut-il ?
- Tu vas finir la statue que tu as commencée, il ne te reste plus que l’étole à exécuter, alors fais en sorte qu’elle ne me serre pas trop le cou, laisse de l’espace entre elle et moi. Si tu fais cela, à partir de demain et pendant les trente années qui viennent tu seras le maître-sculpteur le plus célèbre de Haute-Maurienne, parole de Diable ! Mais, est-ce tout ?
- Dans trente ans je reviendrai te voir, nous pourrons discuter de tout cela.
Djan Djors reprit sa gouge et son maillet. Il creusa dans l’arolle l’étole de saint Bernard ; mais au lieu de la serrer très fort autour du cou de Satan comme il l’avait prévu, il laissa un espace confortable. Quand il eut fini, il regarda une dernière fois son œuvre, posa ses outils et alla se coucher. Il s’endormit comme une souche, contrairement à son habitude où il avait du mal à trouver le sommeil.
Quand il se leva à la pointe du jour, il alla directement à son atelier sans relancer le feu dans la cheminée. La porte du réduit était ouverte, pourtant il était sûr de l’avoir refermée avant de se coucher. Sur l’établi, saint Bernard était seul, son étole ne retenait plus personne, le Diable s’était envolé !
Djan Djors se signa trois fois :
- Grand Dieu ! Comment est-ce possible ? Le Diable était là hier soir et ce matin il a disparu !
Le pauvre sculpteur repensa à ce qui s’était passé la veille. Il se remémora les paroles du Démon :
- Mais alors ! Je n’ai pas rêvé, c’est bien le Diable qui parlait hier soir, c’est bien lui qui m’a demandé de ne pas serrer l’étole pour qu’il puisse s’échapper…
Il prit dans ses bras la statue de saint Bernard qui n’avait plus de raison d’être et la porta dans un coin.
- Comment vais-je faire maintenant pour honorer ma commande ?
La journée lui sembla d’une longueur infinie. Plus il réfléchissait, moins il ne trouvait de solution.
Vers les trois heures de l’après-midi, Jean de la Cime qui était le Prieur du Villaron et qui lui avait confié la réalisation de la statue, vint trouver Djan Djors :
- J’espère que tu n’as pas encore commencé le saint Bernard de Menthon et son Diable. La congrégation du Villaron s’est réunie hier soir et on a décidé de te confier tout le retable de saint Colomban ainsi que deux grandes statues de saint Antoine et de saint Jean-Baptiste.
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles. Une partie de son problème semblait être résolue, mais il devait exécuter ce travail pour le début juillet, jour de la fête du hameau. Derechef, il prit ses outils, sans rien tracer sur les planches de cembro, il commença à grands coups de gouge l’ébauche du retable. Tout semblait facile, il n’avait jamais travaillé aussi vite ni aussi bien.
Quand il eut fini le retable, il s’attaqua à la statue de saint Antoine. Là aussi, du tronc d’arolle il fit jaillir un saint plus vrai que nature. L’expression du visage, la position des mains, les plis de la robe, tout était parfait.
Vint le jour de l’inauguration. Monseigneur l’Evêque s’était déplacé de Saint-Jean de Maurienne. Quand il vit le travail magnifique qu’avait réalisé Djan Djors, il lui dit :
- Jamais je n’ai vu d’aussi belles choses réalisées en si peu de temps, vous êtes véritablement un grand sculpteur « Maître Djan Djors » car dès aujourd’hui, je vous autorise à vous parer du titre de « Maître Sculpteur » et je puis vous assurer que le travail ne vous manquera pas.
Maître Djan Djors devint alors célèbre, non seulement dans la vallée de Haute Maurienne, mais aussi jusqu’à Saint-Jean où il travailla dans l’archevêché, également en Italie à la cathédrale de Suse et de Novalaise.
Les années passèrent, lui apportant la gloire et la fortune. Il n’habitait plus au hameau du Crey, il s’était fait construire une très grande maison à Bessans qui abritait son atelier où quatre sculpteurs travaillaient sous les ordres du Maître.
Alors qu’il approchait de la soixantaine, il eut envie de revoir sa petite maison du Crey où il avait commencé sa vie. Depuis des années plus personne n’avait habité la maison de Djan Djors. Il poussa sa porte et entra. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver la cheminée allumée. Du réduit qui lui servait autrefois d’atelier, une voix s’éleva :
- Entre Djan Djors ! Je t’avais dit que je reviendrai te voir et bien me voilà.
Sur l’établi depuis longtemps abandonné se trouvait la statue de saint Bernard de Menthon et au bout de l’étole… Le Diable !
- Il y a trente ans, jour par jour, je t’avais fait une promesse, tu es célèbre, tu as eu la gloire et la fortune, mais maintenant tu vas faire ce que je te dirai !
Le pauvre Djan Djors tremblait de tout son être. Il avait cru que cette vieille histoire ne verrait jamais son aboutissement. Mais le Diable était là devant ses yeux et à moins de tout perdre, il devait obéir à cette créature.
-Ecoute moi bien Djan Djors, à partir de maintenant, tu ne sculpteras plus que ce que je te dirai. Dans ton village de Bessans et dans les hameaux, certaines personnes vont apprendre à ma connaître. Ils ont oublié que je suis « le Prince des ténèbres » et qu’il me devait le respect dû à mon rang. Nous allons commencer par Mathilde ! Tu connais bien la Mathilde de la Chalp, et bien tu vas mettre ton talent à mon service. Tu vas sculpter un Diable à mon image, il sera articulé, dans la main droite il tiendra une fourche aux piques très acérées et sous son bras gauche, il emportera la Mathilde. Fais-en sorte que ce soit très ressemblant, sinon gare à toi !
Le pauvre Djan Djors fit ce que le Diable lui avait ordonné. Il sculpta donc un Diable qu’il peignit en noir, sur son corps des flammes rouges et dorées et sous le bras une caricature qui semblait être la Mathilde.
Au matin la petite figurine qui se trouvait la veille sur son établi avait disparu. Par on ne sait quelle diablerie, elle se retrouva au-dessus de la porte de la grange de la Mathilde. Et là, le bras articulé du Diable, mu par la volonté de Satan, se mit en mouvement et par trois piqua la figurine représentant Mathilde. Celle-ci, à l’intérieur de sa maison, fut prise d’une grande douleur, elle devenait comme folle, chaque coup de fourche dans la figurine se répercutait dans tout son être.
Plusieurs jours de suite, le Diable se vengea sur la pauvre femme. Dans le village, tout le monde ne parlait plus que de ça. La Mathilde était envoûtée par le Diable ! Djan Djors se lamentait, il n’osait plus sortir de chez lui de peur de se retrouver face à Satan…
La fin du mois approchait et la pleine lune aussi. Cette nuit-là, le Diable vint de nouveau trouver le sculpteur :
- C’est au tour de Bastian du Chapil, prends tes outils et travaille. Je veux que demain matin Bastian soit sous le bras du Diable à la place de Mathilde.
Le pauvre homme fut obligé de s’exécuter et Bastian comme à son tour l’ensorcellement. Puis après lui, vint Joseph et Rose, Jacques le bossu et Pierrette. A chaque lune, Djan Djors devait sculpter une nouvelle tête. Il était à tout jamais entre les mains de la diabolique créature. Il n’en dormait plus, lui qui possédait une force peu commune, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Cela ne pouvait durer, il fallait qu’il trouve comment se défaire du pacte qui le liait à Satan.
Ce soir-là, il remonta aux Vincendières, puis par l’étroit sentier qui conduit au Crey, l arriva devant son ancienne demeure. Dans un tiroir, il retrouva une vieille gouge et un maillet, de sa poche il sortit son couteau et d’un morceau de pin cembro oublié là il y a plus de trente ans, il refit pour la dernière fois l’image du Diable. Il s’appliqua, il y passa toute la nuit. Quand ce fut fini, ramassant quelques brindilles et les copeaux de bois, il fit un feu dans la cheminée. Les flammes éclairaient la petite pièce. Djan Djors alla prendre la statuette sur l’établi et d’un geste rapide et d’un geste rapide, il se lança dans le feu en disant :
- Brûle et disparais à jamais !
C’est alors que les flammes montèrent haut dans la cheminée, une chaleur pareille au feu de l’enfer enveloppa Djan Djors, dans la fumée on ne distinguait plus rien. Quand celle-ci se dissipa, il ne restait plus rien ! Tout avait disparu ! On ne revit jamais Djan Djors ! Mais tous les Bessanais envoûtés furent à jamais délivrés du mal…
Voilà l’histoire de Djan Djors le sculpteur de Diables…
Ah ! J’oubliais de vous dire, en même temps qu’il disparaissait, dans toutes les églises, à l’archevêché et partout où il avait travaillé, disparurent également tous les retables et statues qu’il avait sculptés. C’est pour cela que jamais vous ne verrez une œuvre signée de sa main et que vous ne trouverait pas son nom dans les archives relatant la vie des sculpteurs bessanais.
Mais…, dans certaines familles de Bessans, au fond d’une penderie ou d’un buffet, se trouve encore une statuette articulée emportant sous son bras un homme ou une femme !
Chut ! Il ne faut pas en parler…
Là-haut, au Crey, dans quelques minutes, la brume cernerait les maisons et tout doucement le hameau s’endormirait pour la nuit.
Légende de Djan Djors, le sculpteur de diables
par Georges Personnaz,
Dans la petite pièce qui lui servait d’atelier, Djan Djors alluma le « crésu », la petite flamme fit apparaître sur l’établi une ébauche de statue que notre homme avait commencée au début de la semaine.
La pièce de bois était tirée d’un tronc de pin cembro que Djan Djors avait coupé deux ans plus tôt dans la forêt de Chantelouve. Le bois était bien sec maintenant, et chaque coup de gouge enlevait une écaille nette. Les coups de maillet tombaient réguliers sur le manche de l’outil. Djan Djors avait reçu commande d’un Saint Bernard de Menthon enchaînant un diable avec son étole. Cette statue devait prendre place dans la petite chapelle qui se trouve au pied du hameau du Villaron. Pourquoi avait-on demandé à Djan Djors d’exécuter cette œuvre ? D’autres sculpteurs bien plus célèbres déjà, comme Jean-Baptiste Clappier ou encore ses neveux, étaient depuis des années les maîtres sculpteurs reconnus par tous.
Les jours passaient. Sur l’établi, Djan Djors avait pratiquement fini la réalisation de Saint Bernard. A grands coups de gouge, il ébauchait la silhouette du Diable. Il l’imaginait grimaçant, arc-bouté sur ses ergots pour ne pas se laisser entraîner par le Saint. Par petits coups, il venait de lui faire ressortir au–dessus de la tête, deux magnifiques cornes, attributs classiques des diables. Il changea d’outil, son couteau de sculpteur à la main, il commença à donner forme au visage de Satan. Chaque copeau enlevé apportait un détail supplémentaire et bientôt la fac hideuse du démon apparut aux yeux de Djan Djors. C’était la première fois qu’il sculptait un diable, mais celui-ci était particulièrement réussi.
Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’étole qui devait relier les deux personnages. La nuit était tombée depuis longtemps et seule la petite clarté de la lampe à huile éclairait la statue. Alors qu’il s’apprêtait à tailler dans l’Arolle la pièce manquante, la flamme du « crésu » se mit à vaciller ; elle s’amenuisait de plus en plus et finit par s’éteindre. Dans le noir, Djan Djors posa ses outils pour rallumer la lampe. Mais en même temps qu’une lueur mystérieuse auréolait la silhouette du Diable, il entendit une voix :
- Ne sois pas effrayé, je ne te veux aucun mal, bien au contraire, tu as mis tout ton art pour modeler mon corps et mon visage, tu as réussi là où tant d’autres sculpteurs ont fait de moi une caricature ; tu as dans tes mains un véritable don, si tu le veux, tu seras le meilleur sculpteur de ta génération et dans bien des années, les gens diront, en admirant tes œuvres, « c’est Djan Djors, le sculpteur du Crey, qui a réalisé ces merveilles ».
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux, devant lui, le diable qu’il avait fait surgir d’un morceau de pin cembro était en train de lui parler.- Je sais que tu n’aimes pas particulièrement Jean-Baptiste Clappier à qui on confie la réalisation de tous les retables de la vallée et les statues qui ornent les églises et les chapelles, mais si tu m’écoutes, tu connaîtras une gloire plus grande encore, pendant trente ans c’est toi que l’on viendra chercher, c’est à toi que l’on commandera les plus beaux chefs-d’œuvre… Qu’en penses-tu ?
- Devenir plus célèbre que les « Clappier », avoir la gloire et la richesse qui en découlent… Mais comment cela se peut-il ?
- Tu vas finir la statue que tu as commencée, il ne te reste plus que l’étole à exécuter, alors fais en sorte qu’elle ne me serre pas trop le cou, laisse de l’espace entre elle et moi. Si tu fais cela, à partir de demain et pendant les trente années qui viennent tu seras le maître-sculpteur le plus célèbre de Haute-Maurienne, parole de Diable ! Mais, est-ce tout ?
- Dans trente ans je reviendrai te voir, nous pourrons discuter de tout cela.
Djan Djors reprit sa gouge et son maillet. Il creusa dans l’arolle l’étole de saint Bernard ; mais au lieu de la serrer très fort autour du cou de Satan comme il l’avait prévu, il laissa un espace confortable. Quand il eut fini, il regarda une dernière fois son œuvre, posa ses outils et alla se coucher. Il s’endormit comme une souche, contrairement à son habitude où il avait du mal à trouver le sommeil.
Quand il se leva à la pointe du jour, il alla directement à son atelier sans relancer le feu dans la cheminée. La porte du réduit était ouverte, pourtant il était sûr de l’avoir refermée avant de se coucher. Sur l’établi, saint Bernard était seul, son étole ne retenait plus personne, le Diable s’était envolé !
Djan Djors se signa trois fois :
- Grand Dieu ! Comment est-ce possible ? Le Diable était là hier soir et ce matin il a disparu !
Le pauvre sculpteur repensa à ce qui s’était passé la veille. Il se remémora les paroles du Démon :
- Mais alors ! Je n’ai pas rêvé, c’est bien le Diable qui parlait hier soir, c’est bien lui qui m’a demandé de ne pas serrer l’étole pour qu’il puisse s’échapper…
Il prit dans ses bras la statue de saint Bernard qui n’avait plus de raison d’être et la porta dans un coin.
- Comment vais-je faire maintenant pour honorer ma commande ?
La journée lui sembla d’une longueur infinie. Plus il réfléchissait, moins il ne trouvait de solution.
Vers les trois heures de l’après-midi, Jean de la Cime qui était le Prieur du Villaron et qui lui avait confié la réalisation de la statue, vint trouver Djan Djors :
- J’espère que tu n’as pas encore commencé le saint Bernard de Menthon et son Diable. La congrégation du Villaron s’est réunie hier soir et on a décidé de te confier tout le retable de saint Colomban ainsi que deux grandes statues de saint Antoine et de saint Jean-Baptiste.
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles. Une partie de son problème semblait être résolue, mais il devait exécuter ce travail pour le début juillet, jour de la fête du hameau. Derechef, il prit ses outils, sans rien tracer sur les planches de cembro, il commença à grands coups de gouge l’ébauche du retable. Tout semblait facile, il n’avait jamais travaillé aussi vite ni aussi bien.
Quand il eut fini le retable, il s’attaqua à la statue de saint Antoine. Là aussi, du tronc d’arolle il fit jaillir un saint plus vrai que nature. L’expression du visage, la position des mains, les plis de la robe, tout était parfait.
Vint le jour de l’inauguration. Monseigneur l’Evêque s’était déplacé de Saint-Jean de Maurienne. Quand il vit le travail magnifique qu’avait réalisé Djan Djors, il lui dit :
- Jamais je n’ai vu d’aussi belles choses réalisées en si peu de temps, vous êtes véritablement un grand sculpteur « Maître Djan Djors » car dès aujourd’hui, je vous autorise à vous parer du titre de « Maître Sculpteur » et je puis vous assurer que le travail ne vous manquera pas.
Maître Djan Djors devint alors célèbre, non seulement dans la vallée de Haute Maurienne, mais aussi jusqu’à Saint-Jean où il travailla dans l’archevêché, également en Italie à la cathédrale de Suse et de Novalaise.
Les années passèrent, lui apportant la gloire et la fortune. Il n’habitait plus au hameau du Crey, il s’était fait construire une très grande maison à Bessans qui abritait son atelier où quatre sculpteurs travaillaient sous les ordres du Maître.
Alors qu’il approchait de la soixantaine, il eut envie de revoir sa petite maison du Crey où il avait commencé sa vie. Depuis des années plus personne n’avait habité la maison de Djan Djors. Il poussa sa porte et entra. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver la cheminée allumée. Du réduit qui lui servait autrefois d’atelier, une voix s’éleva :
- Entre Djan Djors ! Je t’avais dit que je reviendrai te voir et bien me voilà.
Sur l’établi depuis longtemps abandonné se trouvait la statue de saint Bernard de Menthon et au bout de l’étole… Le Diable !
- Il y a trente ans, jour par jour, je t’avais fait une promesse, tu es célèbre, tu as eu la gloire et la fortune, mais maintenant tu vas faire ce que je te dirai !
Le pauvre Djan Djors tremblait de tout son être. Il avait cru que cette vieille histoire ne verrait jamais son aboutissement. Mais le Diable était là devant ses yeux et à moins de tout perdre, il devait obéir à cette créature.
-Ecoute moi bien Djan Djors, à partir de maintenant, tu ne sculpteras plus que ce que je te dirai. Dans ton village de Bessans et dans les hameaux, certaines personnes vont apprendre à ma connaître. Ils ont oublié que je suis « le Prince des ténèbres » et qu’il me devait le respect dû à mon rang. Nous allons commencer par Mathilde ! Tu connais bien la Mathilde de la Chalp, et bien tu vas mettre ton talent à mon service. Tu vas sculpter un Diable à mon image, il sera articulé, dans la main droite il tiendra une fourche aux piques très acérées et sous son bras gauche, il emportera la Mathilde. Fais-en sorte que ce soit très ressemblant, sinon gare à toi !
Le pauvre Djan Djors fit ce que le Diable lui avait ordonné. Il sculpta donc un Diable qu’il peignit en noir, sur son corps des flammes rouges et dorées et sous le bras une caricature qui semblait être la Mathilde.
Au matin la petite figurine qui se trouvait la veille sur son établi avait disparu. Par on ne sait quelle diablerie, elle se retrouva au-dessus de la porte de la grange de la Mathilde. Et là, le bras articulé du Diable, mu par la volonté de Satan, se mit en mouvement et par trois piqua la figurine représentant Mathilde. Celle-ci, à l’intérieur de sa maison, fut prise d’une grande douleur, elle devenait comme folle, chaque coup de fourche dans la figurine se répercutait dans tout son être.
Plusieurs jours de suite, le Diable se vengea sur la pauvre femme. Dans le village, tout le monde ne parlait plus que de ça. La Mathilde était envoûtée par le Diable ! Djan Djors se lamentait, il n’osait plus sortir de chez lui de peur de se retrouver face à Satan…
La fin du mois approchait et la pleine lune aussi. Cette nuit-là, le Diable vint de nouveau trouver le sculpteur :
- C’est au tour de Bastian du Chapil, prends tes outils et travaille. Je veux que demain matin Bastian soit sous le bras du Diable à la place de Mathilde.
Le pauvre homme fut obligé de s’exécuter et Bastian comme à son tour l’ensorcellement. Puis après lui, vint Joseph et Rose, Jacques le bossu et Pierrette. A chaque lune, Djan Djors devait sculpter une nouvelle tête. Il était à tout jamais entre les mains de la diabolique créature. Il n’en dormait plus, lui qui possédait une force peu commune, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Cela ne pouvait durer, il fallait qu’il trouve comment se défaire du pacte qui le liait à Satan.
Ce soir-là, il remonta aux Vincendières, puis par l’étroit sentier qui conduit au Crey, l arriva devant son ancienne demeure. Dans un tiroir, il retrouva une vieille gouge et un maillet, de sa poche il sortit son couteau et d’un morceau de pin cembro oublié là il y a plus de trente ans, il refit pour la dernière fois l’image du Diable. Il s’appliqua, il y passa toute la nuit. Quand ce fut fini, ramassant quelques brindilles et les copeaux de bois, il fit un feu dans la cheminée. Les flammes éclairaient la petite pièce. Djan Djors alla prendre la statuette sur l’établi et d’un geste rapide et d’un geste rapide, il se lança dans le feu en disant :
- Brûle et disparais à jamais !
C’est alors que les flammes montèrent haut dans la cheminée, une chaleur pareille au feu de l’enfer enveloppa Djan Djors, dans la fumée on ne distinguait plus rien. Quand celle-ci se dissipa, il ne restait plus rien ! Tout avait disparu ! On ne revit jamais Djan Djors ! Mais tous les Bessanais envoûtés furent à jamais délivrés du mal…
Voilà l’histoire de Djan Djors le sculpteur de Diables…
Ah ! J’oubliais de vous dire, en même temps qu’il disparaissait, dans toutes les églises, à l’archevêché et partout où il avait travaillé, disparurent également tous les retables et statues qu’il avait sculptés. C’est pour cela que jamais vous ne verrez une œuvre signée de sa main et que vous ne trouverait pas son nom dans les archives relatant la vie des sculpteurs bessanais.
Mais…, dans certaines familles de Bessans, au fond d’une penderie ou d’un buffet, se trouve encore une statuette articulée emportant sous son bras un homme ou une femme !
Chut ! Il ne faut pas en parler…




La Légende du Diable à Quatre Cornes
Il y a bien longtemps, Joseph, un petit entrepreneur bessanais, s’était vu confier la construction d’un pont en pierre reliant deux ouvrages fortifiés : la Redoute Marie-Thérèse et le Fort Victor-Emmanuel.
Les travaux n’avançaient pas vite et pourtant l’hiver arrivait. Le malheureux bessanais se lamentait et, pour comble de tous ses tourments, deux jours avant la date de livraison du pont, ses ouvriers le quittèrent. Ce coup-là était trop dur pour lui, jamais il ne pourrait terminer seul le pont, et s’il ne remplissait pas son contrat, c’était l’emprisonnement dans l’un des deux forts ou, pire encore, la déportation en Piémont.
- Que vais-je devenir ? Ce pont sera ma mort si je ne le termine pas avant demain.
Dieu sait si je reverrai ma femme et mon doux village de Bessans ? Que dis-je, "Dieu" ? Seul le Diable peut me venir en aide…
Arrivant par la route de Modane, un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à larges bords comme on n’en voyait pas dans la région, s’approcha de Joseph :
- Qu’as-tu l’ami, à te lamenter ainsi ?
- Ne m’en parlez pas étranger, je dois finir ce pont avant demain, le travail n’avance pas et tous mes ouvriers m’ont quitté.
- Ce n’est pas bien grave, cela peut encore s’arranger.
- Mais je n’y arriverai jamais et on me mettra en prison.
- Tu as appelé le Diable à ton secours, et bien il m’envoie t’aider. Tu veux éviter la prison, alors signe-moi ce papier et ton pont sera construit demain à l’heure dite et toi, tu pourras retourner à Bessans avec tous les honneurs et les écus que l’on te donnera.
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Revenu à Bessans, sa femme lui trouva un air tourmenté et à force de questions, elle finit par savoir toute l’histoire.
- Ne t’en fais pas Joseph, on trouvera bien un moyen d’empêcher le Diable de faire cette sinistre besogne…
Le lendemain matin, quand Joseph et sa femme arrivèrent près des forts, ils eurent la surprise de voir un magnifique pont, tout en belles pierres de tailles qui enjambait l’Arc plus de cent mètres au-dessus de l’eau.
Mais quand ils regardèrent à l’autre bout du pont, ils virent avec frayeur une bête monstrueuse, la bouche grande ouverte sur des dents horriblement longues, avec sur la tête une crinière de lion d’où sortaient deux grandes cornes pointues, c’était le Diable…
Il attendait la première personne passant sur le pont.
- Mon Dieu ! Marie !… Le bonhomme n’avait pas menti : le pont est là, mais le Diable aussi ! Qu’allons-nous faire mon Dieu ? Qu’allons-nous faire ?…
Déjà, venant de Modane, toute une troupe de soldats approchait. Ils devaient se rendre au fort en passant par le pont. A leur tête, venait un petit tambour, un gamin de douze ans, tout fier d’avoir été choisi pour passer le premier.
- Ce malheureux gosse ! C’est lui qui va être la victime, ce n’est pas possible !…
C’est alors que Marie aperçut à quelques pas de là, un troupeau de chèvres, broutant entre les rochers et au milieu de ce troupeau : un bouc ! Mais pas un bouc de rien du tout, non ! Un rand bouc noir, aux sabots luisants et aux cornes redoutables. Marie eut une idée. Ramassant un bâton qui traînait sur le chemin, elle écarta les chèvres et arrivant derrière le bouc, elle lui donna un tel coup que celui-ci partit comme une flèche en direction du pont.
Le bouc stoppa net avant de traverser… De l’autre côté il avait vu la bête !…
- Un autre bouc, se dit-il en apercevant les deux cornes du monstre, il veut me prendre mes chèvres !…
Il se rua si fort, qu’il traversa la tête de la bête monstrueuse avec ses deux cornes et celles-ci restèrent plantées dans le crâne du Diable…
Poussant un cri énorme le monstre disparu, plus jamais on ne vit le Diable dans la région, mais c’est depuis ce jour, qu’à Bessans, il porte quatre cornes…
Bien des années se sont écoulées depuis cette histoire. Le beau pont de pierre s’est depuis longtemps écroulé, il fut remplacé par une passerelle de fer, puis par un pont de bois suspendu. Mais il s’appelle toujours : « le Pont du Diable ».
Les travaux n’avançaient pas vite et pourtant l’hiver arrivait. Le malheureux bessanais se lamentait et, pour comble de tous ses tourments, deux jours avant la date de livraison du pont, ses ouvriers le quittèrent. Ce coup-là était trop dur pour lui, jamais il ne pourrait terminer seul le pont, et s’il ne remplissait pas son contrat, c’était l’emprisonnement dans l’un des deux forts ou, pire encore, la déportation en Piémont.
- Que vais-je devenir ? Ce pont sera ma mort si je ne le termine pas avant demain.
Dieu sait si je reverrai ma femme et mon doux village de Bessans ? Que dis-je, "Dieu" ? Seul le Diable peut me venir en aide…
Arrivant par la route de Modane, un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à larges bords comme on n’en voyait pas dans la région, s’approcha de Joseph :
- Qu’as-tu l’ami, à te lamenter ainsi ?
- Ne m’en parlez pas étranger, je dois finir ce pont avant demain, le travail n’avance pas et tous mes ouvriers m’ont quitté.
- Ce n’est pas bien grave, cela peut encore s’arranger.
- Mais je n’y arriverai jamais et on me mettra en prison.
- Tu as appelé le Diable à ton secours, et bien il m’envoie t’aider. Tu veux éviter la prison, alors signe-moi ce papier et ton pont sera construit demain à l’heure dite et toi, tu pourras retourner à Bessans avec tous les honneurs et les écus que l’on te donnera.
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Revenu à Bessans, sa femme lui trouva un air tourmenté et à force de questions, elle finit par savoir toute l’histoire.
- Ne t’en fais pas Joseph, on trouvera bien un moyen d’empêcher le Diable de faire cette sinistre besogne…
Le lendemain matin, quand Joseph et sa femme arrivèrent près des forts, ils eurent la surprise de voir un magnifique pont, tout en belles pierres de tailles qui enjambait l’Arc plus de cent mètres au-dessus de l’eau.
Mais quand ils regardèrent à l’autre bout du pont, ils virent avec frayeur une bête monstrueuse, la bouche grande ouverte sur des dents horriblement longues, avec sur la tête une crinière de lion d’où sortaient deux grandes cornes pointues, c’était le Diable…
Il attendait la première personne passant sur le pont.
- Mon Dieu ! Marie !… Le bonhomme n’avait pas menti : le pont est là, mais le Diable aussi ! Qu’allons-nous faire mon Dieu ? Qu’allons-nous faire ?…
Déjà, venant de Modane, toute une troupe de soldats approchait. Ils devaient se rendre au fort en passant par le pont. A leur tête, venait un petit tambour, un gamin de douze ans, tout fier d’avoir été choisi pour passer le premier.
- Ce malheureux gosse ! C’est lui qui va être la victime, ce n’est pas possible !…
C’est alors que Marie aperçut à quelques pas de là, un troupeau de chèvres, broutant entre les rochers et au milieu de ce troupeau : un bouc ! Mais pas un bouc de rien du tout, non ! Un rand bouc noir, aux sabots luisants et aux cornes redoutables. Marie eut une idée. Ramassant un bâton qui traînait sur le chemin, elle écarta les chèvres et arrivant derrière le bouc, elle lui donna un tel coup que celui-ci partit comme une flèche en direction du pont.
Le bouc stoppa net avant de traverser… De l’autre côté il avait vu la bête !…
- Un autre bouc, se dit-il en apercevant les deux cornes du monstre, il veut me prendre mes chèvres !…
Il se rua si fort, qu’il traversa la tête de la bête monstrueuse avec ses deux cornes et celles-ci restèrent plantées dans le crâne du Diable…
Poussant un cri énorme le monstre disparu, plus jamais on ne vit le Diable dans la région, mais c’est depuis ce jour, qu’à Bessans, il porte quatre cornes…
Bien des années se sont écoulées depuis cette histoire. Le beau pont de pierre s’est depuis longtemps écroulé, il fut remplacé par une passerelle de fer, puis par un pont de bois suspendu. Mais il s’appelle toujours : « le Pont du Diable ».


La Légende de Fatouréng
Par Fabrice Personnaz,
Tout le monde connaît les « Diables de Bessans » et leurs légendes. Mais connaissez-vous l’histoire de « Fatouréng », ce bessanais qui vivait au 17ème siècle ?
A cette époque, la vie au village n’était pas rose tous les jours. Pour subsister dans ces hautes vallées alpines, tous les habitants devaient travailler d’arrache-pied avant que l’hiver n’arrive. Il fallait être capable de tout faire : soigner les vaches et les brebis, semer et récolter le seigle et l’orge malgré l’altitude et le froid, ramasser le foin jusqu’au sommet de la montagne, chasser lièvres et chamois, construire sa maison, couper le bois pour l’hiver…
Bref … ! Toutes les tâches nécessaires à la survie des Bessanais.
Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout cela ? Eh bien, c’est qu’au village vivait un jeune Bessanais qui s’appelait Fatouréng, mais que tout le monde surnommait en patois « lo goffo », ce qui veut dire le maladroit.
Ce jeune Fatouréng était le dernier fils de sa famille qui en comptait quatre. Le premier était agriculteur et allait reprendre l’exploitation de ses parents, le deuxième était rentré dans les ordres, le troisième était soldat et le quatrième, Fatouréng, lui, ne faisait rien. En effet, tout ce que touchait ce garçon, il le cassait tant il était maladroit. Cela ne pouvait durer bien longtemps. Fatouréng serait bientôt en âge de travailler et s’il ne changeait pas, son père allait le mettre à la porte. Pauvre Fatouréng ! Tout le monde se moquait de lui et personne ne lui faisait confiance, même pour le plus petit travail comme ratisser le foin, il réussissait à casser le râteau.
Seul « Fatoure », son grand-père, acceptait encore de s’occuper de lui. Pour la foire de Saint-Jean, le brave Fatoure l’emmena avec lui. Cette foire était dans la vallée, l’un des plus grands événements de l’automne. Les Bessanais qui avaient engraissé leurs génisses tout l’été, grâce à la bonne herbe des alpages, espéraient les vendre à bon prix afin d’améliorer leur quotidien.
La route était longue et il fallait plus de deux jours pour se rendre à la ville. Fatouréng et son grand-père avaient beaucoup marché et peu dormi, si bien qu’ils étaient arrivés les premiers sur le champ de foire. Pour une fois, la chance sourit au « goffo » et grâce au talent de maquignon du grand-père, ils réussirent à vendre leurs bêtes à très bon prix. Le père Fatoure pour fêter l’événement décida d’offrir au « goffo » chose très rare pour l’époque, un repas à l’auberge du « soleil ». Cette auberge était l’une des plus grandes de la ville et elle était réputée comme une des meilleures.
Fatouréng, son grand-père et quelques Bessanais se mirent à table et c’est à ce moment que tout bascula dans la vie de Fatouréng .
Le cœur de « goffo » s’arrêta de battre quand la servante traversa la salle du restaurant. Elle était la fille la plus belle qu’il eût jamais vue. Ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ses formes avantageuses, tout cela en faisait un ange. Fatouréng se figea sur lui-même en contemplant cette jolie fille.
Son grand-père s’en rendit compte et lui demanda s’il était fou car il n’avait pas touché son repas.
En le regardant de plus près, il comprit bien vite pourquoi Fatouréng avait perdu l’appétit ; c’était : « L’Amour ».
En sortant du restaurant, le regard de Fatouréng croisa celui de la belle inconnue, un frisson merveilleux traversa son corps, la servante fut elle aussi troublée car elle laissa tomber toutes les assiettes qu’elle tenait.
Tout était donc possible pour Fatouréng, mais il fallait rentrer à Bessans et la route était encore longue. Sur le chemin du retour, il marchait comme un automate, il ne répondait pas quand on lui parlait, la seule chose qu’il avait en tête était le souvenir du regard profond des yeux bleus de la belle servante.
Son grand-père vint à sa hauteur et lui dit :
- Tu sais Fatouréng, ne te fais pas trop d’illusions, cette fille n’est pas pour toi, c’est la fille de l’aubergistes et, à moins que par miracle tu ne deviennes très riche, son père ne te donnera jamais sa main.
De retour au village, Fatouréng passait ses journées à errer, ses seules pensées étaient pour sa belle dont il ne connaissait même pas le prénom. Il ne faisait déjà pas grand-chose d’habitude, mais alors là, il ne faisait plus rien du tout. Son père hurlait après lui du matin au soir et cela ne pouvait plus durer. Mais que faire ?
- Le cœur a ses raisons que la raison ignore, comment devenir riche ? se dit Fatouréng tout en marchant le long du torrent, je casse tout ce que je touche, je ne sais rien faire de mes dix doigts, seul le Diable pourrait me sauver !
Qu’avait-il dit là ! Dans un grand éclair blanc, suivi d’un formidable grondement de tonnerre, le Diable apparut !
- Tu m’as appelé, Fatouréng !
La peur saisit le « goffo ». Là, devant lui, le « malin » se tenait au milieu du chemin. Il était comme on le décrivait lors des veillées : quatre cornes sur la tête, un visage humain mais hideux, de grandes ailes de chauve-souris, des pattes de bouc et des serres d’aigle, il était terrifiant !
- Tu m’as appelé, répéta le Diable !
Fatouréng, paralysé par la peur arriva quand même à lui expliquer son affaire. Dans un grand rire satanique, le Diable lui répondit.
- Donc, tu veux devenir riche pour pouvoir épouser cette fille ? Je peux t’y aider. Mais es-tu bien sûr de vouloir pactiser avec moi ? Car tu sais, si tu signes, je reviendrai te chercher dès que j’aurai besoin de toi.
- Oui, répondit Fatouréng, car sans cette fille, je meurs à petit feu, alors…
Alors le Diable sorti un stylet et d’un geste rapide, piqua le doigt de Fatouréng d’où perla une goutte de sang.
- Signe là, lui ordonna le Diable en lui tendant un parchemin, et ton vœu sera exaucé.
Fatouréng signa le contrat avec son propre sang.
- Mais que dois-je faire pour devenir riche ? demanda-t-il.
Le Diable, juste avant de s’envoler dans un fracas terrible, lui cria :
- Essaie de sculpter Fatouréng.
- Sculpter, quelle drôle d’idée, je ne sais pas tenir une gouge sans me couper pensa le « goffo ».
A cette époque, Bessans était réputé pour ses sculpteurs. En effet, les Clappier, les Fodéré et bien d’autres avaient sculpté grand nombre de retables et de statues de saints dans toute la vallée, même jusqu’à Rome. Bien sûr, ils étaient tous devenus très riches. Fatouréng croyait avoir rêvé, mais la marque au bout de son doigt lui prouvait que non. Il avait bel et bien rencontré le Diable.
Dès le lendemain, il prit un morceau de pin cembro et avec son couteau de berger, il sculpta une petite vierge à l’enfant d’une beauté exceptionnelle. Son grand-père n’en crut pas ses yeux. Le « goffo » avait réalisé une pièce des grands Maîtres sculpteurs.
- Tu sais Fatouréng, j’ai peut-être une idée pour que tu deviennes riche. L’autre jour à la foire, j’ai entendu dire que les moines de la cathédrale de Saint-Jean souhaitaient faire réaliser un retable monumental en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et que dans le mois de décembre, un concours allait se tenir pour désigner le meilleur sculpteur. Il ne te reste plus que deux mois pour t’entraîner. Prends ces vieilles gouges et mets-toi au travail.
Fatouréng se mit à sculpter jour et nuit. Après la Vierge il décida de s’attaquer à un Saint Antoine patron du bétail. La statue fut réalisée en moins d’une semaine. On aurait dit que Fatouréng avait fait ça toute sa vie. Son Saint Antoine n’avait rien à envier aux statues de l’Eglise, ni ses autres pièces d’ailleurs, qui étaient plus belles les unes que les autres. Le concours allait bientôt commencer. Fatouréng était prêt.
Après avoir préparé son baluchon avec quelques effets et ses outils, il embrassa sa famille et quitta le village le cœur serré. C’était la première fois qu’il partait seul sans son grand-père. Dès son arrivée à Saint Jean, il se rendit près de l’auberge pour essayer d’entrevoir celle qui avait pris son cœur. Quel soulagement quand il la vit traverser la salle ! Elle était toujours aussi ravissante !
- Il faut que je gagne sinon je ne pourrai jamais vivre sans elle, se dit-il.
Le cœur léger et plein d’espoir, il partit s’inscrire au concours. Dans la cathédrale, de nombreux sculpteurs se préparaient. Ceux de Bessans qui connaissaient Fatouréng se moquèrent de lui.
- Dis, le « goffo », essaie au moins de ne pas te couper les doigts !
Les moines donnèrent le sujet de l’œuvre : une statue de Saint Jean-Baptiste portant un agneau sur une bible, à réaliser en quatre jours. Dans la cathédrale on n’entendit plus que les coups de maillets. Fatouréng travailla sans arrêt, pendant ces quatre jours, il ne dormit pratiquement pas et il fut l’un des premiers à terminer son œuvre, il peut ainsi avoir le temps de fignoler sa statue. Quand la cloche sonna pour annoncer la fin du concours, un grand silence se fit.
Les moines inspectèrent toutes les statues puis se réunirent pour désigner le gagnant. Le doute envahit notre ami. Bien sûr, sa statue était magnifique, mais ce n’était pas la seule ! La tension était à son comble…
Enfin, quand les prêtres désignèrent à la surprise générale Fatouréng vainqueur se fut pour lui un immense soulagement. Il allait pouvoir enfin réaliser son rêve. Dès le lendemain, il se mit à travailler au retable de la cathédrale. Grâce à la prime obtenue, il logeait à l’auberge du Soleil et ainsi, pendant plusieurs mois il put vivre tout près de Marie, sa bien-aimée.
Marie n’était pas insensible au charme du « goffo », d’autant plus que sa réputation de grand sculpteur n’était plus à faire. Tout le monde à Saint-Jean parlait de lui. Le retable était splendide et les gens de la ville en étaient stupéfaits. Ce fut donc d’autant plus facile, une fois le travail terminé, de demander la main de Marie à son père. Celui-ci, persuadé que Fatouréng aller devenir très riche grâce à son talent, accepta sans hésiter. Le mariage eut lieu au printemps à Saint-Jean comme le veut la tradition : on se marie dans le pays de la femme.
Mais Bessans manquait à Fatouréng et au milieu de l’été, sa femme et lui s’y installèrent. Les années passèrent et la vie suivait son cours. Marie s’occupait des enfants et du bétail tandis que Fatouréng sculptait. Des statues de saints, des retables pour les églises ou les chapelles de la vallée et même pour celles de l’autre côté de la montagne, à Suse et à Novalaise. La vie était belle, il était amoureux comme au premier jour et il était riche !
Mais le bonheur ne dure qu’un temps ! Un soir, alors qu’il était seul dans son atelier, la lumière de sa petite lampe à huile s’éteignit brusquement. Fatouréng la ralluma et au moment où la flamme jaillissait du « créju », le Diable apparut derrière son établi !
-J’espère que ne m’as pas oublié, ni le pacte que nous avons fait il y a quinze ans ? J’ai besoin de tes services et je reviendrai te chercher dans une semaine.
Le Diable disparut comme il était venu. Le « goffo » était effondré, allait-il tout perdre ? Sa femme, ses enfants, son travail, sa vie. Quand il rentra chez lui, Marie s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.
- Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu le Diable !
Elle ne croyait pas si bien dire, Fatouréng s’assit sur une chaise et éclata en sanglots et il lui raconta toute l’histoire.
- Mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir si tu n’es pas là pour t’occuper de nous ?
Ce soir-là, Fatouréng et Marie ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun cherchant de son côté une solution pour que le pacte devienne caduc. Au petit matin, Marie eut une idée.
- Fatouréng, si tu as risqué ta vie par amour pour moi, alors le Diable, par amour, peut faire lui aussi n’importe quoi ! Comme par exemple rompre le contrat qui te lie à lui.
Marie n’avait pas terminé sa phrase que Fatouréng sauta hors de son lit.
- Quelle femme de tête tu es, Marie ! Ce n’est peut-être pas fini pour nous.
- Mais que vas-tu faire ?
- Tu verras bien, répondit-il en se précipitant vers son atelier.
Il fallait faire vite, il n’avait plus que six jours avant le retour du diable. Il prit une bille de pin cembro et commença à la dégrossir... Une statue aux formes étranges naquit. Au cinquième jour, la pièce était presque terminée. Fatouréng la montra à Marie.
- Tu crois que ça va lui plaire ?
- Mon Dieu ! Qu’elle est belle, c’est magnifique.
- Je n’ai plus qu’à finir de la poncer et notre sort est entre ses mains.
Le jour suivant, comme prévu, le Diable apparut dans l’atelier.
- Tu es prêt, lui dit-il.
- Non, je ne veux pas venir avec toi.
- Comment oses-tu me défier ? Tu as signé Fatouréng ! Je ne veux pas te défier, mais j’ai quelque chose à te proposer en échange de ma vie.
- Eh bien, il faut que cette chose soit vraiment extraordinaire, ricana le Diable.
- Ça, c’est à toi de voir !
D’un geste rapide, Fatouréng retira le drap qui recouvrait la statue. Le Diable en eut le souffle coupé ! Devant lui, se tenait une diablesse d’une si grande beauté qu’il en tomba immédiatement amoureux. Tout était parfait. Fatouréng avait réalisé pour Satan la plus belle de toutes ses œuvres !
-Ce que tu as fait là est bien risqué, mais j’avoue que dans toute mon existence, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’accepte ! Ta vie en échange de cette merveille.
En un tour de magie, Satan donna vie à la diablesse. Juste avant de disparaître, le Diable se retourna une dernière fois vers le « goffo ».
-Tu crois peut-être que je t’ai donné un don, il y a quinze ans, eh bien tu te trompes ! Je t’ai simplement dit ce que tu devais faire, mais pour ton talent de sculpteur, je n’y suis pour rien. C’est Toi et toi seul !
Le Diable et la diablesse disparurent pour toujours. Fatouréng et sa famille coulèrent des jours heureux. Et c’est depuis ce temps-là, qu’à Bessans on sculpte des Diables bien sûr ! Mais aussi des « Diablesses »
Tout le monde connaît les « Diables de Bessans » et leurs légendes. Mais connaissez-vous l’histoire de « Fatouréng », ce bessanais qui vivait au 17ème siècle ?
A cette époque, la vie au village n’était pas rose tous les jours. Pour subsister dans ces hautes vallées alpines, tous les habitants devaient travailler d’arrache-pied avant que l’hiver n’arrive. Il fallait être capable de tout faire : soigner les vaches et les brebis, semer et récolter le seigle et l’orge malgré l’altitude et le froid, ramasser le foin jusqu’au sommet de la montagne, chasser lièvres et chamois, construire sa maison, couper le bois pour l’hiver…
Bref … ! Toutes les tâches nécessaires à la survie des Bessanais.
Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout cela ? Eh bien, c’est qu’au village vivait un jeune Bessanais qui s’appelait Fatouréng, mais que tout le monde surnommait en patois « lo goffo », ce qui veut dire le maladroit.
Ce jeune Fatouréng était le dernier fils de sa famille qui en comptait quatre. Le premier était agriculteur et allait reprendre l’exploitation de ses parents, le deuxième était rentré dans les ordres, le troisième était soldat et le quatrième, Fatouréng, lui, ne faisait rien. En effet, tout ce que touchait ce garçon, il le cassait tant il était maladroit. Cela ne pouvait durer bien longtemps. Fatouréng serait bientôt en âge de travailler et s’il ne changeait pas, son père allait le mettre à la porte. Pauvre Fatouréng ! Tout le monde se moquait de lui et personne ne lui faisait confiance, même pour le plus petit travail comme ratisser le foin, il réussissait à casser le râteau.
Seul « Fatoure », son grand-père, acceptait encore de s’occuper de lui. Pour la foire de Saint-Jean, le brave Fatoure l’emmena avec lui. Cette foire était dans la vallée, l’un des plus grands événements de l’automne. Les Bessanais qui avaient engraissé leurs génisses tout l’été, grâce à la bonne herbe des alpages, espéraient les vendre à bon prix afin d’améliorer leur quotidien.
La route était longue et il fallait plus de deux jours pour se rendre à la ville. Fatouréng et son grand-père avaient beaucoup marché et peu dormi, si bien qu’ils étaient arrivés les premiers sur le champ de foire. Pour une fois, la chance sourit au « goffo » et grâce au talent de maquignon du grand-père, ils réussirent à vendre leurs bêtes à très bon prix. Le père Fatoure pour fêter l’événement décida d’offrir au « goffo » chose très rare pour l’époque, un repas à l’auberge du « soleil ». Cette auberge était l’une des plus grandes de la ville et elle était réputée comme une des meilleures.
Fatouréng, son grand-père et quelques Bessanais se mirent à table et c’est à ce moment que tout bascula dans la vie de Fatouréng .
Le cœur de « goffo » s’arrêta de battre quand la servante traversa la salle du restaurant. Elle était la fille la plus belle qu’il eût jamais vue. Ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ses formes avantageuses, tout cela en faisait un ange. Fatouréng se figea sur lui-même en contemplant cette jolie fille.
Son grand-père s’en rendit compte et lui demanda s’il était fou car il n’avait pas touché son repas.
En le regardant de plus près, il comprit bien vite pourquoi Fatouréng avait perdu l’appétit ; c’était : « L’Amour ».
En sortant du restaurant, le regard de Fatouréng croisa celui de la belle inconnue, un frisson merveilleux traversa son corps, la servante fut elle aussi troublée car elle laissa tomber toutes les assiettes qu’elle tenait.
Tout était donc possible pour Fatouréng, mais il fallait rentrer à Bessans et la route était encore longue. Sur le chemin du retour, il marchait comme un automate, il ne répondait pas quand on lui parlait, la seule chose qu’il avait en tête était le souvenir du regard profond des yeux bleus de la belle servante.
Son grand-père vint à sa hauteur et lui dit :
- Tu sais Fatouréng, ne te fais pas trop d’illusions, cette fille n’est pas pour toi, c’est la fille de l’aubergistes et, à moins que par miracle tu ne deviennes très riche, son père ne te donnera jamais sa main.
De retour au village, Fatouréng passait ses journées à errer, ses seules pensées étaient pour sa belle dont il ne connaissait même pas le prénom. Il ne faisait déjà pas grand-chose d’habitude, mais alors là, il ne faisait plus rien du tout. Son père hurlait après lui du matin au soir et cela ne pouvait plus durer. Mais que faire ?
- Le cœur a ses raisons que la raison ignore, comment devenir riche ? se dit Fatouréng tout en marchant le long du torrent, je casse tout ce que je touche, je ne sais rien faire de mes dix doigts, seul le Diable pourrait me sauver !
Qu’avait-il dit là ! Dans un grand éclair blanc, suivi d’un formidable grondement de tonnerre, le Diable apparut !
- Tu m’as appelé, Fatouréng !
La peur saisit le « goffo ». Là, devant lui, le « malin » se tenait au milieu du chemin. Il était comme on le décrivait lors des veillées : quatre cornes sur la tête, un visage humain mais hideux, de grandes ailes de chauve-souris, des pattes de bouc et des serres d’aigle, il était terrifiant !
- Tu m’as appelé, répéta le Diable !
Fatouréng, paralysé par la peur arriva quand même à lui expliquer son affaire. Dans un grand rire satanique, le Diable lui répondit.
- Donc, tu veux devenir riche pour pouvoir épouser cette fille ? Je peux t’y aider. Mais es-tu bien sûr de vouloir pactiser avec moi ? Car tu sais, si tu signes, je reviendrai te chercher dès que j’aurai besoin de toi.
- Oui, répondit Fatouréng, car sans cette fille, je meurs à petit feu, alors…
Alors le Diable sorti un stylet et d’un geste rapide, piqua le doigt de Fatouréng d’où perla une goutte de sang.
- Signe là, lui ordonna le Diable en lui tendant un parchemin, et ton vœu sera exaucé.
Fatouréng signa le contrat avec son propre sang.
- Mais que dois-je faire pour devenir riche ? demanda-t-il.
Le Diable, juste avant de s’envoler dans un fracas terrible, lui cria :
- Essaie de sculpter Fatouréng.
- Sculpter, quelle drôle d’idée, je ne sais pas tenir une gouge sans me couper pensa le « goffo ».
A cette époque, Bessans était réputé pour ses sculpteurs. En effet, les Clappier, les Fodéré et bien d’autres avaient sculpté grand nombre de retables et de statues de saints dans toute la vallée, même jusqu’à Rome. Bien sûr, ils étaient tous devenus très riches. Fatouréng croyait avoir rêvé, mais la marque au bout de son doigt lui prouvait que non. Il avait bel et bien rencontré le Diable.
Dès le lendemain, il prit un morceau de pin cembro et avec son couteau de berger, il sculpta une petite vierge à l’enfant d’une beauté exceptionnelle. Son grand-père n’en crut pas ses yeux. Le « goffo » avait réalisé une pièce des grands Maîtres sculpteurs.
- Tu sais Fatouréng, j’ai peut-être une idée pour que tu deviennes riche. L’autre jour à la foire, j’ai entendu dire que les moines de la cathédrale de Saint-Jean souhaitaient faire réaliser un retable monumental en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et que dans le mois de décembre, un concours allait se tenir pour désigner le meilleur sculpteur. Il ne te reste plus que deux mois pour t’entraîner. Prends ces vieilles gouges et mets-toi au travail.
Fatouréng se mit à sculpter jour et nuit. Après la Vierge il décida de s’attaquer à un Saint Antoine patron du bétail. La statue fut réalisée en moins d’une semaine. On aurait dit que Fatouréng avait fait ça toute sa vie. Son Saint Antoine n’avait rien à envier aux statues de l’Eglise, ni ses autres pièces d’ailleurs, qui étaient plus belles les unes que les autres. Le concours allait bientôt commencer. Fatouréng était prêt.
Après avoir préparé son baluchon avec quelques effets et ses outils, il embrassa sa famille et quitta le village le cœur serré. C’était la première fois qu’il partait seul sans son grand-père. Dès son arrivée à Saint Jean, il se rendit près de l’auberge pour essayer d’entrevoir celle qui avait pris son cœur. Quel soulagement quand il la vit traverser la salle ! Elle était toujours aussi ravissante !
- Il faut que je gagne sinon je ne pourrai jamais vivre sans elle, se dit-il.
Le cœur léger et plein d’espoir, il partit s’inscrire au concours. Dans la cathédrale, de nombreux sculpteurs se préparaient. Ceux de Bessans qui connaissaient Fatouréng se moquèrent de lui.
- Dis, le « goffo », essaie au moins de ne pas te couper les doigts !
Les moines donnèrent le sujet de l’œuvre : une statue de Saint Jean-Baptiste portant un agneau sur une bible, à réaliser en quatre jours. Dans la cathédrale on n’entendit plus que les coups de maillets. Fatouréng travailla sans arrêt, pendant ces quatre jours, il ne dormit pratiquement pas et il fut l’un des premiers à terminer son œuvre, il peut ainsi avoir le temps de fignoler sa statue. Quand la cloche sonna pour annoncer la fin du concours, un grand silence se fit.
Les moines inspectèrent toutes les statues puis se réunirent pour désigner le gagnant. Le doute envahit notre ami. Bien sûr, sa statue était magnifique, mais ce n’était pas la seule ! La tension était à son comble…
Enfin, quand les prêtres désignèrent à la surprise générale Fatouréng vainqueur se fut pour lui un immense soulagement. Il allait pouvoir enfin réaliser son rêve. Dès le lendemain, il se mit à travailler au retable de la cathédrale. Grâce à la prime obtenue, il logeait à l’auberge du Soleil et ainsi, pendant plusieurs mois il put vivre tout près de Marie, sa bien-aimée.
Marie n’était pas insensible au charme du « goffo », d’autant plus que sa réputation de grand sculpteur n’était plus à faire. Tout le monde à Saint-Jean parlait de lui. Le retable était splendide et les gens de la ville en étaient stupéfaits. Ce fut donc d’autant plus facile, une fois le travail terminé, de demander la main de Marie à son père. Celui-ci, persuadé que Fatouréng aller devenir très riche grâce à son talent, accepta sans hésiter. Le mariage eut lieu au printemps à Saint-Jean comme le veut la tradition : on se marie dans le pays de la femme.
Mais Bessans manquait à Fatouréng et au milieu de l’été, sa femme et lui s’y installèrent. Les années passèrent et la vie suivait son cours. Marie s’occupait des enfants et du bétail tandis que Fatouréng sculptait. Des statues de saints, des retables pour les églises ou les chapelles de la vallée et même pour celles de l’autre côté de la montagne, à Suse et à Novalaise. La vie était belle, il était amoureux comme au premier jour et il était riche !
Mais le bonheur ne dure qu’un temps ! Un soir, alors qu’il était seul dans son atelier, la lumière de sa petite lampe à huile s’éteignit brusquement. Fatouréng la ralluma et au moment où la flamme jaillissait du « créju », le Diable apparut derrière son établi !
-J’espère que ne m’as pas oublié, ni le pacte que nous avons fait il y a quinze ans ? J’ai besoin de tes services et je reviendrai te chercher dans une semaine.
Le Diable disparut comme il était venu. Le « goffo » était effondré, allait-il tout perdre ? Sa femme, ses enfants, son travail, sa vie. Quand il rentra chez lui, Marie s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.
- Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu le Diable !
Elle ne croyait pas si bien dire, Fatouréng s’assit sur une chaise et éclata en sanglots et il lui raconta toute l’histoire.
- Mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir si tu n’es pas là pour t’occuper de nous ?
Ce soir-là, Fatouréng et Marie ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun cherchant de son côté une solution pour que le pacte devienne caduc. Au petit matin, Marie eut une idée.
- Fatouréng, si tu as risqué ta vie par amour pour moi, alors le Diable, par amour, peut faire lui aussi n’importe quoi ! Comme par exemple rompre le contrat qui te lie à lui.
Marie n’avait pas terminé sa phrase que Fatouréng sauta hors de son lit.
- Quelle femme de tête tu es, Marie ! Ce n’est peut-être pas fini pour nous.
- Mais que vas-tu faire ?
- Tu verras bien, répondit-il en se précipitant vers son atelier.
Il fallait faire vite, il n’avait plus que six jours avant le retour du diable. Il prit une bille de pin cembro et commença à la dégrossir... Une statue aux formes étranges naquit. Au cinquième jour, la pièce était presque terminée. Fatouréng la montra à Marie.
- Tu crois que ça va lui plaire ?
- Mon Dieu ! Qu’elle est belle, c’est magnifique.
- Je n’ai plus qu’à finir de la poncer et notre sort est entre ses mains.
Le jour suivant, comme prévu, le Diable apparut dans l’atelier.
- Tu es prêt, lui dit-il.
- Non, je ne veux pas venir avec toi.
- Comment oses-tu me défier ? Tu as signé Fatouréng ! Je ne veux pas te défier, mais j’ai quelque chose à te proposer en échange de ma vie.
- Eh bien, il faut que cette chose soit vraiment extraordinaire, ricana le Diable.
- Ça, c’est à toi de voir !
D’un geste rapide, Fatouréng retira le drap qui recouvrait la statue. Le Diable en eut le souffle coupé ! Devant lui, se tenait une diablesse d’une si grande beauté qu’il en tomba immédiatement amoureux. Tout était parfait. Fatouréng avait réalisé pour Satan la plus belle de toutes ses œuvres !
-Ce que tu as fait là est bien risqué, mais j’avoue que dans toute mon existence, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’accepte ! Ta vie en échange de cette merveille.
En un tour de magie, Satan donna vie à la diablesse. Juste avant de disparaître, le Diable se retourna une dernière fois vers le « goffo ».
-Tu crois peut-être que je t’ai donné un don, il y a quinze ans, eh bien tu te trompes ! Je t’ai simplement dit ce que tu devais faire, mais pour ton talent de sculpteur, je n’y suis pour rien. C’est Toi et toi seul !
Le Diable et la diablesse disparurent pour toujours. Fatouréng et sa famille coulèrent des jours heureux. Et c’est depuis ce temps-là, qu’à Bessans on sculpte des Diables bien sûr ! Mais aussi des « Diablesses »


La Légende de Duvallon
Quand j’étais petit garçon, l’été, j’allais avec mes grands-parents à Ribon.
Ribon, que de souvenirs évoque pour moi ce nom ? Mon grand-père possédait un chalet, tout là-haut sur cet alpage.
Dès la mi-juillet, quand l’école était finie, j’allais passer plusieurs jours en montagne avec le Pépé et la Mémé Anne. Toute la journée, je jouais autour du chalet avec Fineau le chien, sous l’œil attentif de ma grand-mère.
Vers 6 heures du soir, j’accompagnais mon grand-père quand il allait chercher les vaches de l’autre côté du torrent, avec Fineau, c’était à celui qui courait le plus vite pour ramener le troupeau près de la passerelle. Les bêtes, une par une, suivaient le sentier qui menait au chalet. La grand-mère Anne nous attendait avec les seaux pour la traite du soir. Même en été, la nuit tombe vite après le coucher du soleil. Avant de refermer la porte je ne me lassais pas d’admirer, là-bas vers le couchant, les dernières lueurs pourpres du ciel.
La soupe aux herbes à peine avalée, je me glissais sous la couverture dans le lit clos, et mes yeux fatigués par le grand air de la montagne se fermaient très vite…
- Duvallon… C’est l’heure…
Tous les matins, mon grand-père avait l’habitude de me réveiller en me secouant et de prononcer cette phrase rituelle.
Un après-midi, alors que nous gardions tous les deux les vaches près du grand rocher vers l’Arcelle, je lui demandais :
Dis Pépé, pourquoi quand tu me réveilles, tu dis toujours : Duvallon… C’est l’heure… ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, d’un geste habituel, il se frisa la moustache. Au bout de quelques instants il me dit :
Quand j’étais petit comme toi, mon grand-père me raconta une histoire, une histoire que lui avait déjà dit, il y a très longtemps, son grand-père à lui. C’est l’histoire de Duvallon.
Il y a longtemps, très longtemps de cela, vivait au hameau de la Chalp, en aval de Bessans, un beau jeune homme qui s’appelait Duvallon. Il était fort épris d’une jeune fille du village et souvent il venait la voir après le travail malgré les quelques lieues qui les séparaient.
Anne était une des plus belles filles de Bessans et tous les deux formaient un couple magnifique. Ils faisaient bien des envieux dans le village car non seulement ils étaient beaux mais aussi d’une grande intelligence. Les fées ne les avaient pas oubliés à leur naissance.
Ce soir-là, Duvallon, après avoir une dernière fois embrassé sa promise, prit le chemin de la Chalp pour s’en retourner chez lui. Il devait se hâter car au mois de décembre la neige et le mauvais temps ne facilitaient pas le trajet.
A peine eut-il quitté les dernières maisons du village que le vent se leva en tourmente. Les bourrasques de neige lui cinglaient le visage malgré la capuche de son grand manteau qu’il avait rabattue sur ses yeux. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Même avec une connaissance parfaite du pays, il avait du mal à se repérer sous les rafales neigeuses. Plus d’une fois il perdit pied et se retrouva le nez dans la neige. Il n’avait fait que deux kilomètres et malgré sa force et son endurance, il était exténué.
Par le Diable ! S’écria Duvallon, je n’en peux plus, si je n’avance pas encore, je vais mourir ici. Jamais je ne reverrai Anne ma douce fiancée…
Le vent redoubla de force, un éclair fulgurant déchira la nuit, et dans la lueur, là, devant les yeux e Duvallon apparut un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à large bord, revêtu d’une grande cape noire.
Tu m’as appelé Duvallon ? Et bien me voilà. Ne crains rien… Je te parle en ami…
Tu voudrais bien arriver sain et sauf dans ta maison de la Chalp, n’est-ce pas ?
Duvallon, malgré son courage n’avait plus la force de se relever. Il n’avait jamais vu cet homme ni à Bessans, ni en bas à Lanslebourg, ni aux foires de la vallée.
C’est vrai que j’aimerai bien me retrouver devant un bon feu, là-bas, chez moi…
Eh bien, tu n’as qu’à signer ce papier et en moins de temps que tu le penses, tu seras rendu devant ta maison à la Chalp…
Duvallon eut un doute.
C’est trop beau pour être vrai. I avait déjà entendu de vieilles histoires où un habitant de la Goulaz avait fait un pacte avec le Diable… Mais, que me demandes-tu, étranger ?
Ton âme !
Mon âme ! Plutôt rester là…
Comme tu veux Duvallon, mais adieu à la vie, adieu à Anne la belle, ta promise, adieu aux honneurs et à la fortune, mais si tu signes ce papier, pendant cinquante ans tu auras tout cela et tu posséderas des pouvoirs surnaturels qui te permettront de réaliser tout ce que tu désires…
Perdre la vie, passe encore, mais perdre Anne dont il était follement amoureux, ce n’était pas possible.
Que dois-je faire ?
Prends cette plume…
Le Diable présenta à Duvallon une plume de son chapeau, mais avant que le jeune homme ne tendît la main, il l’enfonça dans le bras du malheureux, si fort que le sang perla sur la peau.
Signe à cet endroit.
Duvallon a signé… Signé avec son sang… Le Diable a disparu. Comme par miracle, la tempête a cessé, un grand calme tout alentour…
J’ai vendu mon âme au Diable… Mais seulement dans cinquante ans… Bah ! On verra bien.
Arrivé au bord de l’Arc, il lui restait encore un long chemin pour arriver chez lui.
Voyons voir si mes pouvoirs sont réels.
Il étendit largement son manteau sur les eaux tumultueuses du torrent et s’installa, très à son aise sur cet esquif improvisé. La vague le porta à deux pas de son chalet.
Depuis ce jour, Duvallon multipliait les prouesses quotidiennes. Quand il avait besoin de bois pour son chauffage, il allait dans la forêt de Chantelouve, et là, avec son couteau, il abattait les plus gros mélèzes et les transportait sans effort. Pour manger, il se rendait là-haut sur l’Arcelle où se trouvent les troupeaux de chamois et d’un seul jet de pierre il en tuait toujours deux ou trois. Il fit son apprentissage de maréchal-ferrant à Lanslevillard. Là encore, il étonnait le monde à sa façon de ferrer les chevaux. Il leur coupait les pattes à la hauteur du jarret et plaçait les fers aux sabots avant de rattacher sans difficultés, les pattes amputées. Puis Duvallon eut vingt ans, il fut affecté au service du Roi Louis le bien-aimé et servit en Italie dans un régiment de dragons.
Au cours des différentes batailles, il se couvrit de gloire, il était toujours le premier sur l’ennemi et ses prouesses lui valurent de devenir Sergent.
Un jour, au cours d’une campagne malheureuse, son escadron se trouva cerné dans une forteresse entourée par de hautes murailles et un fossé profond.
Nous sommes perdus, dit le Capitaine, mais pour l’honneur, nous nous battrons jusqu’au dernier.
Perdu ? Pas si sûr, mon Capitaine… Osa déclarer son ordonnance.
Expliquez-vous Sergent.
Et oui, l’ordonnance du Capitaine n’était autre que Duvallon.
Mon Capitaine, si je parvenais à ramener des renforts et à libérer la forteresse, quelle récompense m’accorderiez-vous ?
A celui qui accomplirait un tel exploit impossible, j’accorderai son congé, son cheval et ses armes…
L’officier n’eut pas le temps d’en dire davantage. Duvallon exécutait un salut impeccable.
A bientôt mon Capitaine.
Détachant son cheval de la barrière, un alezan magnifique, aussi exceptionnel que son cavalier, Duvallon lui fit prendre du recul. Affectueusement, il flatte son encolure, puis se penchant, lui parle à l’oreille. Par trois fois, il répète son nom :
Cambradin, Cambradin, Cambradin…
Cambradin était le nom que portait le Diable. Et résolument, pique des deux et fonce sur la muraille. Cambradin, le cheval, s’arrache si fort, si haut, qu’il paraît s’envoler par-dessus l’enceinte et le fossé. A peine de l’autre côté, il franchit d’un nouveau bond toutes les troupes ennemies.
Au petit jour, Duvallon toujours monté sur son fidèle Cambradin arrive en tête des renforts, l’ennemi est mis en déroute.
Mission accomplie mon Capitaine.
Soit ! Tu as réussi et je n’ai qu’une parole, prends ton cheval, tes armes et pars !
Pars tout de suite ! et va-t’en… Va-t’en au Diable…
Dégagé de ses obligations militaires Duvallon retourna dans son hameau de la Chalp où son amoureuse l’attendait et rien ne fut trop beau pour leurs épousailles.
Les garçons du village avaient coupé les sapins sur la commune voisine pour orner la maison, les filles les avaient décorés de mille fleurs toutes plus belles les unes que les autres.
Parée comme une reine, ravissante sous son « eskeuffa » de dentelle blanche, Anne portait sur sa poitrine la croix d’or que Duvallon lui avait offert.
Le village dansa toute la nuit. Jamais on n’avait vu pareille fête.
Anne et Duvallon connurent tout de suite une vie facile et ils coulèrent de jours heureux…
Mais, année après année, approchait inexorablement, l’échéance fatale… Bientôt Duvallon appartiendrait au Diable…
Anne voyait bien que son mari n’était plus le même, en vain elle l’interrogeait, mais lui, répondait évasivement…
L’hiver arriva sur le hameau de la Chalp. Cette nuit était la nuit fatidique où Duvallon devait appartenir au Diable ! Il se coucha dans le lit clos près de sa femme mais il ne put trouver le sommeil. Dehors, le vent soufflait, mais entre deux rafales, il entendit :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Duvallon e leva sans bruit, enfilant sa pèlerine il sortit. Là ! Cambradin l’attendait et tout de suite ils disparurent dans la nuit… Quel méfait commirent-ils ? Nul ne le sait.
Quand Duvallon rentra au petit matin, Anne l’attendait devant la porte.
- Où es-tu allé cette nuit ?
Duvallon tomba à genoux aux pieds de son épouse, en quelques mots il révéla à sa femme son terrible secret.
La nuit suivante, à minuit, Cambradin appela de nouveau :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Le pauvre Duvallon s’apprêtait à obéir au Diable, mais Anne plus rapide sortit la première.
- Duvallon est à moi, par Dieu ! Depuis le jour de mes noces.
- Non répondit Cambradin, il a signé un pacte avec son sang. Il m’appartient, je l’emporte.
- La preuve qu’il est à moi, la voici, dit-elle en tendant sa main où brillait l’anneau de leur mariage. Et se faisant, elle toucha le Diable avec l’alliance.
Horreur ! Le Diable fou de douleur au contact de cet objet béni, sursauta, hurla et disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anne et Duvallon allèrent à Bessans. Là, ils se rendirent auprès du révérend curé. Ils lui expliquèrent toute l’histoire.
- Mes pauvres enfants, vous voilà dans une bien mauvaise passe, je ne peux rien faire pour vous. Seul le très Saint Père saura vous conseiller. De retour à la Chalp, Duvallon ne perdit pas de temps. Il rassembla quelques affaires et après avoir embrassé sa femme, parti vers Rome par le Mont-Cenis. Pendant tout le temps que dura son voyage, Duvallon ne cessa de prier. Enfin le 24 décembre, il arriva devant le Saint Siège.
Pour voir le Souverain Pontif, ce ne fut pas chose aisée. Mais enfin, Duvallon est là, agenouillé devant lui.
- Très Saint Père, aidez-moi car j’ai péché très… très… Duvallon ne trouvait plus ses mots. D’un geste, Sa Sainteté l’interrompit.
- D’abord d’où viens-tu ?
- De Bessans, mon très Saint Père.
- Ah ! De Bessans, le pays des Diables… Et Duvallon lui raconta toute l’histoire…
Le Pape réfléchissait… Comment sauver cette brebis égarée ? Finalement, il se pencha vers Duvallon :
- Il ne sera pas dit qu’un soir de Noël je rejette un pêcheur repentant. Ecoute bien, Duvallon, pour le salut de ton âme et pour te délier du pacte signé avec le Diable, tu devras, cette nuit même, entendre trois messes de minuit en des lieux différents. L’une en la basilique de Saint-pierre de Rome, l’autre à Notre Dame de Paris et la troisième dans ton village de Bessans.
Duvallon se retrouva seul. Comment réaliser une pareille prouesse ?
- Mais pourquoi, se dit-il, ne pas encore utiliser le Diable ? Alors, il l’appela.
- Cambradin ! Je veux un cheval, mais un cheval le plus rapide du monde.
Aussitôt, une bête magnifique piaffa devant Duvallon.
- A quelle vitesse peux-tu aller ?
- A la vitesse du son…
- Ce n’est pas assez. Cambradin, un autre. Un fier Alezan se présenta.
- Et toi, quelle est ta vitesse ?
- Je vais aussi vite que la lumière.
- Non, ce n’est pas toi que je veux. Cambradin, un autre. Alors, du fond de la nuit, surgit un superbe étalon.
- Je file aussi vite que la pensée.
- Voilà, c’est toi que je veux.
Il enfourcha aussitôt sa monture. Ainsi, grâce à ce cheval qui allait aussi vite que la pensée, Duvallon put assister aux trois messes de minuit. Il se retrouva sur le parvis de l’église de Bessans pour la dernière, à côté d’Anne son épouse et tout le village réuni.
A la sortie de la messe, Cambradin attendait.
- Duvallon… C’est l’heure…
- Monsieur Cambradin, dit Duvallon, montrez-moi le parchemin.
Le Diable sortit le papier de sous son manteau, le pacte que Duvallon avait signé cinquante ans plus tôt et le tendit à Duvallon.
-Regarde, Anne, la signature a disparu ; se tournant vers Cambradin, Monsieur je ne vous connais point, il y a rien sur ce parchemin qui nous lie en quelque sorte.
Le Diable s’empara du papier, à sa stupéfaction la signature n’y était plus. Il disparut dans un grand fracas, vite couvert par les cloches e l’église annonçant Noël !
Par Dieu ! Dit-il, je ne vais pas me laisser faire par la tourmente.
Il fit encore quelques pas, mais ne sachant plus où il était, il glissa dans la pente, cul par-dessus tête et ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il récupéra ses esprits.
Ainsi finit l’histoire de Duvallon. Il vécut encore de longues années auprès d’Anne sa courageuse épouse. Bien des années ont passé depuis, et là-bas, au hameau de la Chalp, seules quelques pierres marquent l’endroit de la maison de Duvallon.
Ribon, que de souvenirs évoque pour moi ce nom ? Mon grand-père possédait un chalet, tout là-haut sur cet alpage.
Dès la mi-juillet, quand l’école était finie, j’allais passer plusieurs jours en montagne avec le Pépé et la Mémé Anne. Toute la journée, je jouais autour du chalet avec Fineau le chien, sous l’œil attentif de ma grand-mère.
Vers 6 heures du soir, j’accompagnais mon grand-père quand il allait chercher les vaches de l’autre côté du torrent, avec Fineau, c’était à celui qui courait le plus vite pour ramener le troupeau près de la passerelle. Les bêtes, une par une, suivaient le sentier qui menait au chalet. La grand-mère Anne nous attendait avec les seaux pour la traite du soir. Même en été, la nuit tombe vite après le coucher du soleil. Avant de refermer la porte je ne me lassais pas d’admirer, là-bas vers le couchant, les dernières lueurs pourpres du ciel.
La soupe aux herbes à peine avalée, je me glissais sous la couverture dans le lit clos, et mes yeux fatigués par le grand air de la montagne se fermaient très vite…
- Duvallon… C’est l’heure…
Tous les matins, mon grand-père avait l’habitude de me réveiller en me secouant et de prononcer cette phrase rituelle.
Un après-midi, alors que nous gardions tous les deux les vaches près du grand rocher vers l’Arcelle, je lui demandais :
Dis Pépé, pourquoi quand tu me réveilles, tu dis toujours : Duvallon… C’est l’heure… ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, d’un geste habituel, il se frisa la moustache. Au bout de quelques instants il me dit :
Quand j’étais petit comme toi, mon grand-père me raconta une histoire, une histoire que lui avait déjà dit, il y a très longtemps, son grand-père à lui. C’est l’histoire de Duvallon.
Il y a longtemps, très longtemps de cela, vivait au hameau de la Chalp, en aval de Bessans, un beau jeune homme qui s’appelait Duvallon. Il était fort épris d’une jeune fille du village et souvent il venait la voir après le travail malgré les quelques lieues qui les séparaient.
Anne était une des plus belles filles de Bessans et tous les deux formaient un couple magnifique. Ils faisaient bien des envieux dans le village car non seulement ils étaient beaux mais aussi d’une grande intelligence. Les fées ne les avaient pas oubliés à leur naissance.
Ce soir-là, Duvallon, après avoir une dernière fois embrassé sa promise, prit le chemin de la Chalp pour s’en retourner chez lui. Il devait se hâter car au mois de décembre la neige et le mauvais temps ne facilitaient pas le trajet.
A peine eut-il quitté les dernières maisons du village que le vent se leva en tourmente. Les bourrasques de neige lui cinglaient le visage malgré la capuche de son grand manteau qu’il avait rabattue sur ses yeux. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Même avec une connaissance parfaite du pays, il avait du mal à se repérer sous les rafales neigeuses. Plus d’une fois il perdit pied et se retrouva le nez dans la neige. Il n’avait fait que deux kilomètres et malgré sa force et son endurance, il était exténué.
Par le Diable ! S’écria Duvallon, je n’en peux plus, si je n’avance pas encore, je vais mourir ici. Jamais je ne reverrai Anne ma douce fiancée…
Le vent redoubla de force, un éclair fulgurant déchira la nuit, et dans la lueur, là, devant les yeux e Duvallon apparut un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à large bord, revêtu d’une grande cape noire.
Tu m’as appelé Duvallon ? Et bien me voilà. Ne crains rien… Je te parle en ami…
Tu voudrais bien arriver sain et sauf dans ta maison de la Chalp, n’est-ce pas ?
Duvallon, malgré son courage n’avait plus la force de se relever. Il n’avait jamais vu cet homme ni à Bessans, ni en bas à Lanslebourg, ni aux foires de la vallée.
C’est vrai que j’aimerai bien me retrouver devant un bon feu, là-bas, chez moi…
Eh bien, tu n’as qu’à signer ce papier et en moins de temps que tu le penses, tu seras rendu devant ta maison à la Chalp…
Duvallon eut un doute.
C’est trop beau pour être vrai. I avait déjà entendu de vieilles histoires où un habitant de la Goulaz avait fait un pacte avec le Diable… Mais, que me demandes-tu, étranger ?
Ton âme !
Mon âme ! Plutôt rester là…
Comme tu veux Duvallon, mais adieu à la vie, adieu à Anne la belle, ta promise, adieu aux honneurs et à la fortune, mais si tu signes ce papier, pendant cinquante ans tu auras tout cela et tu posséderas des pouvoirs surnaturels qui te permettront de réaliser tout ce que tu désires…
Perdre la vie, passe encore, mais perdre Anne dont il était follement amoureux, ce n’était pas possible.
Que dois-je faire ?
Prends cette plume…
Le Diable présenta à Duvallon une plume de son chapeau, mais avant que le jeune homme ne tendît la main, il l’enfonça dans le bras du malheureux, si fort que le sang perla sur la peau.
Signe à cet endroit.
Duvallon a signé… Signé avec son sang… Le Diable a disparu. Comme par miracle, la tempête a cessé, un grand calme tout alentour…
J’ai vendu mon âme au Diable… Mais seulement dans cinquante ans… Bah ! On verra bien.
Arrivé au bord de l’Arc, il lui restait encore un long chemin pour arriver chez lui.
Voyons voir si mes pouvoirs sont réels.
Il étendit largement son manteau sur les eaux tumultueuses du torrent et s’installa, très à son aise sur cet esquif improvisé. La vague le porta à deux pas de son chalet.
Depuis ce jour, Duvallon multipliait les prouesses quotidiennes. Quand il avait besoin de bois pour son chauffage, il allait dans la forêt de Chantelouve, et là, avec son couteau, il abattait les plus gros mélèzes et les transportait sans effort. Pour manger, il se rendait là-haut sur l’Arcelle où se trouvent les troupeaux de chamois et d’un seul jet de pierre il en tuait toujours deux ou trois. Il fit son apprentissage de maréchal-ferrant à Lanslevillard. Là encore, il étonnait le monde à sa façon de ferrer les chevaux. Il leur coupait les pattes à la hauteur du jarret et plaçait les fers aux sabots avant de rattacher sans difficultés, les pattes amputées. Puis Duvallon eut vingt ans, il fut affecté au service du Roi Louis le bien-aimé et servit en Italie dans un régiment de dragons.
Au cours des différentes batailles, il se couvrit de gloire, il était toujours le premier sur l’ennemi et ses prouesses lui valurent de devenir Sergent.
Un jour, au cours d’une campagne malheureuse, son escadron se trouva cerné dans une forteresse entourée par de hautes murailles et un fossé profond.
Nous sommes perdus, dit le Capitaine, mais pour l’honneur, nous nous battrons jusqu’au dernier.
Perdu ? Pas si sûr, mon Capitaine… Osa déclarer son ordonnance.
Expliquez-vous Sergent.
Et oui, l’ordonnance du Capitaine n’était autre que Duvallon.
Mon Capitaine, si je parvenais à ramener des renforts et à libérer la forteresse, quelle récompense m’accorderiez-vous ?
A celui qui accomplirait un tel exploit impossible, j’accorderai son congé, son cheval et ses armes…
L’officier n’eut pas le temps d’en dire davantage. Duvallon exécutait un salut impeccable.
A bientôt mon Capitaine.
Détachant son cheval de la barrière, un alezan magnifique, aussi exceptionnel que son cavalier, Duvallon lui fit prendre du recul. Affectueusement, il flatte son encolure, puis se penchant, lui parle à l’oreille. Par trois fois, il répète son nom :
Cambradin, Cambradin, Cambradin…
Cambradin était le nom que portait le Diable. Et résolument, pique des deux et fonce sur la muraille. Cambradin, le cheval, s’arrache si fort, si haut, qu’il paraît s’envoler par-dessus l’enceinte et le fossé. A peine de l’autre côté, il franchit d’un nouveau bond toutes les troupes ennemies.
Au petit jour, Duvallon toujours monté sur son fidèle Cambradin arrive en tête des renforts, l’ennemi est mis en déroute.
Mission accomplie mon Capitaine.
Soit ! Tu as réussi et je n’ai qu’une parole, prends ton cheval, tes armes et pars !
Pars tout de suite ! et va-t’en… Va-t’en au Diable…
Dégagé de ses obligations militaires Duvallon retourna dans son hameau de la Chalp où son amoureuse l’attendait et rien ne fut trop beau pour leurs épousailles.
Les garçons du village avaient coupé les sapins sur la commune voisine pour orner la maison, les filles les avaient décorés de mille fleurs toutes plus belles les unes que les autres.
Parée comme une reine, ravissante sous son « eskeuffa » de dentelle blanche, Anne portait sur sa poitrine la croix d’or que Duvallon lui avait offert.
Le village dansa toute la nuit. Jamais on n’avait vu pareille fête.
Anne et Duvallon connurent tout de suite une vie facile et ils coulèrent de jours heureux…
Mais, année après année, approchait inexorablement, l’échéance fatale… Bientôt Duvallon appartiendrait au Diable…
Anne voyait bien que son mari n’était plus le même, en vain elle l’interrogeait, mais lui, répondait évasivement…
L’hiver arriva sur le hameau de la Chalp. Cette nuit était la nuit fatidique où Duvallon devait appartenir au Diable ! Il se coucha dans le lit clos près de sa femme mais il ne put trouver le sommeil. Dehors, le vent soufflait, mais entre deux rafales, il entendit :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Duvallon e leva sans bruit, enfilant sa pèlerine il sortit. Là ! Cambradin l’attendait et tout de suite ils disparurent dans la nuit… Quel méfait commirent-ils ? Nul ne le sait.
Quand Duvallon rentra au petit matin, Anne l’attendait devant la porte.
- Où es-tu allé cette nuit ?
Duvallon tomba à genoux aux pieds de son épouse, en quelques mots il révéla à sa femme son terrible secret.
La nuit suivante, à minuit, Cambradin appela de nouveau :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Le pauvre Duvallon s’apprêtait à obéir au Diable, mais Anne plus rapide sortit la première.
- Duvallon est à moi, par Dieu ! Depuis le jour de mes noces.
- Non répondit Cambradin, il a signé un pacte avec son sang. Il m’appartient, je l’emporte.
- La preuve qu’il est à moi, la voici, dit-elle en tendant sa main où brillait l’anneau de leur mariage. Et se faisant, elle toucha le Diable avec l’alliance.
Horreur ! Le Diable fou de douleur au contact de cet objet béni, sursauta, hurla et disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anne et Duvallon allèrent à Bessans. Là, ils se rendirent auprès du révérend curé. Ils lui expliquèrent toute l’histoire.
- Mes pauvres enfants, vous voilà dans une bien mauvaise passe, je ne peux rien faire pour vous. Seul le très Saint Père saura vous conseiller. De retour à la Chalp, Duvallon ne perdit pas de temps. Il rassembla quelques affaires et après avoir embrassé sa femme, parti vers Rome par le Mont-Cenis. Pendant tout le temps que dura son voyage, Duvallon ne cessa de prier. Enfin le 24 décembre, il arriva devant le Saint Siège.
Pour voir le Souverain Pontif, ce ne fut pas chose aisée. Mais enfin, Duvallon est là, agenouillé devant lui.
- Très Saint Père, aidez-moi car j’ai péché très… très… Duvallon ne trouvait plus ses mots. D’un geste, Sa Sainteté l’interrompit.
- D’abord d’où viens-tu ?
- De Bessans, mon très Saint Père.
- Ah ! De Bessans, le pays des Diables… Et Duvallon lui raconta toute l’histoire…
Le Pape réfléchissait… Comment sauver cette brebis égarée ? Finalement, il se pencha vers Duvallon :
- Il ne sera pas dit qu’un soir de Noël je rejette un pêcheur repentant. Ecoute bien, Duvallon, pour le salut de ton âme et pour te délier du pacte signé avec le Diable, tu devras, cette nuit même, entendre trois messes de minuit en des lieux différents. L’une en la basilique de Saint-pierre de Rome, l’autre à Notre Dame de Paris et la troisième dans ton village de Bessans.
Duvallon se retrouva seul. Comment réaliser une pareille prouesse ?
- Mais pourquoi, se dit-il, ne pas encore utiliser le Diable ? Alors, il l’appela.
- Cambradin ! Je veux un cheval, mais un cheval le plus rapide du monde.
Aussitôt, une bête magnifique piaffa devant Duvallon.
- A quelle vitesse peux-tu aller ?
- A la vitesse du son…
- Ce n’est pas assez. Cambradin, un autre. Un fier Alezan se présenta.
- Et toi, quelle est ta vitesse ?
- Je vais aussi vite que la lumière.
- Non, ce n’est pas toi que je veux. Cambradin, un autre. Alors, du fond de la nuit, surgit un superbe étalon.
- Je file aussi vite que la pensée.
- Voilà, c’est toi que je veux.
Il enfourcha aussitôt sa monture. Ainsi, grâce à ce cheval qui allait aussi vite que la pensée, Duvallon put assister aux trois messes de minuit. Il se retrouva sur le parvis de l’église de Bessans pour la dernière, à côté d’Anne son épouse et tout le village réuni.
A la sortie de la messe, Cambradin attendait.
- Duvallon… C’est l’heure…
- Monsieur Cambradin, dit Duvallon, montrez-moi le parchemin.
Le Diable sortit le papier de sous son manteau, le pacte que Duvallon avait signé cinquante ans plus tôt et le tendit à Duvallon.
-Regarde, Anne, la signature a disparu ; se tournant vers Cambradin, Monsieur je ne vous connais point, il y a rien sur ce parchemin qui nous lie en quelque sorte.
Le Diable s’empara du papier, à sa stupéfaction la signature n’y était plus. Il disparut dans un grand fracas, vite couvert par les cloches e l’église annonçant Noël !
Par Dieu ! Dit-il, je ne vais pas me laisser faire par la tourmente.
Il fit encore quelques pas, mais ne sachant plus où il était, il glissa dans la pente, cul par-dessus tête et ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il récupéra ses esprits.
Ainsi finit l’histoire de Duvallon. Il vécut encore de longues années auprès d’Anne sa courageuse épouse. Bien des années ont passé depuis, et là-bas, au hameau de la Chalp, seules quelques pierres marquent l’endroit de la maison de Duvallon.


La Légende de Djan Djors, le Sculpteur de Diables
Le soleil venait de passer derrière la pointe de Charbonnel, l’ombre envahissait la vallée et les maisons des Vincendières étaient plongées dans une clarté diffuse. Le vent en cette fin d’après-midi rabattait la fumée des cheminées à travers les ruelles du village.
Là-haut, au Crey, dans quelques minutes, la brume cernerait les maisons et tout doucement le hameau s’endormirait pour la nuit.
Légende de Djan Djors, le sculpteur de diables
par Georges Personnaz,
Dans la petite pièce qui lui servait d’atelier, Djan Djors alluma le « crésu », la petite flamme fit apparaître sur l’établi une ébauche de statue que notre homme avait commencée au début de la semaine.
La pièce de bois était tirée d’un tronc de pin cembro que Djan Djors avait coupé deux ans plus tôt dans la forêt de Chantelouve. Le bois était bien sec maintenant, et chaque coup de gouge enlevait une écaille nette. Les coups de maillet tombaient réguliers sur le manche de l’outil. Djan Djors avait reçu commande d’un Saint Bernard de Menthon enchaînant un diable avec son étole. Cette statue devait prendre place dans la petite chapelle qui se trouve au pied du hameau du Villaron. Pourquoi avait-on demandé à Djan Djors d’exécuter cette œuvre ? D’autres sculpteurs bien plus célèbres déjà, comme Jean-Baptiste Clappier ou encore ses neveux, étaient depuis des années les maîtres sculpteurs reconnus par tous.
Les jours passaient. Sur l’établi, Djan Djors avait pratiquement fini la réalisation de Saint Bernard. A grands coups de gouge, il ébauchait la silhouette du Diable. Il l’imaginait grimaçant, arc-bouté sur ses ergots pour ne pas se laisser entraîner par le Saint. Par petits coups, il venait de lui faire ressortir au–dessus de la tête, deux magnifiques cornes, attributs classiques des diables. Il changea d’outil, son couteau de sculpteur à la main, il commença à donner forme au visage de Satan. Chaque copeau enlevé apportait un détail supplémentaire et bientôt la fac hideuse du démon apparut aux yeux de Djan Djors. C’était la première fois qu’il sculptait un diable, mais celui-ci était particulièrement réussi.
Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’étole qui devait relier les deux personnages. La nuit était tombée depuis longtemps et seule la petite clarté de la lampe à huile éclairait la statue. Alors qu’il s’apprêtait à tailler dans l’Arolle la pièce manquante, la flamme du « crésu » se mit à vaciller ; elle s’amenuisait de plus en plus et finit par s’éteindre. Dans le noir, Djan Djors posa ses outils pour rallumer la lampe. Mais en même temps qu’une lueur mystérieuse auréolait la silhouette du Diable, il entendit une voix :
- Ne sois pas effrayé, je ne te veux aucun mal, bien au contraire, tu as mis tout ton art pour modeler mon corps et mon visage, tu as réussi là où tant d’autres sculpteurs ont fait de moi une caricature ; tu as dans tes mains un véritable don, si tu le veux, tu seras le meilleur sculpteur de ta génération et dans bien des années, les gens diront, en admirant tes œuvres, « c’est Djan Djors, le sculpteur du Crey, qui a réalisé ces merveilles ».
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux, devant lui, le diable qu’il avait fait surgir d’un morceau de pin cembro était en train de lui parler.- Je sais que tu n’aimes pas particulièrement Jean-Baptiste Clappier à qui on confie la réalisation de tous les retables de la vallée et les statues qui ornent les églises et les chapelles, mais si tu m’écoutes, tu connaîtras une gloire plus grande encore, pendant trente ans c’est toi que l’on viendra chercher, c’est à toi que l’on commandera les plus beaux chefs-d’œuvre… Qu’en penses-tu ?
- Devenir plus célèbre que les « Clappier », avoir la gloire et la richesse qui en découlent… Mais comment cela se peut-il ?
- Tu vas finir la statue que tu as commencée, il ne te reste plus que l’étole à exécuter, alors fais en sorte qu’elle ne me serre pas trop le cou, laisse de l’espace entre elle et moi. Si tu fais cela, à partir de demain et pendant les trente années qui viennent tu seras le maître-sculpteur le plus célèbre de Haute-Maurienne, parole de Diable ! Mais, est-ce tout ?
- Dans trente ans je reviendrai te voir, nous pourrons discuter de tout cela.
Djan Djors reprit sa gouge et son maillet. Il creusa dans l’arolle l’étole de saint Bernard ; mais au lieu de la serrer très fort autour du cou de Satan comme il l’avait prévu, il laissa un espace confortable. Quand il eut fini, il regarda une dernière fois son œuvre, posa ses outils et alla se coucher. Il s’endormit comme une souche, contrairement à son habitude où il avait du mal à trouver le sommeil.
Quand il se leva à la pointe du jour, il alla directement à son atelier sans relancer le feu dans la cheminée. La porte du réduit était ouverte, pourtant il était sûr de l’avoir refermée avant de se coucher. Sur l’établi, saint Bernard était seul, son étole ne retenait plus personne, le Diable s’était envolé !
Djan Djors se signa trois fois :
- Grand Dieu ! Comment est-ce possible ? Le Diable était là hier soir et ce matin il a disparu !
Le pauvre sculpteur repensa à ce qui s’était passé la veille. Il se remémora les paroles du Démon :
- Mais alors ! Je n’ai pas rêvé, c’est bien le Diable qui parlait hier soir, c’est bien lui qui m’a demandé de ne pas serrer l’étole pour qu’il puisse s’échapper…
Il prit dans ses bras la statue de saint Bernard qui n’avait plus de raison d’être et la porta dans un coin.
- Comment vais-je faire maintenant pour honorer ma commande ?
La journée lui sembla d’une longueur infinie. Plus il réfléchissait, moins il ne trouvait de solution.
Vers les trois heures de l’après-midi, Jean de la Cime qui était le Prieur du Villaron et qui lui avait confié la réalisation de la statue, vint trouver Djan Djors :
- J’espère que tu n’as pas encore commencé le saint Bernard de Menthon et son Diable. La congrégation du Villaron s’est réunie hier soir et on a décidé de te confier tout le retable de saint Colomban ainsi que deux grandes statues de saint Antoine et de saint Jean-Baptiste.
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles. Une partie de son problème semblait être résolue, mais il devait exécuter ce travail pour le début juillet, jour de la fête du hameau. Derechef, il prit ses outils, sans rien tracer sur les planches de cembro, il commença à grands coups de gouge l’ébauche du retable. Tout semblait facile, il n’avait jamais travaillé aussi vite ni aussi bien.
Quand il eut fini le retable, il s’attaqua à la statue de saint Antoine. Là aussi, du tronc d’arolle il fit jaillir un saint plus vrai que nature. L’expression du visage, la position des mains, les plis de la robe, tout était parfait.
Vint le jour de l’inauguration. Monseigneur l’Evêque s’était déplacé de Saint-Jean de Maurienne. Quand il vit le travail magnifique qu’avait réalisé Djan Djors, il lui dit :
- Jamais je n’ai vu d’aussi belles choses réalisées en si peu de temps, vous êtes véritablement un grand sculpteur « Maître Djan Djors » car dès aujourd’hui, je vous autorise à vous parer du titre de « Maître Sculpteur » et je puis vous assurer que le travail ne vous manquera pas.
Maître Djan Djors devint alors célèbre, non seulement dans la vallée de Haute Maurienne, mais aussi jusqu’à Saint-Jean où il travailla dans l’archevêché, également en Italie à la cathédrale de Suse et de Novalaise.
Les années passèrent, lui apportant la gloire et la fortune. Il n’habitait plus au hameau du Crey, il s’était fait construire une très grande maison à Bessans qui abritait son atelier où quatre sculpteurs travaillaient sous les ordres du Maître.
Alors qu’il approchait de la soixantaine, il eut envie de revoir sa petite maison du Crey où il avait commencé sa vie. Depuis des années plus personne n’avait habité la maison de Djan Djors. Il poussa sa porte et entra. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver la cheminée allumée. Du réduit qui lui servait autrefois d’atelier, une voix s’éleva :
- Entre Djan Djors ! Je t’avais dit que je reviendrai te voir et bien me voilà.
Sur l’établi depuis longtemps abandonné se trouvait la statue de saint Bernard de Menthon et au bout de l’étole… Le Diable !
- Il y a trente ans, jour par jour, je t’avais fait une promesse, tu es célèbre, tu as eu la gloire et la fortune, mais maintenant tu vas faire ce que je te dirai !
Le pauvre Djan Djors tremblait de tout son être. Il avait cru que cette vieille histoire ne verrait jamais son aboutissement. Mais le Diable était là devant ses yeux et à moins de tout perdre, il devait obéir à cette créature.
-Ecoute moi bien Djan Djors, à partir de maintenant, tu ne sculpteras plus que ce que je te dirai. Dans ton village de Bessans et dans les hameaux, certaines personnes vont apprendre à ma connaître. Ils ont oublié que je suis « le Prince des ténèbres » et qu’il me devait le respect dû à mon rang. Nous allons commencer par Mathilde ! Tu connais bien la Mathilde de la Chalp, et bien tu vas mettre ton talent à mon service. Tu vas sculpter un Diable à mon image, il sera articulé, dans la main droite il tiendra une fourche aux piques très acérées et sous son bras gauche, il emportera la Mathilde. Fais-en sorte que ce soit très ressemblant, sinon gare à toi !
Le pauvre Djan Djors fit ce que le Diable lui avait ordonné. Il sculpta donc un Diable qu’il peignit en noir, sur son corps des flammes rouges et dorées et sous le bras une caricature qui semblait être la Mathilde.
Au matin la petite figurine qui se trouvait la veille sur son établi avait disparu. Par on ne sait quelle diablerie, elle se retrouva au-dessus de la porte de la grange de la Mathilde. Et là, le bras articulé du Diable, mu par la volonté de Satan, se mit en mouvement et par trois piqua la figurine représentant Mathilde. Celle-ci, à l’intérieur de sa maison, fut prise d’une grande douleur, elle devenait comme folle, chaque coup de fourche dans la figurine se répercutait dans tout son être.
Plusieurs jours de suite, le Diable se vengea sur la pauvre femme. Dans le village, tout le monde ne parlait plus que de ça. La Mathilde était envoûtée par le Diable ! Djan Djors se lamentait, il n’osait plus sortir de chez lui de peur de se retrouver face à Satan…
La fin du mois approchait et la pleine lune aussi. Cette nuit-là, le Diable vint de nouveau trouver le sculpteur :
- C’est au tour de Bastian du Chapil, prends tes outils et travaille. Je veux que demain matin Bastian soit sous le bras du Diable à la place de Mathilde.
Le pauvre homme fut obligé de s’exécuter et Bastian comme à son tour l’ensorcellement. Puis après lui, vint Joseph et Rose, Jacques le bossu et Pierrette. A chaque lune, Djan Djors devait sculpter une nouvelle tête. Il était à tout jamais entre les mains de la diabolique créature. Il n’en dormait plus, lui qui possédait une force peu commune, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Cela ne pouvait durer, il fallait qu’il trouve comment se défaire du pacte qui le liait à Satan.
Ce soir-là, il remonta aux Vincendières, puis par l’étroit sentier qui conduit au Crey, l arriva devant son ancienne demeure. Dans un tiroir, il retrouva une vieille gouge et un maillet, de sa poche il sortit son couteau et d’un morceau de pin cembro oublié là il y a plus de trente ans, il refit pour la dernière fois l’image du Diable. Il s’appliqua, il y passa toute la nuit. Quand ce fut fini, ramassant quelques brindilles et les copeaux de bois, il fit un feu dans la cheminée. Les flammes éclairaient la petite pièce. Djan Djors alla prendre la statuette sur l’établi et d’un geste rapide et d’un geste rapide, il se lança dans le feu en disant :
- Brûle et disparais à jamais !
C’est alors que les flammes montèrent haut dans la cheminée, une chaleur pareille au feu de l’enfer enveloppa Djan Djors, dans la fumée on ne distinguait plus rien. Quand celle-ci se dissipa, il ne restait plus rien ! Tout avait disparu ! On ne revit jamais Djan Djors ! Mais tous les Bessanais envoûtés furent à jamais délivrés du mal…
Voilà l’histoire de Djan Djors le sculpteur de Diables…
Ah ! J’oubliais de vous dire, en même temps qu’il disparaissait, dans toutes les églises, à l’archevêché et partout où il avait travaillé, disparurent également tous les retables et statues qu’il avait sculptés. C’est pour cela que jamais vous ne verrez une œuvre signée de sa main et que vous ne trouverait pas son nom dans les archives relatant la vie des sculpteurs bessanais.
Mais…, dans certaines familles de Bessans, au fond d’une penderie ou d’un buffet, se trouve encore une statuette articulée emportant sous son bras un homme ou une femme !
Chut ! Il ne faut pas en parler…
Là-haut, au Crey, dans quelques minutes, la brume cernerait les maisons et tout doucement le hameau s’endormirait pour la nuit.
Légende de Djan Djors, le sculpteur de diables
par Georges Personnaz,
Dans la petite pièce qui lui servait d’atelier, Djan Djors alluma le « crésu », la petite flamme fit apparaître sur l’établi une ébauche de statue que notre homme avait commencée au début de la semaine.
La pièce de bois était tirée d’un tronc de pin cembro que Djan Djors avait coupé deux ans plus tôt dans la forêt de Chantelouve. Le bois était bien sec maintenant, et chaque coup de gouge enlevait une écaille nette. Les coups de maillet tombaient réguliers sur le manche de l’outil. Djan Djors avait reçu commande d’un Saint Bernard de Menthon enchaînant un diable avec son étole. Cette statue devait prendre place dans la petite chapelle qui se trouve au pied du hameau du Villaron. Pourquoi avait-on demandé à Djan Djors d’exécuter cette œuvre ? D’autres sculpteurs bien plus célèbres déjà, comme Jean-Baptiste Clappier ou encore ses neveux, étaient depuis des années les maîtres sculpteurs reconnus par tous.
Les jours passaient. Sur l’établi, Djan Djors avait pratiquement fini la réalisation de Saint Bernard. A grands coups de gouge, il ébauchait la silhouette du Diable. Il l’imaginait grimaçant, arc-bouté sur ses ergots pour ne pas se laisser entraîner par le Saint. Par petits coups, il venait de lui faire ressortir au–dessus de la tête, deux magnifiques cornes, attributs classiques des diables. Il changea d’outil, son couteau de sculpteur à la main, il commença à donner forme au visage de Satan. Chaque copeau enlevé apportait un détail supplémentaire et bientôt la fac hideuse du démon apparut aux yeux de Djan Djors. C’était la première fois qu’il sculptait un diable, mais celui-ci était particulièrement réussi.
Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’étole qui devait relier les deux personnages. La nuit était tombée depuis longtemps et seule la petite clarté de la lampe à huile éclairait la statue. Alors qu’il s’apprêtait à tailler dans l’Arolle la pièce manquante, la flamme du « crésu » se mit à vaciller ; elle s’amenuisait de plus en plus et finit par s’éteindre. Dans le noir, Djan Djors posa ses outils pour rallumer la lampe. Mais en même temps qu’une lueur mystérieuse auréolait la silhouette du Diable, il entendit une voix :
- Ne sois pas effrayé, je ne te veux aucun mal, bien au contraire, tu as mis tout ton art pour modeler mon corps et mon visage, tu as réussi là où tant d’autres sculpteurs ont fait de moi une caricature ; tu as dans tes mains un véritable don, si tu le veux, tu seras le meilleur sculpteur de ta génération et dans bien des années, les gens diront, en admirant tes œuvres, « c’est Djan Djors, le sculpteur du Crey, qui a réalisé ces merveilles ».
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux, devant lui, le diable qu’il avait fait surgir d’un morceau de pin cembro était en train de lui parler.- Je sais que tu n’aimes pas particulièrement Jean-Baptiste Clappier à qui on confie la réalisation de tous les retables de la vallée et les statues qui ornent les églises et les chapelles, mais si tu m’écoutes, tu connaîtras une gloire plus grande encore, pendant trente ans c’est toi que l’on viendra chercher, c’est à toi que l’on commandera les plus beaux chefs-d’œuvre… Qu’en penses-tu ?
- Devenir plus célèbre que les « Clappier », avoir la gloire et la richesse qui en découlent… Mais comment cela se peut-il ?
- Tu vas finir la statue que tu as commencée, il ne te reste plus que l’étole à exécuter, alors fais en sorte qu’elle ne me serre pas trop le cou, laisse de l’espace entre elle et moi. Si tu fais cela, à partir de demain et pendant les trente années qui viennent tu seras le maître-sculpteur le plus célèbre de Haute-Maurienne, parole de Diable ! Mais, est-ce tout ?
- Dans trente ans je reviendrai te voir, nous pourrons discuter de tout cela.
Djan Djors reprit sa gouge et son maillet. Il creusa dans l’arolle l’étole de saint Bernard ; mais au lieu de la serrer très fort autour du cou de Satan comme il l’avait prévu, il laissa un espace confortable. Quand il eut fini, il regarda une dernière fois son œuvre, posa ses outils et alla se coucher. Il s’endormit comme une souche, contrairement à son habitude où il avait du mal à trouver le sommeil.
Quand il se leva à la pointe du jour, il alla directement à son atelier sans relancer le feu dans la cheminée. La porte du réduit était ouverte, pourtant il était sûr de l’avoir refermée avant de se coucher. Sur l’établi, saint Bernard était seul, son étole ne retenait plus personne, le Diable s’était envolé !
Djan Djors se signa trois fois :
- Grand Dieu ! Comment est-ce possible ? Le Diable était là hier soir et ce matin il a disparu !
Le pauvre sculpteur repensa à ce qui s’était passé la veille. Il se remémora les paroles du Démon :
- Mais alors ! Je n’ai pas rêvé, c’est bien le Diable qui parlait hier soir, c’est bien lui qui m’a demandé de ne pas serrer l’étole pour qu’il puisse s’échapper…
Il prit dans ses bras la statue de saint Bernard qui n’avait plus de raison d’être et la porta dans un coin.
- Comment vais-je faire maintenant pour honorer ma commande ?
La journée lui sembla d’une longueur infinie. Plus il réfléchissait, moins il ne trouvait de solution.
Vers les trois heures de l’après-midi, Jean de la Cime qui était le Prieur du Villaron et qui lui avait confié la réalisation de la statue, vint trouver Djan Djors :
- J’espère que tu n’as pas encore commencé le saint Bernard de Menthon et son Diable. La congrégation du Villaron s’est réunie hier soir et on a décidé de te confier tout le retable de saint Colomban ainsi que deux grandes statues de saint Antoine et de saint Jean-Baptiste.
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles. Une partie de son problème semblait être résolue, mais il devait exécuter ce travail pour le début juillet, jour de la fête du hameau. Derechef, il prit ses outils, sans rien tracer sur les planches de cembro, il commença à grands coups de gouge l’ébauche du retable. Tout semblait facile, il n’avait jamais travaillé aussi vite ni aussi bien.
Quand il eut fini le retable, il s’attaqua à la statue de saint Antoine. Là aussi, du tronc d’arolle il fit jaillir un saint plus vrai que nature. L’expression du visage, la position des mains, les plis de la robe, tout était parfait.
Vint le jour de l’inauguration. Monseigneur l’Evêque s’était déplacé de Saint-Jean de Maurienne. Quand il vit le travail magnifique qu’avait réalisé Djan Djors, il lui dit :
- Jamais je n’ai vu d’aussi belles choses réalisées en si peu de temps, vous êtes véritablement un grand sculpteur « Maître Djan Djors » car dès aujourd’hui, je vous autorise à vous parer du titre de « Maître Sculpteur » et je puis vous assurer que le travail ne vous manquera pas.
Maître Djan Djors devint alors célèbre, non seulement dans la vallée de Haute Maurienne, mais aussi jusqu’à Saint-Jean où il travailla dans l’archevêché, également en Italie à la cathédrale de Suse et de Novalaise.
Les années passèrent, lui apportant la gloire et la fortune. Il n’habitait plus au hameau du Crey, il s’était fait construire une très grande maison à Bessans qui abritait son atelier où quatre sculpteurs travaillaient sous les ordres du Maître.
Alors qu’il approchait de la soixantaine, il eut envie de revoir sa petite maison du Crey où il avait commencé sa vie. Depuis des années plus personne n’avait habité la maison de Djan Djors. Il poussa sa porte et entra. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver la cheminée allumée. Du réduit qui lui servait autrefois d’atelier, une voix s’éleva :
- Entre Djan Djors ! Je t’avais dit que je reviendrai te voir et bien me voilà.
Sur l’établi depuis longtemps abandonné se trouvait la statue de saint Bernard de Menthon et au bout de l’étole… Le Diable !
- Il y a trente ans, jour par jour, je t’avais fait une promesse, tu es célèbre, tu as eu la gloire et la fortune, mais maintenant tu vas faire ce que je te dirai !
Le pauvre Djan Djors tremblait de tout son être. Il avait cru que cette vieille histoire ne verrait jamais son aboutissement. Mais le Diable était là devant ses yeux et à moins de tout perdre, il devait obéir à cette créature.
-Ecoute moi bien Djan Djors, à partir de maintenant, tu ne sculpteras plus que ce que je te dirai. Dans ton village de Bessans et dans les hameaux, certaines personnes vont apprendre à ma connaître. Ils ont oublié que je suis « le Prince des ténèbres » et qu’il me devait le respect dû à mon rang. Nous allons commencer par Mathilde ! Tu connais bien la Mathilde de la Chalp, et bien tu vas mettre ton talent à mon service. Tu vas sculpter un Diable à mon image, il sera articulé, dans la main droite il tiendra une fourche aux piques très acérées et sous son bras gauche, il emportera la Mathilde. Fais-en sorte que ce soit très ressemblant, sinon gare à toi !
Le pauvre Djan Djors fit ce que le Diable lui avait ordonné. Il sculpta donc un Diable qu’il peignit en noir, sur son corps des flammes rouges et dorées et sous le bras une caricature qui semblait être la Mathilde.
Au matin la petite figurine qui se trouvait la veille sur son établi avait disparu. Par on ne sait quelle diablerie, elle se retrouva au-dessus de la porte de la grange de la Mathilde. Et là, le bras articulé du Diable, mu par la volonté de Satan, se mit en mouvement et par trois piqua la figurine représentant Mathilde. Celle-ci, à l’intérieur de sa maison, fut prise d’une grande douleur, elle devenait comme folle, chaque coup de fourche dans la figurine se répercutait dans tout son être.
Plusieurs jours de suite, le Diable se vengea sur la pauvre femme. Dans le village, tout le monde ne parlait plus que de ça. La Mathilde était envoûtée par le Diable ! Djan Djors se lamentait, il n’osait plus sortir de chez lui de peur de se retrouver face à Satan…
La fin du mois approchait et la pleine lune aussi. Cette nuit-là, le Diable vint de nouveau trouver le sculpteur :
- C’est au tour de Bastian du Chapil, prends tes outils et travaille. Je veux que demain matin Bastian soit sous le bras du Diable à la place de Mathilde.
Le pauvre homme fut obligé de s’exécuter et Bastian comme à son tour l’ensorcellement. Puis après lui, vint Joseph et Rose, Jacques le bossu et Pierrette. A chaque lune, Djan Djors devait sculpter une nouvelle tête. Il était à tout jamais entre les mains de la diabolique créature. Il n’en dormait plus, lui qui possédait une force peu commune, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Cela ne pouvait durer, il fallait qu’il trouve comment se défaire du pacte qui le liait à Satan.
Ce soir-là, il remonta aux Vincendières, puis par l’étroit sentier qui conduit au Crey, l arriva devant son ancienne demeure. Dans un tiroir, il retrouva une vieille gouge et un maillet, de sa poche il sortit son couteau et d’un morceau de pin cembro oublié là il y a plus de trente ans, il refit pour la dernière fois l’image du Diable. Il s’appliqua, il y passa toute la nuit. Quand ce fut fini, ramassant quelques brindilles et les copeaux de bois, il fit un feu dans la cheminée. Les flammes éclairaient la petite pièce. Djan Djors alla prendre la statuette sur l’établi et d’un geste rapide et d’un geste rapide, il se lança dans le feu en disant :
- Brûle et disparais à jamais !
C’est alors que les flammes montèrent haut dans la cheminée, une chaleur pareille au feu de l’enfer enveloppa Djan Djors, dans la fumée on ne distinguait plus rien. Quand celle-ci se dissipa, il ne restait plus rien ! Tout avait disparu ! On ne revit jamais Djan Djors ! Mais tous les Bessanais envoûtés furent à jamais délivrés du mal…
Voilà l’histoire de Djan Djors le sculpteur de Diables…
Ah ! J’oubliais de vous dire, en même temps qu’il disparaissait, dans toutes les églises, à l’archevêché et partout où il avait travaillé, disparurent également tous les retables et statues qu’il avait sculptés. C’est pour cela que jamais vous ne verrez une œuvre signée de sa main et que vous ne trouverait pas son nom dans les archives relatant la vie des sculpteurs bessanais.
Mais…, dans certaines familles de Bessans, au fond d’une penderie ou d’un buffet, se trouve encore une statuette articulée emportant sous son bras un homme ou une femme !
Chut ! Il ne faut pas en parler…




La Légende du Diable à Quatre Cornes
Il y a bien longtemps, Joseph, un petit entrepreneur bessanais, s’était vu confier la construction d’un pont en pierre reliant deux ouvrages fortifiés : la Redoute Marie-Thérèse et le Fort Victor-Emmanuel.
Les travaux n’avançaient pas vite et pourtant l’hiver arrivait. Le malheureux bessanais se lamentait et, pour comble de tous ses tourments, deux jours avant la date de livraison du pont, ses ouvriers le quittèrent. Ce coup-là était trop dur pour lui, jamais il ne pourrait terminer seul le pont, et s’il ne remplissait pas son contrat, c’était l’emprisonnement dans l’un des deux forts ou, pire encore, la déportation en Piémont.
- Que vais-je devenir ? Ce pont sera ma mort si je ne le termine pas avant demain.
Dieu sait si je reverrai ma femme et mon doux village de Bessans ? Que dis-je, "Dieu" ? Seul le Diable peut me venir en aide…
Arrivant par la route de Modane, un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à larges bords comme on n’en voyait pas dans la région, s’approcha de Joseph :
- Qu’as-tu l’ami, à te lamenter ainsi ?
- Ne m’en parlez pas étranger, je dois finir ce pont avant demain, le travail n’avance pas et tous mes ouvriers m’ont quitté.
- Ce n’est pas bien grave, cela peut encore s’arranger.
- Mais je n’y arriverai jamais et on me mettra en prison.
- Tu as appelé le Diable à ton secours, et bien il m’envoie t’aider. Tu veux éviter la prison, alors signe-moi ce papier et ton pont sera construit demain à l’heure dite et toi, tu pourras retourner à Bessans avec tous les honneurs et les écus que l’on te donnera.
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Revenu à Bessans, sa femme lui trouva un air tourmenté et à force de questions, elle finit par savoir toute l’histoire.
- Ne t’en fais pas Joseph, on trouvera bien un moyen d’empêcher le Diable de faire cette sinistre besogne…
Le lendemain matin, quand Joseph et sa femme arrivèrent près des forts, ils eurent la surprise de voir un magnifique pont, tout en belles pierres de tailles qui enjambait l’Arc plus de cent mètres au-dessus de l’eau.
Mais quand ils regardèrent à l’autre bout du pont, ils virent avec frayeur une bête monstrueuse, la bouche grande ouverte sur des dents horriblement longues, avec sur la tête une crinière de lion d’où sortaient deux grandes cornes pointues, c’était le Diable…
Il attendait la première personne passant sur le pont.
- Mon Dieu ! Marie !… Le bonhomme n’avait pas menti : le pont est là, mais le Diable aussi ! Qu’allons-nous faire mon Dieu ? Qu’allons-nous faire ?…
Déjà, venant de Modane, toute une troupe de soldats approchait. Ils devaient se rendre au fort en passant par le pont. A leur tête, venait un petit tambour, un gamin de douze ans, tout fier d’avoir été choisi pour passer le premier.
- Ce malheureux gosse ! C’est lui qui va être la victime, ce n’est pas possible !…
C’est alors que Marie aperçut à quelques pas de là, un troupeau de chèvres, broutant entre les rochers et au milieu de ce troupeau : un bouc ! Mais pas un bouc de rien du tout, non ! Un rand bouc noir, aux sabots luisants et aux cornes redoutables. Marie eut une idée. Ramassant un bâton qui traînait sur le chemin, elle écarta les chèvres et arrivant derrière le bouc, elle lui donna un tel coup que celui-ci partit comme une flèche en direction du pont.
Le bouc stoppa net avant de traverser… De l’autre côté il avait vu la bête !…
- Un autre bouc, se dit-il en apercevant les deux cornes du monstre, il veut me prendre mes chèvres !…
Il se rua si fort, qu’il traversa la tête de la bête monstrueuse avec ses deux cornes et celles-ci restèrent plantées dans le crâne du Diable…
Poussant un cri énorme le monstre disparu, plus jamais on ne vit le Diable dans la région, mais c’est depuis ce jour, qu’à Bessans, il porte quatre cornes…
Bien des années se sont écoulées depuis cette histoire. Le beau pont de pierre s’est depuis longtemps écroulé, il fut remplacé par une passerelle de fer, puis par un pont de bois suspendu. Mais il s’appelle toujours : « le Pont du Diable ».
Les travaux n’avançaient pas vite et pourtant l’hiver arrivait. Le malheureux bessanais se lamentait et, pour comble de tous ses tourments, deux jours avant la date de livraison du pont, ses ouvriers le quittèrent. Ce coup-là était trop dur pour lui, jamais il ne pourrait terminer seul le pont, et s’il ne remplissait pas son contrat, c’était l’emprisonnement dans l’un des deux forts ou, pire encore, la déportation en Piémont.
- Que vais-je devenir ? Ce pont sera ma mort si je ne le termine pas avant demain.
Dieu sait si je reverrai ma femme et mon doux village de Bessans ? Que dis-je, "Dieu" ? Seul le Diable peut me venir en aide…
Arrivant par la route de Modane, un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à larges bords comme on n’en voyait pas dans la région, s’approcha de Joseph :
- Qu’as-tu l’ami, à te lamenter ainsi ?
- Ne m’en parlez pas étranger, je dois finir ce pont avant demain, le travail n’avance pas et tous mes ouvriers m’ont quitté.
- Ce n’est pas bien grave, cela peut encore s’arranger.
- Mais je n’y arriverai jamais et on me mettra en prison.
- Tu as appelé le Diable à ton secours, et bien il m’envoie t’aider. Tu veux éviter la prison, alors signe-moi ce papier et ton pont sera construit demain à l’heure dite et toi, tu pourras retourner à Bessans avec tous les honneurs et les écus que l’on te donnera.
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Revenu à Bessans, sa femme lui trouva un air tourmenté et à force de questions, elle finit par savoir toute l’histoire.
- Ne t’en fais pas Joseph, on trouvera bien un moyen d’empêcher le Diable de faire cette sinistre besogne…
Le lendemain matin, quand Joseph et sa femme arrivèrent près des forts, ils eurent la surprise de voir un magnifique pont, tout en belles pierres de tailles qui enjambait l’Arc plus de cent mètres au-dessus de l’eau.
Mais quand ils regardèrent à l’autre bout du pont, ils virent avec frayeur une bête monstrueuse, la bouche grande ouverte sur des dents horriblement longues, avec sur la tête une crinière de lion d’où sortaient deux grandes cornes pointues, c’était le Diable…
Il attendait la première personne passant sur le pont.
- Mon Dieu ! Marie !… Le bonhomme n’avait pas menti : le pont est là, mais le Diable aussi ! Qu’allons-nous faire mon Dieu ? Qu’allons-nous faire ?…
Déjà, venant de Modane, toute une troupe de soldats approchait. Ils devaient se rendre au fort en passant par le pont. A leur tête, venait un petit tambour, un gamin de douze ans, tout fier d’avoir été choisi pour passer le premier.
- Ce malheureux gosse ! C’est lui qui va être la victime, ce n’est pas possible !…
C’est alors que Marie aperçut à quelques pas de là, un troupeau de chèvres, broutant entre les rochers et au milieu de ce troupeau : un bouc ! Mais pas un bouc de rien du tout, non ! Un rand bouc noir, aux sabots luisants et aux cornes redoutables. Marie eut une idée. Ramassant un bâton qui traînait sur le chemin, elle écarta les chèvres et arrivant derrière le bouc, elle lui donna un tel coup que celui-ci partit comme une flèche en direction du pont.
Le bouc stoppa net avant de traverser… De l’autre côté il avait vu la bête !…
- Un autre bouc, se dit-il en apercevant les deux cornes du monstre, il veut me prendre mes chèvres !…
Il se rua si fort, qu’il traversa la tête de la bête monstrueuse avec ses deux cornes et celles-ci restèrent plantées dans le crâne du Diable…
Poussant un cri énorme le monstre disparu, plus jamais on ne vit le Diable dans la région, mais c’est depuis ce jour, qu’à Bessans, il porte quatre cornes…
Bien des années se sont écoulées depuis cette histoire. Le beau pont de pierre s’est depuis longtemps écroulé, il fut remplacé par une passerelle de fer, puis par un pont de bois suspendu. Mais il s’appelle toujours : « le Pont du Diable ».


La Légende de Fatouréng
Par Fabrice Personnaz,
Tout le monde connaît les « Diables de Bessans » et leurs légendes. Mais connaissez-vous l’histoire de « Fatouréng », ce bessanais qui vivait au 17ème siècle ?
A cette époque, la vie au village n’était pas rose tous les jours. Pour subsister dans ces hautes vallées alpines, tous les habitants devaient travailler d’arrache-pied avant que l’hiver n’arrive. Il fallait être capable de tout faire : soigner les vaches et les brebis, semer et récolter le seigle et l’orge malgré l’altitude et le froid, ramasser le foin jusqu’au sommet de la montagne, chasser lièvres et chamois, construire sa maison, couper le bois pour l’hiver…
Bref … ! Toutes les tâches nécessaires à la survie des Bessanais.
Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout cela ? Eh bien, c’est qu’au village vivait un jeune Bessanais qui s’appelait Fatouréng, mais que tout le monde surnommait en patois « lo goffo », ce qui veut dire le maladroit.
Ce jeune Fatouréng était le dernier fils de sa famille qui en comptait quatre. Le premier était agriculteur et allait reprendre l’exploitation de ses parents, le deuxième était rentré dans les ordres, le troisième était soldat et le quatrième, Fatouréng, lui, ne faisait rien. En effet, tout ce que touchait ce garçon, il le cassait tant il était maladroit. Cela ne pouvait durer bien longtemps. Fatouréng serait bientôt en âge de travailler et s’il ne changeait pas, son père allait le mettre à la porte. Pauvre Fatouréng ! Tout le monde se moquait de lui et personne ne lui faisait confiance, même pour le plus petit travail comme ratisser le foin, il réussissait à casser le râteau.
Seul « Fatoure », son grand-père, acceptait encore de s’occuper de lui. Pour la foire de Saint-Jean, le brave Fatoure l’emmena avec lui. Cette foire était dans la vallée, l’un des plus grands événements de l’automne. Les Bessanais qui avaient engraissé leurs génisses tout l’été, grâce à la bonne herbe des alpages, espéraient les vendre à bon prix afin d’améliorer leur quotidien.
La route était longue et il fallait plus de deux jours pour se rendre à la ville. Fatouréng et son grand-père avaient beaucoup marché et peu dormi, si bien qu’ils étaient arrivés les premiers sur le champ de foire. Pour une fois, la chance sourit au « goffo » et grâce au talent de maquignon du grand-père, ils réussirent à vendre leurs bêtes à très bon prix. Le père Fatoure pour fêter l’événement décida d’offrir au « goffo » chose très rare pour l’époque, un repas à l’auberge du « soleil ». Cette auberge était l’une des plus grandes de la ville et elle était réputée comme une des meilleures.
Fatouréng, son grand-père et quelques Bessanais se mirent à table et c’est à ce moment que tout bascula dans la vie de Fatouréng .
Le cœur de « goffo » s’arrêta de battre quand la servante traversa la salle du restaurant. Elle était la fille la plus belle qu’il eût jamais vue. Ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ses formes avantageuses, tout cela en faisait un ange. Fatouréng se figea sur lui-même en contemplant cette jolie fille.
Son grand-père s’en rendit compte et lui demanda s’il était fou car il n’avait pas touché son repas.
En le regardant de plus près, il comprit bien vite pourquoi Fatouréng avait perdu l’appétit ; c’était : « L’Amour ».
En sortant du restaurant, le regard de Fatouréng croisa celui de la belle inconnue, un frisson merveilleux traversa son corps, la servante fut elle aussi troublée car elle laissa tomber toutes les assiettes qu’elle tenait.
Tout était donc possible pour Fatouréng, mais il fallait rentrer à Bessans et la route était encore longue. Sur le chemin du retour, il marchait comme un automate, il ne répondait pas quand on lui parlait, la seule chose qu’il avait en tête était le souvenir du regard profond des yeux bleus de la belle servante.
Son grand-père vint à sa hauteur et lui dit :
- Tu sais Fatouréng, ne te fais pas trop d’illusions, cette fille n’est pas pour toi, c’est la fille de l’aubergistes et, à moins que par miracle tu ne deviennes très riche, son père ne te donnera jamais sa main.
De retour au village, Fatouréng passait ses journées à errer, ses seules pensées étaient pour sa belle dont il ne connaissait même pas le prénom. Il ne faisait déjà pas grand-chose d’habitude, mais alors là, il ne faisait plus rien du tout. Son père hurlait après lui du matin au soir et cela ne pouvait plus durer. Mais que faire ?
- Le cœur a ses raisons que la raison ignore, comment devenir riche ? se dit Fatouréng tout en marchant le long du torrent, je casse tout ce que je touche, je ne sais rien faire de mes dix doigts, seul le Diable pourrait me sauver !
Qu’avait-il dit là ! Dans un grand éclair blanc, suivi d’un formidable grondement de tonnerre, le Diable apparut !
- Tu m’as appelé, Fatouréng !
La peur saisit le « goffo ». Là, devant lui, le « malin » se tenait au milieu du chemin. Il était comme on le décrivait lors des veillées : quatre cornes sur la tête, un visage humain mais hideux, de grandes ailes de chauve-souris, des pattes de bouc et des serres d’aigle, il était terrifiant !
- Tu m’as appelé, répéta le Diable !
Fatouréng, paralysé par la peur arriva quand même à lui expliquer son affaire. Dans un grand rire satanique, le Diable lui répondit.
- Donc, tu veux devenir riche pour pouvoir épouser cette fille ? Je peux t’y aider. Mais es-tu bien sûr de vouloir pactiser avec moi ? Car tu sais, si tu signes, je reviendrai te chercher dès que j’aurai besoin de toi.
- Oui, répondit Fatouréng, car sans cette fille, je meurs à petit feu, alors…
Alors le Diable sorti un stylet et d’un geste rapide, piqua le doigt de Fatouréng d’où perla une goutte de sang.
- Signe là, lui ordonna le Diable en lui tendant un parchemin, et ton vœu sera exaucé.
Fatouréng signa le contrat avec son propre sang.
- Mais que dois-je faire pour devenir riche ? demanda-t-il.
Le Diable, juste avant de s’envoler dans un fracas terrible, lui cria :
- Essaie de sculpter Fatouréng.
- Sculpter, quelle drôle d’idée, je ne sais pas tenir une gouge sans me couper pensa le « goffo ».
A cette époque, Bessans était réputé pour ses sculpteurs. En effet, les Clappier, les Fodéré et bien d’autres avaient sculpté grand nombre de retables et de statues de saints dans toute la vallée, même jusqu’à Rome. Bien sûr, ils étaient tous devenus très riches. Fatouréng croyait avoir rêvé, mais la marque au bout de son doigt lui prouvait que non. Il avait bel et bien rencontré le Diable.
Dès le lendemain, il prit un morceau de pin cembro et avec son couteau de berger, il sculpta une petite vierge à l’enfant d’une beauté exceptionnelle. Son grand-père n’en crut pas ses yeux. Le « goffo » avait réalisé une pièce des grands Maîtres sculpteurs.
- Tu sais Fatouréng, j’ai peut-être une idée pour que tu deviennes riche. L’autre jour à la foire, j’ai entendu dire que les moines de la cathédrale de Saint-Jean souhaitaient faire réaliser un retable monumental en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et que dans le mois de décembre, un concours allait se tenir pour désigner le meilleur sculpteur. Il ne te reste plus que deux mois pour t’entraîner. Prends ces vieilles gouges et mets-toi au travail.
Fatouréng se mit à sculpter jour et nuit. Après la Vierge il décida de s’attaquer à un Saint Antoine patron du bétail. La statue fut réalisée en moins d’une semaine. On aurait dit que Fatouréng avait fait ça toute sa vie. Son Saint Antoine n’avait rien à envier aux statues de l’Eglise, ni ses autres pièces d’ailleurs, qui étaient plus belles les unes que les autres. Le concours allait bientôt commencer. Fatouréng était prêt.
Après avoir préparé son baluchon avec quelques effets et ses outils, il embrassa sa famille et quitta le village le cœur serré. C’était la première fois qu’il partait seul sans son grand-père. Dès son arrivée à Saint Jean, il se rendit près de l’auberge pour essayer d’entrevoir celle qui avait pris son cœur. Quel soulagement quand il la vit traverser la salle ! Elle était toujours aussi ravissante !
- Il faut que je gagne sinon je ne pourrai jamais vivre sans elle, se dit-il.
Le cœur léger et plein d’espoir, il partit s’inscrire au concours. Dans la cathédrale, de nombreux sculpteurs se préparaient. Ceux de Bessans qui connaissaient Fatouréng se moquèrent de lui.
- Dis, le « goffo », essaie au moins de ne pas te couper les doigts !
Les moines donnèrent le sujet de l’œuvre : une statue de Saint Jean-Baptiste portant un agneau sur une bible, à réaliser en quatre jours. Dans la cathédrale on n’entendit plus que les coups de maillets. Fatouréng travailla sans arrêt, pendant ces quatre jours, il ne dormit pratiquement pas et il fut l’un des premiers à terminer son œuvre, il peut ainsi avoir le temps de fignoler sa statue. Quand la cloche sonna pour annoncer la fin du concours, un grand silence se fit.
Les moines inspectèrent toutes les statues puis se réunirent pour désigner le gagnant. Le doute envahit notre ami. Bien sûr, sa statue était magnifique, mais ce n’était pas la seule ! La tension était à son comble…
Enfin, quand les prêtres désignèrent à la surprise générale Fatouréng vainqueur se fut pour lui un immense soulagement. Il allait pouvoir enfin réaliser son rêve. Dès le lendemain, il se mit à travailler au retable de la cathédrale. Grâce à la prime obtenue, il logeait à l’auberge du Soleil et ainsi, pendant plusieurs mois il put vivre tout près de Marie, sa bien-aimée.
Marie n’était pas insensible au charme du « goffo », d’autant plus que sa réputation de grand sculpteur n’était plus à faire. Tout le monde à Saint-Jean parlait de lui. Le retable était splendide et les gens de la ville en étaient stupéfaits. Ce fut donc d’autant plus facile, une fois le travail terminé, de demander la main de Marie à son père. Celui-ci, persuadé que Fatouréng aller devenir très riche grâce à son talent, accepta sans hésiter. Le mariage eut lieu au printemps à Saint-Jean comme le veut la tradition : on se marie dans le pays de la femme.
Mais Bessans manquait à Fatouréng et au milieu de l’été, sa femme et lui s’y installèrent. Les années passèrent et la vie suivait son cours. Marie s’occupait des enfants et du bétail tandis que Fatouréng sculptait. Des statues de saints, des retables pour les églises ou les chapelles de la vallée et même pour celles de l’autre côté de la montagne, à Suse et à Novalaise. La vie était belle, il était amoureux comme au premier jour et il était riche !
Mais le bonheur ne dure qu’un temps ! Un soir, alors qu’il était seul dans son atelier, la lumière de sa petite lampe à huile s’éteignit brusquement. Fatouréng la ralluma et au moment où la flamme jaillissait du « créju », le Diable apparut derrière son établi !
-J’espère que ne m’as pas oublié, ni le pacte que nous avons fait il y a quinze ans ? J’ai besoin de tes services et je reviendrai te chercher dans une semaine.
Le Diable disparut comme il était venu. Le « goffo » était effondré, allait-il tout perdre ? Sa femme, ses enfants, son travail, sa vie. Quand il rentra chez lui, Marie s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.
- Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu le Diable !
Elle ne croyait pas si bien dire, Fatouréng s’assit sur une chaise et éclata en sanglots et il lui raconta toute l’histoire.
- Mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir si tu n’es pas là pour t’occuper de nous ?
Ce soir-là, Fatouréng et Marie ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun cherchant de son côté une solution pour que le pacte devienne caduc. Au petit matin, Marie eut une idée.
- Fatouréng, si tu as risqué ta vie par amour pour moi, alors le Diable, par amour, peut faire lui aussi n’importe quoi ! Comme par exemple rompre le contrat qui te lie à lui.
Marie n’avait pas terminé sa phrase que Fatouréng sauta hors de son lit.
- Quelle femme de tête tu es, Marie ! Ce n’est peut-être pas fini pour nous.
- Mais que vas-tu faire ?
- Tu verras bien, répondit-il en se précipitant vers son atelier.
Il fallait faire vite, il n’avait plus que six jours avant le retour du diable. Il prit une bille de pin cembro et commença à la dégrossir... Une statue aux formes étranges naquit. Au cinquième jour, la pièce était presque terminée. Fatouréng la montra à Marie.
- Tu crois que ça va lui plaire ?
- Mon Dieu ! Qu’elle est belle, c’est magnifique.
- Je n’ai plus qu’à finir de la poncer et notre sort est entre ses mains.
Le jour suivant, comme prévu, le Diable apparut dans l’atelier.
- Tu es prêt, lui dit-il.
- Non, je ne veux pas venir avec toi.
- Comment oses-tu me défier ? Tu as signé Fatouréng ! Je ne veux pas te défier, mais j’ai quelque chose à te proposer en échange de ma vie.
- Eh bien, il faut que cette chose soit vraiment extraordinaire, ricana le Diable.
- Ça, c’est à toi de voir !
D’un geste rapide, Fatouréng retira le drap qui recouvrait la statue. Le Diable en eut le souffle coupé ! Devant lui, se tenait une diablesse d’une si grande beauté qu’il en tomba immédiatement amoureux. Tout était parfait. Fatouréng avait réalisé pour Satan la plus belle de toutes ses œuvres !
-Ce que tu as fait là est bien risqué, mais j’avoue que dans toute mon existence, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’accepte ! Ta vie en échange de cette merveille.
En un tour de magie, Satan donna vie à la diablesse. Juste avant de disparaître, le Diable se retourna une dernière fois vers le « goffo ».
-Tu crois peut-être que je t’ai donné un don, il y a quinze ans, eh bien tu te trompes ! Je t’ai simplement dit ce que tu devais faire, mais pour ton talent de sculpteur, je n’y suis pour rien. C’est Toi et toi seul !
Le Diable et la diablesse disparurent pour toujours. Fatouréng et sa famille coulèrent des jours heureux. Et c’est depuis ce temps-là, qu’à Bessans on sculpte des Diables bien sûr ! Mais aussi des « Diablesses »
Tout le monde connaît les « Diables de Bessans » et leurs légendes. Mais connaissez-vous l’histoire de « Fatouréng », ce bessanais qui vivait au 17ème siècle ?
A cette époque, la vie au village n’était pas rose tous les jours. Pour subsister dans ces hautes vallées alpines, tous les habitants devaient travailler d’arrache-pied avant que l’hiver n’arrive. Il fallait être capable de tout faire : soigner les vaches et les brebis, semer et récolter le seigle et l’orge malgré l’altitude et le froid, ramasser le foin jusqu’au sommet de la montagne, chasser lièvres et chamois, construire sa maison, couper le bois pour l’hiver…
Bref … ! Toutes les tâches nécessaires à la survie des Bessanais.
Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout cela ? Eh bien, c’est qu’au village vivait un jeune Bessanais qui s’appelait Fatouréng, mais que tout le monde surnommait en patois « lo goffo », ce qui veut dire le maladroit.
Ce jeune Fatouréng était le dernier fils de sa famille qui en comptait quatre. Le premier était agriculteur et allait reprendre l’exploitation de ses parents, le deuxième était rentré dans les ordres, le troisième était soldat et le quatrième, Fatouréng, lui, ne faisait rien. En effet, tout ce que touchait ce garçon, il le cassait tant il était maladroit. Cela ne pouvait durer bien longtemps. Fatouréng serait bientôt en âge de travailler et s’il ne changeait pas, son père allait le mettre à la porte. Pauvre Fatouréng ! Tout le monde se moquait de lui et personne ne lui faisait confiance, même pour le plus petit travail comme ratisser le foin, il réussissait à casser le râteau.
Seul « Fatoure », son grand-père, acceptait encore de s’occuper de lui. Pour la foire de Saint-Jean, le brave Fatoure l’emmena avec lui. Cette foire était dans la vallée, l’un des plus grands événements de l’automne. Les Bessanais qui avaient engraissé leurs génisses tout l’été, grâce à la bonne herbe des alpages, espéraient les vendre à bon prix afin d’améliorer leur quotidien.
La route était longue et il fallait plus de deux jours pour se rendre à la ville. Fatouréng et son grand-père avaient beaucoup marché et peu dormi, si bien qu’ils étaient arrivés les premiers sur le champ de foire. Pour une fois, la chance sourit au « goffo » et grâce au talent de maquignon du grand-père, ils réussirent à vendre leurs bêtes à très bon prix. Le père Fatoure pour fêter l’événement décida d’offrir au « goffo » chose très rare pour l’époque, un repas à l’auberge du « soleil ». Cette auberge était l’une des plus grandes de la ville et elle était réputée comme une des meilleures.
Fatouréng, son grand-père et quelques Bessanais se mirent à table et c’est à ce moment que tout bascula dans la vie de Fatouréng .
Le cœur de « goffo » s’arrêta de battre quand la servante traversa la salle du restaurant. Elle était la fille la plus belle qu’il eût jamais vue. Ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ses formes avantageuses, tout cela en faisait un ange. Fatouréng se figea sur lui-même en contemplant cette jolie fille.
Son grand-père s’en rendit compte et lui demanda s’il était fou car il n’avait pas touché son repas.
En le regardant de plus près, il comprit bien vite pourquoi Fatouréng avait perdu l’appétit ; c’était : « L’Amour ».
En sortant du restaurant, le regard de Fatouréng croisa celui de la belle inconnue, un frisson merveilleux traversa son corps, la servante fut elle aussi troublée car elle laissa tomber toutes les assiettes qu’elle tenait.
Tout était donc possible pour Fatouréng, mais il fallait rentrer à Bessans et la route était encore longue. Sur le chemin du retour, il marchait comme un automate, il ne répondait pas quand on lui parlait, la seule chose qu’il avait en tête était le souvenir du regard profond des yeux bleus de la belle servante.
Son grand-père vint à sa hauteur et lui dit :
- Tu sais Fatouréng, ne te fais pas trop d’illusions, cette fille n’est pas pour toi, c’est la fille de l’aubergistes et, à moins que par miracle tu ne deviennes très riche, son père ne te donnera jamais sa main.
De retour au village, Fatouréng passait ses journées à errer, ses seules pensées étaient pour sa belle dont il ne connaissait même pas le prénom. Il ne faisait déjà pas grand-chose d’habitude, mais alors là, il ne faisait plus rien du tout. Son père hurlait après lui du matin au soir et cela ne pouvait plus durer. Mais que faire ?
- Le cœur a ses raisons que la raison ignore, comment devenir riche ? se dit Fatouréng tout en marchant le long du torrent, je casse tout ce que je touche, je ne sais rien faire de mes dix doigts, seul le Diable pourrait me sauver !
Qu’avait-il dit là ! Dans un grand éclair blanc, suivi d’un formidable grondement de tonnerre, le Diable apparut !
- Tu m’as appelé, Fatouréng !
La peur saisit le « goffo ». Là, devant lui, le « malin » se tenait au milieu du chemin. Il était comme on le décrivait lors des veillées : quatre cornes sur la tête, un visage humain mais hideux, de grandes ailes de chauve-souris, des pattes de bouc et des serres d’aigle, il était terrifiant !
- Tu m’as appelé, répéta le Diable !
Fatouréng, paralysé par la peur arriva quand même à lui expliquer son affaire. Dans un grand rire satanique, le Diable lui répondit.
- Donc, tu veux devenir riche pour pouvoir épouser cette fille ? Je peux t’y aider. Mais es-tu bien sûr de vouloir pactiser avec moi ? Car tu sais, si tu signes, je reviendrai te chercher dès que j’aurai besoin de toi.
- Oui, répondit Fatouréng, car sans cette fille, je meurs à petit feu, alors…
Alors le Diable sorti un stylet et d’un geste rapide, piqua le doigt de Fatouréng d’où perla une goutte de sang.
- Signe là, lui ordonna le Diable en lui tendant un parchemin, et ton vœu sera exaucé.
Fatouréng signa le contrat avec son propre sang.
- Mais que dois-je faire pour devenir riche ? demanda-t-il.
Le Diable, juste avant de s’envoler dans un fracas terrible, lui cria :
- Essaie de sculpter Fatouréng.
- Sculpter, quelle drôle d’idée, je ne sais pas tenir une gouge sans me couper pensa le « goffo ».
A cette époque, Bessans était réputé pour ses sculpteurs. En effet, les Clappier, les Fodéré et bien d’autres avaient sculpté grand nombre de retables et de statues de saints dans toute la vallée, même jusqu’à Rome. Bien sûr, ils étaient tous devenus très riches. Fatouréng croyait avoir rêvé, mais la marque au bout de son doigt lui prouvait que non. Il avait bel et bien rencontré le Diable.
Dès le lendemain, il prit un morceau de pin cembro et avec son couteau de berger, il sculpta une petite vierge à l’enfant d’une beauté exceptionnelle. Son grand-père n’en crut pas ses yeux. Le « goffo » avait réalisé une pièce des grands Maîtres sculpteurs.
- Tu sais Fatouréng, j’ai peut-être une idée pour que tu deviennes riche. L’autre jour à la foire, j’ai entendu dire que les moines de la cathédrale de Saint-Jean souhaitaient faire réaliser un retable monumental en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et que dans le mois de décembre, un concours allait se tenir pour désigner le meilleur sculpteur. Il ne te reste plus que deux mois pour t’entraîner. Prends ces vieilles gouges et mets-toi au travail.
Fatouréng se mit à sculpter jour et nuit. Après la Vierge il décida de s’attaquer à un Saint Antoine patron du bétail. La statue fut réalisée en moins d’une semaine. On aurait dit que Fatouréng avait fait ça toute sa vie. Son Saint Antoine n’avait rien à envier aux statues de l’Eglise, ni ses autres pièces d’ailleurs, qui étaient plus belles les unes que les autres. Le concours allait bientôt commencer. Fatouréng était prêt.
Après avoir préparé son baluchon avec quelques effets et ses outils, il embrassa sa famille et quitta le village le cœur serré. C’était la première fois qu’il partait seul sans son grand-père. Dès son arrivée à Saint Jean, il se rendit près de l’auberge pour essayer d’entrevoir celle qui avait pris son cœur. Quel soulagement quand il la vit traverser la salle ! Elle était toujours aussi ravissante !
- Il faut que je gagne sinon je ne pourrai jamais vivre sans elle, se dit-il.
Le cœur léger et plein d’espoir, il partit s’inscrire au concours. Dans la cathédrale, de nombreux sculpteurs se préparaient. Ceux de Bessans qui connaissaient Fatouréng se moquèrent de lui.
- Dis, le « goffo », essaie au moins de ne pas te couper les doigts !
Les moines donnèrent le sujet de l’œuvre : une statue de Saint Jean-Baptiste portant un agneau sur une bible, à réaliser en quatre jours. Dans la cathédrale on n’entendit plus que les coups de maillets. Fatouréng travailla sans arrêt, pendant ces quatre jours, il ne dormit pratiquement pas et il fut l’un des premiers à terminer son œuvre, il peut ainsi avoir le temps de fignoler sa statue. Quand la cloche sonna pour annoncer la fin du concours, un grand silence se fit.
Les moines inspectèrent toutes les statues puis se réunirent pour désigner le gagnant. Le doute envahit notre ami. Bien sûr, sa statue était magnifique, mais ce n’était pas la seule ! La tension était à son comble…
Enfin, quand les prêtres désignèrent à la surprise générale Fatouréng vainqueur se fut pour lui un immense soulagement. Il allait pouvoir enfin réaliser son rêve. Dès le lendemain, il se mit à travailler au retable de la cathédrale. Grâce à la prime obtenue, il logeait à l’auberge du Soleil et ainsi, pendant plusieurs mois il put vivre tout près de Marie, sa bien-aimée.
Marie n’était pas insensible au charme du « goffo », d’autant plus que sa réputation de grand sculpteur n’était plus à faire. Tout le monde à Saint-Jean parlait de lui. Le retable était splendide et les gens de la ville en étaient stupéfaits. Ce fut donc d’autant plus facile, une fois le travail terminé, de demander la main de Marie à son père. Celui-ci, persuadé que Fatouréng aller devenir très riche grâce à son talent, accepta sans hésiter. Le mariage eut lieu au printemps à Saint-Jean comme le veut la tradition : on se marie dans le pays de la femme.
Mais Bessans manquait à Fatouréng et au milieu de l’été, sa femme et lui s’y installèrent. Les années passèrent et la vie suivait son cours. Marie s’occupait des enfants et du bétail tandis que Fatouréng sculptait. Des statues de saints, des retables pour les églises ou les chapelles de la vallée et même pour celles de l’autre côté de la montagne, à Suse et à Novalaise. La vie était belle, il était amoureux comme au premier jour et il était riche !
Mais le bonheur ne dure qu’un temps ! Un soir, alors qu’il était seul dans son atelier, la lumière de sa petite lampe à huile s’éteignit brusquement. Fatouréng la ralluma et au moment où la flamme jaillissait du « créju », le Diable apparut derrière son établi !
-J’espère que ne m’as pas oublié, ni le pacte que nous avons fait il y a quinze ans ? J’ai besoin de tes services et je reviendrai te chercher dans une semaine.
Le Diable disparut comme il était venu. Le « goffo » était effondré, allait-il tout perdre ? Sa femme, ses enfants, son travail, sa vie. Quand il rentra chez lui, Marie s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.
- Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu le Diable !
Elle ne croyait pas si bien dire, Fatouréng s’assit sur une chaise et éclata en sanglots et il lui raconta toute l’histoire.
- Mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir si tu n’es pas là pour t’occuper de nous ?
Ce soir-là, Fatouréng et Marie ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun cherchant de son côté une solution pour que le pacte devienne caduc. Au petit matin, Marie eut une idée.
- Fatouréng, si tu as risqué ta vie par amour pour moi, alors le Diable, par amour, peut faire lui aussi n’importe quoi ! Comme par exemple rompre le contrat qui te lie à lui.
Marie n’avait pas terminé sa phrase que Fatouréng sauta hors de son lit.
- Quelle femme de tête tu es, Marie ! Ce n’est peut-être pas fini pour nous.
- Mais que vas-tu faire ?
- Tu verras bien, répondit-il en se précipitant vers son atelier.
Il fallait faire vite, il n’avait plus que six jours avant le retour du diable. Il prit une bille de pin cembro et commença à la dégrossir... Une statue aux formes étranges naquit. Au cinquième jour, la pièce était presque terminée. Fatouréng la montra à Marie.
- Tu crois que ça va lui plaire ?
- Mon Dieu ! Qu’elle est belle, c’est magnifique.
- Je n’ai plus qu’à finir de la poncer et notre sort est entre ses mains.
Le jour suivant, comme prévu, le Diable apparut dans l’atelier.
- Tu es prêt, lui dit-il.
- Non, je ne veux pas venir avec toi.
- Comment oses-tu me défier ? Tu as signé Fatouréng ! Je ne veux pas te défier, mais j’ai quelque chose à te proposer en échange de ma vie.
- Eh bien, il faut que cette chose soit vraiment extraordinaire, ricana le Diable.
- Ça, c’est à toi de voir !
D’un geste rapide, Fatouréng retira le drap qui recouvrait la statue. Le Diable en eut le souffle coupé ! Devant lui, se tenait une diablesse d’une si grande beauté qu’il en tomba immédiatement amoureux. Tout était parfait. Fatouréng avait réalisé pour Satan la plus belle de toutes ses œuvres !
-Ce que tu as fait là est bien risqué, mais j’avoue que dans toute mon existence, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’accepte ! Ta vie en échange de cette merveille.
En un tour de magie, Satan donna vie à la diablesse. Juste avant de disparaître, le Diable se retourna une dernière fois vers le « goffo ».
-Tu crois peut-être que je t’ai donné un don, il y a quinze ans, eh bien tu te trompes ! Je t’ai simplement dit ce que tu devais faire, mais pour ton talent de sculpteur, je n’y suis pour rien. C’est Toi et toi seul !
Le Diable et la diablesse disparurent pour toujours. Fatouréng et sa famille coulèrent des jours heureux. Et c’est depuis ce temps-là, qu’à Bessans on sculpte des Diables bien sûr ! Mais aussi des « Diablesses »


La Légende de Duvallon
Quand j’étais petit garçon, l’été, j’allais avec mes grands-parents à Ribon.
Ribon, que de souvenirs évoque pour moi ce nom ? Mon grand-père possédait un chalet, tout là-haut sur cet alpage.
Dès la mi-juillet, quand l’école était finie, j’allais passer plusieurs jours en montagne avec le Pépé et la Mémé Anne. Toute la journée, je jouais autour du chalet avec Fineau le chien, sous l’œil attentif de ma grand-mère.
Vers 6 heures du soir, j’accompagnais mon grand-père quand il allait chercher les vaches de l’autre côté du torrent, avec Fineau, c’était à celui qui courait le plus vite pour ramener le troupeau près de la passerelle. Les bêtes, une par une, suivaient le sentier qui menait au chalet. La grand-mère Anne nous attendait avec les seaux pour la traite du soir. Même en été, la nuit tombe vite après le coucher du soleil. Avant de refermer la porte je ne me lassais pas d’admirer, là-bas vers le couchant, les dernières lueurs pourpres du ciel.
La soupe aux herbes à peine avalée, je me glissais sous la couverture dans le lit clos, et mes yeux fatigués par le grand air de la montagne se fermaient très vite…
- Duvallon… C’est l’heure…
Tous les matins, mon grand-père avait l’habitude de me réveiller en me secouant et de prononcer cette phrase rituelle.
Un après-midi, alors que nous gardions tous les deux les vaches près du grand rocher vers l’Arcelle, je lui demandais :
Dis Pépé, pourquoi quand tu me réveilles, tu dis toujours : Duvallon… C’est l’heure… ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, d’un geste habituel, il se frisa la moustache. Au bout de quelques instants il me dit :
Quand j’étais petit comme toi, mon grand-père me raconta une histoire, une histoire que lui avait déjà dit, il y a très longtemps, son grand-père à lui. C’est l’histoire de Duvallon.
Il y a longtemps, très longtemps de cela, vivait au hameau de la Chalp, en aval de Bessans, un beau jeune homme qui s’appelait Duvallon. Il était fort épris d’une jeune fille du village et souvent il venait la voir après le travail malgré les quelques lieues qui les séparaient.
Anne était une des plus belles filles de Bessans et tous les deux formaient un couple magnifique. Ils faisaient bien des envieux dans le village car non seulement ils étaient beaux mais aussi d’une grande intelligence. Les fées ne les avaient pas oubliés à leur naissance.
Ce soir-là, Duvallon, après avoir une dernière fois embrassé sa promise, prit le chemin de la Chalp pour s’en retourner chez lui. Il devait se hâter car au mois de décembre la neige et le mauvais temps ne facilitaient pas le trajet.
A peine eut-il quitté les dernières maisons du village que le vent se leva en tourmente. Les bourrasques de neige lui cinglaient le visage malgré la capuche de son grand manteau qu’il avait rabattue sur ses yeux. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Même avec une connaissance parfaite du pays, il avait du mal à se repérer sous les rafales neigeuses. Plus d’une fois il perdit pied et se retrouva le nez dans la neige. Il n’avait fait que deux kilomètres et malgré sa force et son endurance, il était exténué.
Par le Diable ! S’écria Duvallon, je n’en peux plus, si je n’avance pas encore, je vais mourir ici. Jamais je ne reverrai Anne ma douce fiancée…
Le vent redoubla de force, un éclair fulgurant déchira la nuit, et dans la lueur, là, devant les yeux e Duvallon apparut un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à large bord, revêtu d’une grande cape noire.
Tu m’as appelé Duvallon ? Et bien me voilà. Ne crains rien… Je te parle en ami…
Tu voudrais bien arriver sain et sauf dans ta maison de la Chalp, n’est-ce pas ?
Duvallon, malgré son courage n’avait plus la force de se relever. Il n’avait jamais vu cet homme ni à Bessans, ni en bas à Lanslebourg, ni aux foires de la vallée.
C’est vrai que j’aimerai bien me retrouver devant un bon feu, là-bas, chez moi…
Eh bien, tu n’as qu’à signer ce papier et en moins de temps que tu le penses, tu seras rendu devant ta maison à la Chalp…
Duvallon eut un doute.
C’est trop beau pour être vrai. I avait déjà entendu de vieilles histoires où un habitant de la Goulaz avait fait un pacte avec le Diable… Mais, que me demandes-tu, étranger ?
Ton âme !
Mon âme ! Plutôt rester là…
Comme tu veux Duvallon, mais adieu à la vie, adieu à Anne la belle, ta promise, adieu aux honneurs et à la fortune, mais si tu signes ce papier, pendant cinquante ans tu auras tout cela et tu posséderas des pouvoirs surnaturels qui te permettront de réaliser tout ce que tu désires…
Perdre la vie, passe encore, mais perdre Anne dont il était follement amoureux, ce n’était pas possible.
Que dois-je faire ?
Prends cette plume…
Le Diable présenta à Duvallon une plume de son chapeau, mais avant que le jeune homme ne tendît la main, il l’enfonça dans le bras du malheureux, si fort que le sang perla sur la peau.
Signe à cet endroit.
Duvallon a signé… Signé avec son sang… Le Diable a disparu. Comme par miracle, la tempête a cessé, un grand calme tout alentour…
J’ai vendu mon âme au Diable… Mais seulement dans cinquante ans… Bah ! On verra bien.
Arrivé au bord de l’Arc, il lui restait encore un long chemin pour arriver chez lui.
Voyons voir si mes pouvoirs sont réels.
Il étendit largement son manteau sur les eaux tumultueuses du torrent et s’installa, très à son aise sur cet esquif improvisé. La vague le porta à deux pas de son chalet.
Depuis ce jour, Duvallon multipliait les prouesses quotidiennes. Quand il avait besoin de bois pour son chauffage, il allait dans la forêt de Chantelouve, et là, avec son couteau, il abattait les plus gros mélèzes et les transportait sans effort. Pour manger, il se rendait là-haut sur l’Arcelle où se trouvent les troupeaux de chamois et d’un seul jet de pierre il en tuait toujours deux ou trois. Il fit son apprentissage de maréchal-ferrant à Lanslevillard. Là encore, il étonnait le monde à sa façon de ferrer les chevaux. Il leur coupait les pattes à la hauteur du jarret et plaçait les fers aux sabots avant de rattacher sans difficultés, les pattes amputées. Puis Duvallon eut vingt ans, il fut affecté au service du Roi Louis le bien-aimé et servit en Italie dans un régiment de dragons.
Au cours des différentes batailles, il se couvrit de gloire, il était toujours le premier sur l’ennemi et ses prouesses lui valurent de devenir Sergent.
Un jour, au cours d’une campagne malheureuse, son escadron se trouva cerné dans une forteresse entourée par de hautes murailles et un fossé profond.
Nous sommes perdus, dit le Capitaine, mais pour l’honneur, nous nous battrons jusqu’au dernier.
Perdu ? Pas si sûr, mon Capitaine… Osa déclarer son ordonnance.
Expliquez-vous Sergent.
Et oui, l’ordonnance du Capitaine n’était autre que Duvallon.
Mon Capitaine, si je parvenais à ramener des renforts et à libérer la forteresse, quelle récompense m’accorderiez-vous ?
A celui qui accomplirait un tel exploit impossible, j’accorderai son congé, son cheval et ses armes…
L’officier n’eut pas le temps d’en dire davantage. Duvallon exécutait un salut impeccable.
A bientôt mon Capitaine.
Détachant son cheval de la barrière, un alezan magnifique, aussi exceptionnel que son cavalier, Duvallon lui fit prendre du recul. Affectueusement, il flatte son encolure, puis se penchant, lui parle à l’oreille. Par trois fois, il répète son nom :
Cambradin, Cambradin, Cambradin…
Cambradin était le nom que portait le Diable. Et résolument, pique des deux et fonce sur la muraille. Cambradin, le cheval, s’arrache si fort, si haut, qu’il paraît s’envoler par-dessus l’enceinte et le fossé. A peine de l’autre côté, il franchit d’un nouveau bond toutes les troupes ennemies.
Au petit jour, Duvallon toujours monté sur son fidèle Cambradin arrive en tête des renforts, l’ennemi est mis en déroute.
Mission accomplie mon Capitaine.
Soit ! Tu as réussi et je n’ai qu’une parole, prends ton cheval, tes armes et pars !
Pars tout de suite ! et va-t’en… Va-t’en au Diable…
Dégagé de ses obligations militaires Duvallon retourna dans son hameau de la Chalp où son amoureuse l’attendait et rien ne fut trop beau pour leurs épousailles.
Les garçons du village avaient coupé les sapins sur la commune voisine pour orner la maison, les filles les avaient décorés de mille fleurs toutes plus belles les unes que les autres.
Parée comme une reine, ravissante sous son « eskeuffa » de dentelle blanche, Anne portait sur sa poitrine la croix d’or que Duvallon lui avait offert.
Le village dansa toute la nuit. Jamais on n’avait vu pareille fête.
Anne et Duvallon connurent tout de suite une vie facile et ils coulèrent de jours heureux…
Mais, année après année, approchait inexorablement, l’échéance fatale… Bientôt Duvallon appartiendrait au Diable…
Anne voyait bien que son mari n’était plus le même, en vain elle l’interrogeait, mais lui, répondait évasivement…
L’hiver arriva sur le hameau de la Chalp. Cette nuit était la nuit fatidique où Duvallon devait appartenir au Diable ! Il se coucha dans le lit clos près de sa femme mais il ne put trouver le sommeil. Dehors, le vent soufflait, mais entre deux rafales, il entendit :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Duvallon e leva sans bruit, enfilant sa pèlerine il sortit. Là ! Cambradin l’attendait et tout de suite ils disparurent dans la nuit… Quel méfait commirent-ils ? Nul ne le sait.
Quand Duvallon rentra au petit matin, Anne l’attendait devant la porte.
- Où es-tu allé cette nuit ?
Duvallon tomba à genoux aux pieds de son épouse, en quelques mots il révéla à sa femme son terrible secret.
La nuit suivante, à minuit, Cambradin appela de nouveau :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Le pauvre Duvallon s’apprêtait à obéir au Diable, mais Anne plus rapide sortit la première.
- Duvallon est à moi, par Dieu ! Depuis le jour de mes noces.
- Non répondit Cambradin, il a signé un pacte avec son sang. Il m’appartient, je l’emporte.
- La preuve qu’il est à moi, la voici, dit-elle en tendant sa main où brillait l’anneau de leur mariage. Et se faisant, elle toucha le Diable avec l’alliance.
Horreur ! Le Diable fou de douleur au contact de cet objet béni, sursauta, hurla et disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anne et Duvallon allèrent à Bessans. Là, ils se rendirent auprès du révérend curé. Ils lui expliquèrent toute l’histoire.
- Mes pauvres enfants, vous voilà dans une bien mauvaise passe, je ne peux rien faire pour vous. Seul le très Saint Père saura vous conseiller. De retour à la Chalp, Duvallon ne perdit pas de temps. Il rassembla quelques affaires et après avoir embrassé sa femme, parti vers Rome par le Mont-Cenis. Pendant tout le temps que dura son voyage, Duvallon ne cessa de prier. Enfin le 24 décembre, il arriva devant le Saint Siège.
Pour voir le Souverain Pontif, ce ne fut pas chose aisée. Mais enfin, Duvallon est là, agenouillé devant lui.
- Très Saint Père, aidez-moi car j’ai péché très… très… Duvallon ne trouvait plus ses mots. D’un geste, Sa Sainteté l’interrompit.
- D’abord d’où viens-tu ?
- De Bessans, mon très Saint Père.
- Ah ! De Bessans, le pays des Diables… Et Duvallon lui raconta toute l’histoire…
Le Pape réfléchissait… Comment sauver cette brebis égarée ? Finalement, il se pencha vers Duvallon :
- Il ne sera pas dit qu’un soir de Noël je rejette un pêcheur repentant. Ecoute bien, Duvallon, pour le salut de ton âme et pour te délier du pacte signé avec le Diable, tu devras, cette nuit même, entendre trois messes de minuit en des lieux différents. L’une en la basilique de Saint-pierre de Rome, l’autre à Notre Dame de Paris et la troisième dans ton village de Bessans.
Duvallon se retrouva seul. Comment réaliser une pareille prouesse ?
- Mais pourquoi, se dit-il, ne pas encore utiliser le Diable ? Alors, il l’appela.
- Cambradin ! Je veux un cheval, mais un cheval le plus rapide du monde.
Aussitôt, une bête magnifique piaffa devant Duvallon.
- A quelle vitesse peux-tu aller ?
- A la vitesse du son…
- Ce n’est pas assez. Cambradin, un autre. Un fier Alezan se présenta.
- Et toi, quelle est ta vitesse ?
- Je vais aussi vite que la lumière.
- Non, ce n’est pas toi que je veux. Cambradin, un autre. Alors, du fond de la nuit, surgit un superbe étalon.
- Je file aussi vite que la pensée.
- Voilà, c’est toi que je veux.
Il enfourcha aussitôt sa monture. Ainsi, grâce à ce cheval qui allait aussi vite que la pensée, Duvallon put assister aux trois messes de minuit. Il se retrouva sur le parvis de l’église de Bessans pour la dernière, à côté d’Anne son épouse et tout le village réuni.
A la sortie de la messe, Cambradin attendait.
- Duvallon… C’est l’heure…
- Monsieur Cambradin, dit Duvallon, montrez-moi le parchemin.
Le Diable sortit le papier de sous son manteau, le pacte que Duvallon avait signé cinquante ans plus tôt et le tendit à Duvallon.
-Regarde, Anne, la signature a disparu ; se tournant vers Cambradin, Monsieur je ne vous connais point, il y a rien sur ce parchemin qui nous lie en quelque sorte.
Le Diable s’empara du papier, à sa stupéfaction la signature n’y était plus. Il disparut dans un grand fracas, vite couvert par les cloches e l’église annonçant Noël !
Par Dieu ! Dit-il, je ne vais pas me laisser faire par la tourmente.
Il fit encore quelques pas, mais ne sachant plus où il était, il glissa dans la pente, cul par-dessus tête et ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il récupéra ses esprits.
Ainsi finit l’histoire de Duvallon. Il vécut encore de longues années auprès d’Anne sa courageuse épouse. Bien des années ont passé depuis, et là-bas, au hameau de la Chalp, seules quelques pierres marquent l’endroit de la maison de Duvallon.
Ribon, que de souvenirs évoque pour moi ce nom ? Mon grand-père possédait un chalet, tout là-haut sur cet alpage.
Dès la mi-juillet, quand l’école était finie, j’allais passer plusieurs jours en montagne avec le Pépé et la Mémé Anne. Toute la journée, je jouais autour du chalet avec Fineau le chien, sous l’œil attentif de ma grand-mère.
Vers 6 heures du soir, j’accompagnais mon grand-père quand il allait chercher les vaches de l’autre côté du torrent, avec Fineau, c’était à celui qui courait le plus vite pour ramener le troupeau près de la passerelle. Les bêtes, une par une, suivaient le sentier qui menait au chalet. La grand-mère Anne nous attendait avec les seaux pour la traite du soir. Même en été, la nuit tombe vite après le coucher du soleil. Avant de refermer la porte je ne me lassais pas d’admirer, là-bas vers le couchant, les dernières lueurs pourpres du ciel.
La soupe aux herbes à peine avalée, je me glissais sous la couverture dans le lit clos, et mes yeux fatigués par le grand air de la montagne se fermaient très vite…
- Duvallon… C’est l’heure…
Tous les matins, mon grand-père avait l’habitude de me réveiller en me secouant et de prononcer cette phrase rituelle.
Un après-midi, alors que nous gardions tous les deux les vaches près du grand rocher vers l’Arcelle, je lui demandais :
Dis Pépé, pourquoi quand tu me réveilles, tu dis toujours : Duvallon… C’est l’heure… ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, d’un geste habituel, il se frisa la moustache. Au bout de quelques instants il me dit :
Quand j’étais petit comme toi, mon grand-père me raconta une histoire, une histoire que lui avait déjà dit, il y a très longtemps, son grand-père à lui. C’est l’histoire de Duvallon.
Il y a longtemps, très longtemps de cela, vivait au hameau de la Chalp, en aval de Bessans, un beau jeune homme qui s’appelait Duvallon. Il était fort épris d’une jeune fille du village et souvent il venait la voir après le travail malgré les quelques lieues qui les séparaient.
Anne était une des plus belles filles de Bessans et tous les deux formaient un couple magnifique. Ils faisaient bien des envieux dans le village car non seulement ils étaient beaux mais aussi d’une grande intelligence. Les fées ne les avaient pas oubliés à leur naissance.
Ce soir-là, Duvallon, après avoir une dernière fois embrassé sa promise, prit le chemin de la Chalp pour s’en retourner chez lui. Il devait se hâter car au mois de décembre la neige et le mauvais temps ne facilitaient pas le trajet.
A peine eut-il quitté les dernières maisons du village que le vent se leva en tourmente. Les bourrasques de neige lui cinglaient le visage malgré la capuche de son grand manteau qu’il avait rabattue sur ses yeux. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Même avec une connaissance parfaite du pays, il avait du mal à se repérer sous les rafales neigeuses. Plus d’une fois il perdit pied et se retrouva le nez dans la neige. Il n’avait fait que deux kilomètres et malgré sa force et son endurance, il était exténué.
Par le Diable ! S’écria Duvallon, je n’en peux plus, si je n’avance pas encore, je vais mourir ici. Jamais je ne reverrai Anne ma douce fiancée…
Le vent redoubla de force, un éclair fulgurant déchira la nuit, et dans la lueur, là, devant les yeux e Duvallon apparut un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à large bord, revêtu d’une grande cape noire.
Tu m’as appelé Duvallon ? Et bien me voilà. Ne crains rien… Je te parle en ami…
Tu voudrais bien arriver sain et sauf dans ta maison de la Chalp, n’est-ce pas ?
Duvallon, malgré son courage n’avait plus la force de se relever. Il n’avait jamais vu cet homme ni à Bessans, ni en bas à Lanslebourg, ni aux foires de la vallée.
C’est vrai que j’aimerai bien me retrouver devant un bon feu, là-bas, chez moi…
Eh bien, tu n’as qu’à signer ce papier et en moins de temps que tu le penses, tu seras rendu devant ta maison à la Chalp…
Duvallon eut un doute.
C’est trop beau pour être vrai. I avait déjà entendu de vieilles histoires où un habitant de la Goulaz avait fait un pacte avec le Diable… Mais, que me demandes-tu, étranger ?
Ton âme !
Mon âme ! Plutôt rester là…
Comme tu veux Duvallon, mais adieu à la vie, adieu à Anne la belle, ta promise, adieu aux honneurs et à la fortune, mais si tu signes ce papier, pendant cinquante ans tu auras tout cela et tu posséderas des pouvoirs surnaturels qui te permettront de réaliser tout ce que tu désires…
Perdre la vie, passe encore, mais perdre Anne dont il était follement amoureux, ce n’était pas possible.
Que dois-je faire ?
Prends cette plume…
Le Diable présenta à Duvallon une plume de son chapeau, mais avant que le jeune homme ne tendît la main, il l’enfonça dans le bras du malheureux, si fort que le sang perla sur la peau.
Signe à cet endroit.
Duvallon a signé… Signé avec son sang… Le Diable a disparu. Comme par miracle, la tempête a cessé, un grand calme tout alentour…
J’ai vendu mon âme au Diable… Mais seulement dans cinquante ans… Bah ! On verra bien.
Arrivé au bord de l’Arc, il lui restait encore un long chemin pour arriver chez lui.
Voyons voir si mes pouvoirs sont réels.
Il étendit largement son manteau sur les eaux tumultueuses du torrent et s’installa, très à son aise sur cet esquif improvisé. La vague le porta à deux pas de son chalet.
Depuis ce jour, Duvallon multipliait les prouesses quotidiennes. Quand il avait besoin de bois pour son chauffage, il allait dans la forêt de Chantelouve, et là, avec son couteau, il abattait les plus gros mélèzes et les transportait sans effort. Pour manger, il se rendait là-haut sur l’Arcelle où se trouvent les troupeaux de chamois et d’un seul jet de pierre il en tuait toujours deux ou trois. Il fit son apprentissage de maréchal-ferrant à Lanslevillard. Là encore, il étonnait le monde à sa façon de ferrer les chevaux. Il leur coupait les pattes à la hauteur du jarret et plaçait les fers aux sabots avant de rattacher sans difficultés, les pattes amputées. Puis Duvallon eut vingt ans, il fut affecté au service du Roi Louis le bien-aimé et servit en Italie dans un régiment de dragons.
Au cours des différentes batailles, il se couvrit de gloire, il était toujours le premier sur l’ennemi et ses prouesses lui valurent de devenir Sergent.
Un jour, au cours d’une campagne malheureuse, son escadron se trouva cerné dans une forteresse entourée par de hautes murailles et un fossé profond.
Nous sommes perdus, dit le Capitaine, mais pour l’honneur, nous nous battrons jusqu’au dernier.
Perdu ? Pas si sûr, mon Capitaine… Osa déclarer son ordonnance.
Expliquez-vous Sergent.
Et oui, l’ordonnance du Capitaine n’était autre que Duvallon.
Mon Capitaine, si je parvenais à ramener des renforts et à libérer la forteresse, quelle récompense m’accorderiez-vous ?
A celui qui accomplirait un tel exploit impossible, j’accorderai son congé, son cheval et ses armes…
L’officier n’eut pas le temps d’en dire davantage. Duvallon exécutait un salut impeccable.
A bientôt mon Capitaine.
Détachant son cheval de la barrière, un alezan magnifique, aussi exceptionnel que son cavalier, Duvallon lui fit prendre du recul. Affectueusement, il flatte son encolure, puis se penchant, lui parle à l’oreille. Par trois fois, il répète son nom :
Cambradin, Cambradin, Cambradin…
Cambradin était le nom que portait le Diable. Et résolument, pique des deux et fonce sur la muraille. Cambradin, le cheval, s’arrache si fort, si haut, qu’il paraît s’envoler par-dessus l’enceinte et le fossé. A peine de l’autre côté, il franchit d’un nouveau bond toutes les troupes ennemies.
Au petit jour, Duvallon toujours monté sur son fidèle Cambradin arrive en tête des renforts, l’ennemi est mis en déroute.
Mission accomplie mon Capitaine.
Soit ! Tu as réussi et je n’ai qu’une parole, prends ton cheval, tes armes et pars !
Pars tout de suite ! et va-t’en… Va-t’en au Diable…
Dégagé de ses obligations militaires Duvallon retourna dans son hameau de la Chalp où son amoureuse l’attendait et rien ne fut trop beau pour leurs épousailles.
Les garçons du village avaient coupé les sapins sur la commune voisine pour orner la maison, les filles les avaient décorés de mille fleurs toutes plus belles les unes que les autres.
Parée comme une reine, ravissante sous son « eskeuffa » de dentelle blanche, Anne portait sur sa poitrine la croix d’or que Duvallon lui avait offert.
Le village dansa toute la nuit. Jamais on n’avait vu pareille fête.
Anne et Duvallon connurent tout de suite une vie facile et ils coulèrent de jours heureux…
Mais, année après année, approchait inexorablement, l’échéance fatale… Bientôt Duvallon appartiendrait au Diable…
Anne voyait bien que son mari n’était plus le même, en vain elle l’interrogeait, mais lui, répondait évasivement…
L’hiver arriva sur le hameau de la Chalp. Cette nuit était la nuit fatidique où Duvallon devait appartenir au Diable ! Il se coucha dans le lit clos près de sa femme mais il ne put trouver le sommeil. Dehors, le vent soufflait, mais entre deux rafales, il entendit :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Duvallon e leva sans bruit, enfilant sa pèlerine il sortit. Là ! Cambradin l’attendait et tout de suite ils disparurent dans la nuit… Quel méfait commirent-ils ? Nul ne le sait.
Quand Duvallon rentra au petit matin, Anne l’attendait devant la porte.
- Où es-tu allé cette nuit ?
Duvallon tomba à genoux aux pieds de son épouse, en quelques mots il révéla à sa femme son terrible secret.
La nuit suivante, à minuit, Cambradin appela de nouveau :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Le pauvre Duvallon s’apprêtait à obéir au Diable, mais Anne plus rapide sortit la première.
- Duvallon est à moi, par Dieu ! Depuis le jour de mes noces.
- Non répondit Cambradin, il a signé un pacte avec son sang. Il m’appartient, je l’emporte.
- La preuve qu’il est à moi, la voici, dit-elle en tendant sa main où brillait l’anneau de leur mariage. Et se faisant, elle toucha le Diable avec l’alliance.
Horreur ! Le Diable fou de douleur au contact de cet objet béni, sursauta, hurla et disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anne et Duvallon allèrent à Bessans. Là, ils se rendirent auprès du révérend curé. Ils lui expliquèrent toute l’histoire.
- Mes pauvres enfants, vous voilà dans une bien mauvaise passe, je ne peux rien faire pour vous. Seul le très Saint Père saura vous conseiller. De retour à la Chalp, Duvallon ne perdit pas de temps. Il rassembla quelques affaires et après avoir embrassé sa femme, parti vers Rome par le Mont-Cenis. Pendant tout le temps que dura son voyage, Duvallon ne cessa de prier. Enfin le 24 décembre, il arriva devant le Saint Siège.
Pour voir le Souverain Pontif, ce ne fut pas chose aisée. Mais enfin, Duvallon est là, agenouillé devant lui.
- Très Saint Père, aidez-moi car j’ai péché très… très… Duvallon ne trouvait plus ses mots. D’un geste, Sa Sainteté l’interrompit.
- D’abord d’où viens-tu ?
- De Bessans, mon très Saint Père.
- Ah ! De Bessans, le pays des Diables… Et Duvallon lui raconta toute l’histoire…
Le Pape réfléchissait… Comment sauver cette brebis égarée ? Finalement, il se pencha vers Duvallon :
- Il ne sera pas dit qu’un soir de Noël je rejette un pêcheur repentant. Ecoute bien, Duvallon, pour le salut de ton âme et pour te délier du pacte signé avec le Diable, tu devras, cette nuit même, entendre trois messes de minuit en des lieux différents. L’une en la basilique de Saint-pierre de Rome, l’autre à Notre Dame de Paris et la troisième dans ton village de Bessans.
Duvallon se retrouva seul. Comment réaliser une pareille prouesse ?
- Mais pourquoi, se dit-il, ne pas encore utiliser le Diable ? Alors, il l’appela.
- Cambradin ! Je veux un cheval, mais un cheval le plus rapide du monde.
Aussitôt, une bête magnifique piaffa devant Duvallon.
- A quelle vitesse peux-tu aller ?
- A la vitesse du son…
- Ce n’est pas assez. Cambradin, un autre. Un fier Alezan se présenta.
- Et toi, quelle est ta vitesse ?
- Je vais aussi vite que la lumière.
- Non, ce n’est pas toi que je veux. Cambradin, un autre. Alors, du fond de la nuit, surgit un superbe étalon.
- Je file aussi vite que la pensée.
- Voilà, c’est toi que je veux.
Il enfourcha aussitôt sa monture. Ainsi, grâce à ce cheval qui allait aussi vite que la pensée, Duvallon put assister aux trois messes de minuit. Il se retrouva sur le parvis de l’église de Bessans pour la dernière, à côté d’Anne son épouse et tout le village réuni.
A la sortie de la messe, Cambradin attendait.
- Duvallon… C’est l’heure…
- Monsieur Cambradin, dit Duvallon, montrez-moi le parchemin.
Le Diable sortit le papier de sous son manteau, le pacte que Duvallon avait signé cinquante ans plus tôt et le tendit à Duvallon.
-Regarde, Anne, la signature a disparu ; se tournant vers Cambradin, Monsieur je ne vous connais point, il y a rien sur ce parchemin qui nous lie en quelque sorte.
Le Diable s’empara du papier, à sa stupéfaction la signature n’y était plus. Il disparut dans un grand fracas, vite couvert par les cloches e l’église annonçant Noël !
Par Dieu ! Dit-il, je ne vais pas me laisser faire par la tourmente.
Il fit encore quelques pas, mais ne sachant plus où il était, il glissa dans la pente, cul par-dessus tête et ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il récupéra ses esprits.
Ainsi finit l’histoire de Duvallon. Il vécut encore de longues années auprès d’Anne sa courageuse épouse. Bien des années ont passé depuis, et là-bas, au hameau de la Chalp, seules quelques pierres marquent l’endroit de la maison de Duvallon.


La Légende de Djan Djors, le Sculpteur de Diables
Le soleil venait de passer derrière la pointe de Charbonnel, l’ombre envahissait la vallée et les maisons des Vincendières étaient plongées dans une clarté diffuse. Le vent en cette fin d’après-midi rabattait la fumée des cheminées à travers les ruelles du village.
Là-haut, au Crey, dans quelques minutes, la brume cernerait les maisons et tout doucement le hameau s’endormirait pour la nuit.
Légende de Djan Djors, le sculpteur de diables
par Georges Personnaz,
Dans la petite pièce qui lui servait d’atelier, Djan Djors alluma le « crésu », la petite flamme fit apparaître sur l’établi une ébauche de statue que notre homme avait commencée au début de la semaine.
La pièce de bois était tirée d’un tronc de pin cembro que Djan Djors avait coupé deux ans plus tôt dans la forêt de Chantelouve. Le bois était bien sec maintenant, et chaque coup de gouge enlevait une écaille nette. Les coups de maillet tombaient réguliers sur le manche de l’outil. Djan Djors avait reçu commande d’un Saint Bernard de Menthon enchaînant un diable avec son étole. Cette statue devait prendre place dans la petite chapelle qui se trouve au pied du hameau du Villaron. Pourquoi avait-on demandé à Djan Djors d’exécuter cette œuvre ? D’autres sculpteurs bien plus célèbres déjà, comme Jean-Baptiste Clappier ou encore ses neveux, étaient depuis des années les maîtres sculpteurs reconnus par tous.
Les jours passaient. Sur l’établi, Djan Djors avait pratiquement fini la réalisation de Saint Bernard. A grands coups de gouge, il ébauchait la silhouette du Diable. Il l’imaginait grimaçant, arc-bouté sur ses ergots pour ne pas se laisser entraîner par le Saint. Par petits coups, il venait de lui faire ressortir au–dessus de la tête, deux magnifiques cornes, attributs classiques des diables. Il changea d’outil, son couteau de sculpteur à la main, il commença à donner forme au visage de Satan. Chaque copeau enlevé apportait un détail supplémentaire et bientôt la fac hideuse du démon apparut aux yeux de Djan Djors. C’était la première fois qu’il sculptait un diable, mais celui-ci était particulièrement réussi.
Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’étole qui devait relier les deux personnages. La nuit était tombée depuis longtemps et seule la petite clarté de la lampe à huile éclairait la statue. Alors qu’il s’apprêtait à tailler dans l’Arolle la pièce manquante, la flamme du « crésu » se mit à vaciller ; elle s’amenuisait de plus en plus et finit par s’éteindre. Dans le noir, Djan Djors posa ses outils pour rallumer la lampe. Mais en même temps qu’une lueur mystérieuse auréolait la silhouette du Diable, il entendit une voix :
- Ne sois pas effrayé, je ne te veux aucun mal, bien au contraire, tu as mis tout ton art pour modeler mon corps et mon visage, tu as réussi là où tant d’autres sculpteurs ont fait de moi une caricature ; tu as dans tes mains un véritable don, si tu le veux, tu seras le meilleur sculpteur de ta génération et dans bien des années, les gens diront, en admirant tes œuvres, « c’est Djan Djors, le sculpteur du Crey, qui a réalisé ces merveilles ».
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux, devant lui, le diable qu’il avait fait surgir d’un morceau de pin cembro était en train de lui parler.- Je sais que tu n’aimes pas particulièrement Jean-Baptiste Clappier à qui on confie la réalisation de tous les retables de la vallée et les statues qui ornent les églises et les chapelles, mais si tu m’écoutes, tu connaîtras une gloire plus grande encore, pendant trente ans c’est toi que l’on viendra chercher, c’est à toi que l’on commandera les plus beaux chefs-d’œuvre… Qu’en penses-tu ?
- Devenir plus célèbre que les « Clappier », avoir la gloire et la richesse qui en découlent… Mais comment cela se peut-il ?
- Tu vas finir la statue que tu as commencée, il ne te reste plus que l’étole à exécuter, alors fais en sorte qu’elle ne me serre pas trop le cou, laisse de l’espace entre elle et moi. Si tu fais cela, à partir de demain et pendant les trente années qui viennent tu seras le maître-sculpteur le plus célèbre de Haute-Maurienne, parole de Diable ! Mais, est-ce tout ?
- Dans trente ans je reviendrai te voir, nous pourrons discuter de tout cela.
Djan Djors reprit sa gouge et son maillet. Il creusa dans l’arolle l’étole de saint Bernard ; mais au lieu de la serrer très fort autour du cou de Satan comme il l’avait prévu, il laissa un espace confortable. Quand il eut fini, il regarda une dernière fois son œuvre, posa ses outils et alla se coucher. Il s’endormit comme une souche, contrairement à son habitude où il avait du mal à trouver le sommeil.
Quand il se leva à la pointe du jour, il alla directement à son atelier sans relancer le feu dans la cheminée. La porte du réduit était ouverte, pourtant il était sûr de l’avoir refermée avant de se coucher. Sur l’établi, saint Bernard était seul, son étole ne retenait plus personne, le Diable s’était envolé !
Djan Djors se signa trois fois :
- Grand Dieu ! Comment est-ce possible ? Le Diable était là hier soir et ce matin il a disparu !
Le pauvre sculpteur repensa à ce qui s’était passé la veille. Il se remémora les paroles du Démon :
- Mais alors ! Je n’ai pas rêvé, c’est bien le Diable qui parlait hier soir, c’est bien lui qui m’a demandé de ne pas serrer l’étole pour qu’il puisse s’échapper…
Il prit dans ses bras la statue de saint Bernard qui n’avait plus de raison d’être et la porta dans un coin.
- Comment vais-je faire maintenant pour honorer ma commande ?
La journée lui sembla d’une longueur infinie. Plus il réfléchissait, moins il ne trouvait de solution.
Vers les trois heures de l’après-midi, Jean de la Cime qui était le Prieur du Villaron et qui lui avait confié la réalisation de la statue, vint trouver Djan Djors :
- J’espère que tu n’as pas encore commencé le saint Bernard de Menthon et son Diable. La congrégation du Villaron s’est réunie hier soir et on a décidé de te confier tout le retable de saint Colomban ainsi que deux grandes statues de saint Antoine et de saint Jean-Baptiste.
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles. Une partie de son problème semblait être résolue, mais il devait exécuter ce travail pour le début juillet, jour de la fête du hameau. Derechef, il prit ses outils, sans rien tracer sur les planches de cembro, il commença à grands coups de gouge l’ébauche du retable. Tout semblait facile, il n’avait jamais travaillé aussi vite ni aussi bien.
Quand il eut fini le retable, il s’attaqua à la statue de saint Antoine. Là aussi, du tronc d’arolle il fit jaillir un saint plus vrai que nature. L’expression du visage, la position des mains, les plis de la robe, tout était parfait.
Vint le jour de l’inauguration. Monseigneur l’Evêque s’était déplacé de Saint-Jean de Maurienne. Quand il vit le travail magnifique qu’avait réalisé Djan Djors, il lui dit :
- Jamais je n’ai vu d’aussi belles choses réalisées en si peu de temps, vous êtes véritablement un grand sculpteur « Maître Djan Djors » car dès aujourd’hui, je vous autorise à vous parer du titre de « Maître Sculpteur » et je puis vous assurer que le travail ne vous manquera pas.
Maître Djan Djors devint alors célèbre, non seulement dans la vallée de Haute Maurienne, mais aussi jusqu’à Saint-Jean où il travailla dans l’archevêché, également en Italie à la cathédrale de Suse et de Novalaise.
Les années passèrent, lui apportant la gloire et la fortune. Il n’habitait plus au hameau du Crey, il s’était fait construire une très grande maison à Bessans qui abritait son atelier où quatre sculpteurs travaillaient sous les ordres du Maître.
Alors qu’il approchait de la soixantaine, il eut envie de revoir sa petite maison du Crey où il avait commencé sa vie. Depuis des années plus personne n’avait habité la maison de Djan Djors. Il poussa sa porte et entra. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver la cheminée allumée. Du réduit qui lui servait autrefois d’atelier, une voix s’éleva :
- Entre Djan Djors ! Je t’avais dit que je reviendrai te voir et bien me voilà.
Sur l’établi depuis longtemps abandonné se trouvait la statue de saint Bernard de Menthon et au bout de l’étole… Le Diable !
- Il y a trente ans, jour par jour, je t’avais fait une promesse, tu es célèbre, tu as eu la gloire et la fortune, mais maintenant tu vas faire ce que je te dirai !
Le pauvre Djan Djors tremblait de tout son être. Il avait cru que cette vieille histoire ne verrait jamais son aboutissement. Mais le Diable était là devant ses yeux et à moins de tout perdre, il devait obéir à cette créature.
-Ecoute moi bien Djan Djors, à partir de maintenant, tu ne sculpteras plus que ce que je te dirai. Dans ton village de Bessans et dans les hameaux, certaines personnes vont apprendre à ma connaître. Ils ont oublié que je suis « le Prince des ténèbres » et qu’il me devait le respect dû à mon rang. Nous allons commencer par Mathilde ! Tu connais bien la Mathilde de la Chalp, et bien tu vas mettre ton talent à mon service. Tu vas sculpter un Diable à mon image, il sera articulé, dans la main droite il tiendra une fourche aux piques très acérées et sous son bras gauche, il emportera la Mathilde. Fais-en sorte que ce soit très ressemblant, sinon gare à toi !
Le pauvre Djan Djors fit ce que le Diable lui avait ordonné. Il sculpta donc un Diable qu’il peignit en noir, sur son corps des flammes rouges et dorées et sous le bras une caricature qui semblait être la Mathilde.
Au matin la petite figurine qui se trouvait la veille sur son établi avait disparu. Par on ne sait quelle diablerie, elle se retrouva au-dessus de la porte de la grange de la Mathilde. Et là, le bras articulé du Diable, mu par la volonté de Satan, se mit en mouvement et par trois piqua la figurine représentant Mathilde. Celle-ci, à l’intérieur de sa maison, fut prise d’une grande douleur, elle devenait comme folle, chaque coup de fourche dans la figurine se répercutait dans tout son être.
Plusieurs jours de suite, le Diable se vengea sur la pauvre femme. Dans le village, tout le monde ne parlait plus que de ça. La Mathilde était envoûtée par le Diable ! Djan Djors se lamentait, il n’osait plus sortir de chez lui de peur de se retrouver face à Satan…
La fin du mois approchait et la pleine lune aussi. Cette nuit-là, le Diable vint de nouveau trouver le sculpteur :
- C’est au tour de Bastian du Chapil, prends tes outils et travaille. Je veux que demain matin Bastian soit sous le bras du Diable à la place de Mathilde.
Le pauvre homme fut obligé de s’exécuter et Bastian comme à son tour l’ensorcellement. Puis après lui, vint Joseph et Rose, Jacques le bossu et Pierrette. A chaque lune, Djan Djors devait sculpter une nouvelle tête. Il était à tout jamais entre les mains de la diabolique créature. Il n’en dormait plus, lui qui possédait une force peu commune, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Cela ne pouvait durer, il fallait qu’il trouve comment se défaire du pacte qui le liait à Satan.
Ce soir-là, il remonta aux Vincendières, puis par l’étroit sentier qui conduit au Crey, l arriva devant son ancienne demeure. Dans un tiroir, il retrouva une vieille gouge et un maillet, de sa poche il sortit son couteau et d’un morceau de pin cembro oublié là il y a plus de trente ans, il refit pour la dernière fois l’image du Diable. Il s’appliqua, il y passa toute la nuit. Quand ce fut fini, ramassant quelques brindilles et les copeaux de bois, il fit un feu dans la cheminée. Les flammes éclairaient la petite pièce. Djan Djors alla prendre la statuette sur l’établi et d’un geste rapide et d’un geste rapide, il se lança dans le feu en disant :
- Brûle et disparais à jamais !
C’est alors que les flammes montèrent haut dans la cheminée, une chaleur pareille au feu de l’enfer enveloppa Djan Djors, dans la fumée on ne distinguait plus rien. Quand celle-ci se dissipa, il ne restait plus rien ! Tout avait disparu ! On ne revit jamais Djan Djors ! Mais tous les Bessanais envoûtés furent à jamais délivrés du mal…
Voilà l’histoire de Djan Djors le sculpteur de Diables…
Ah ! J’oubliais de vous dire, en même temps qu’il disparaissait, dans toutes les églises, à l’archevêché et partout où il avait travaillé, disparurent également tous les retables et statues qu’il avait sculptés. C’est pour cela que jamais vous ne verrez une œuvre signée de sa main et que vous ne trouverait pas son nom dans les archives relatant la vie des sculpteurs bessanais.
Mais…, dans certaines familles de Bessans, au fond d’une penderie ou d’un buffet, se trouve encore une statuette articulée emportant sous son bras un homme ou une femme !
Chut ! Il ne faut pas en parler…
Là-haut, au Crey, dans quelques minutes, la brume cernerait les maisons et tout doucement le hameau s’endormirait pour la nuit.
Légende de Djan Djors, le sculpteur de diables
par Georges Personnaz,
Dans la petite pièce qui lui servait d’atelier, Djan Djors alluma le « crésu », la petite flamme fit apparaître sur l’établi une ébauche de statue que notre homme avait commencée au début de la semaine.
La pièce de bois était tirée d’un tronc de pin cembro que Djan Djors avait coupé deux ans plus tôt dans la forêt de Chantelouve. Le bois était bien sec maintenant, et chaque coup de gouge enlevait une écaille nette. Les coups de maillet tombaient réguliers sur le manche de l’outil. Djan Djors avait reçu commande d’un Saint Bernard de Menthon enchaînant un diable avec son étole. Cette statue devait prendre place dans la petite chapelle qui se trouve au pied du hameau du Villaron. Pourquoi avait-on demandé à Djan Djors d’exécuter cette œuvre ? D’autres sculpteurs bien plus célèbres déjà, comme Jean-Baptiste Clappier ou encore ses neveux, étaient depuis des années les maîtres sculpteurs reconnus par tous.
Les jours passaient. Sur l’établi, Djan Djors avait pratiquement fini la réalisation de Saint Bernard. A grands coups de gouge, il ébauchait la silhouette du Diable. Il l’imaginait grimaçant, arc-bouté sur ses ergots pour ne pas se laisser entraîner par le Saint. Par petits coups, il venait de lui faire ressortir au–dessus de la tête, deux magnifiques cornes, attributs classiques des diables. Il changea d’outil, son couteau de sculpteur à la main, il commença à donner forme au visage de Satan. Chaque copeau enlevé apportait un détail supplémentaire et bientôt la fac hideuse du démon apparut aux yeux de Djan Djors. C’était la première fois qu’il sculptait un diable, mais celui-ci était particulièrement réussi.
Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’étole qui devait relier les deux personnages. La nuit était tombée depuis longtemps et seule la petite clarté de la lampe à huile éclairait la statue. Alors qu’il s’apprêtait à tailler dans l’Arolle la pièce manquante, la flamme du « crésu » se mit à vaciller ; elle s’amenuisait de plus en plus et finit par s’éteindre. Dans le noir, Djan Djors posa ses outils pour rallumer la lampe. Mais en même temps qu’une lueur mystérieuse auréolait la silhouette du Diable, il entendit une voix :
- Ne sois pas effrayé, je ne te veux aucun mal, bien au contraire, tu as mis tout ton art pour modeler mon corps et mon visage, tu as réussi là où tant d’autres sculpteurs ont fait de moi une caricature ; tu as dans tes mains un véritable don, si tu le veux, tu seras le meilleur sculpteur de ta génération et dans bien des années, les gens diront, en admirant tes œuvres, « c’est Djan Djors, le sculpteur du Crey, qui a réalisé ces merveilles ».
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux, devant lui, le diable qu’il avait fait surgir d’un morceau de pin cembro était en train de lui parler.- Je sais que tu n’aimes pas particulièrement Jean-Baptiste Clappier à qui on confie la réalisation de tous les retables de la vallée et les statues qui ornent les églises et les chapelles, mais si tu m’écoutes, tu connaîtras une gloire plus grande encore, pendant trente ans c’est toi que l’on viendra chercher, c’est à toi que l’on commandera les plus beaux chefs-d’œuvre… Qu’en penses-tu ?
- Devenir plus célèbre que les « Clappier », avoir la gloire et la richesse qui en découlent… Mais comment cela se peut-il ?
- Tu vas finir la statue que tu as commencée, il ne te reste plus que l’étole à exécuter, alors fais en sorte qu’elle ne me serre pas trop le cou, laisse de l’espace entre elle et moi. Si tu fais cela, à partir de demain et pendant les trente années qui viennent tu seras le maître-sculpteur le plus célèbre de Haute-Maurienne, parole de Diable ! Mais, est-ce tout ?
- Dans trente ans je reviendrai te voir, nous pourrons discuter de tout cela.
Djan Djors reprit sa gouge et son maillet. Il creusa dans l’arolle l’étole de saint Bernard ; mais au lieu de la serrer très fort autour du cou de Satan comme il l’avait prévu, il laissa un espace confortable. Quand il eut fini, il regarda une dernière fois son œuvre, posa ses outils et alla se coucher. Il s’endormit comme une souche, contrairement à son habitude où il avait du mal à trouver le sommeil.
Quand il se leva à la pointe du jour, il alla directement à son atelier sans relancer le feu dans la cheminée. La porte du réduit était ouverte, pourtant il était sûr de l’avoir refermée avant de se coucher. Sur l’établi, saint Bernard était seul, son étole ne retenait plus personne, le Diable s’était envolé !
Djan Djors se signa trois fois :
- Grand Dieu ! Comment est-ce possible ? Le Diable était là hier soir et ce matin il a disparu !
Le pauvre sculpteur repensa à ce qui s’était passé la veille. Il se remémora les paroles du Démon :
- Mais alors ! Je n’ai pas rêvé, c’est bien le Diable qui parlait hier soir, c’est bien lui qui m’a demandé de ne pas serrer l’étole pour qu’il puisse s’échapper…
Il prit dans ses bras la statue de saint Bernard qui n’avait plus de raison d’être et la porta dans un coin.
- Comment vais-je faire maintenant pour honorer ma commande ?
La journée lui sembla d’une longueur infinie. Plus il réfléchissait, moins il ne trouvait de solution.
Vers les trois heures de l’après-midi, Jean de la Cime qui était le Prieur du Villaron et qui lui avait confié la réalisation de la statue, vint trouver Djan Djors :
- J’espère que tu n’as pas encore commencé le saint Bernard de Menthon et son Diable. La congrégation du Villaron s’est réunie hier soir et on a décidé de te confier tout le retable de saint Colomban ainsi que deux grandes statues de saint Antoine et de saint Jean-Baptiste.
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles. Une partie de son problème semblait être résolue, mais il devait exécuter ce travail pour le début juillet, jour de la fête du hameau. Derechef, il prit ses outils, sans rien tracer sur les planches de cembro, il commença à grands coups de gouge l’ébauche du retable. Tout semblait facile, il n’avait jamais travaillé aussi vite ni aussi bien.
Quand il eut fini le retable, il s’attaqua à la statue de saint Antoine. Là aussi, du tronc d’arolle il fit jaillir un saint plus vrai que nature. L’expression du visage, la position des mains, les plis de la robe, tout était parfait.
Vint le jour de l’inauguration. Monseigneur l’Evêque s’était déplacé de Saint-Jean de Maurienne. Quand il vit le travail magnifique qu’avait réalisé Djan Djors, il lui dit :
- Jamais je n’ai vu d’aussi belles choses réalisées en si peu de temps, vous êtes véritablement un grand sculpteur « Maître Djan Djors » car dès aujourd’hui, je vous autorise à vous parer du titre de « Maître Sculpteur » et je puis vous assurer que le travail ne vous manquera pas.
Maître Djan Djors devint alors célèbre, non seulement dans la vallée de Haute Maurienne, mais aussi jusqu’à Saint-Jean où il travailla dans l’archevêché, également en Italie à la cathédrale de Suse et de Novalaise.
Les années passèrent, lui apportant la gloire et la fortune. Il n’habitait plus au hameau du Crey, il s’était fait construire une très grande maison à Bessans qui abritait son atelier où quatre sculpteurs travaillaient sous les ordres du Maître.
Alors qu’il approchait de la soixantaine, il eut envie de revoir sa petite maison du Crey où il avait commencé sa vie. Depuis des années plus personne n’avait habité la maison de Djan Djors. Il poussa sa porte et entra. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver la cheminée allumée. Du réduit qui lui servait autrefois d’atelier, une voix s’éleva :
- Entre Djan Djors ! Je t’avais dit que je reviendrai te voir et bien me voilà.
Sur l’établi depuis longtemps abandonné se trouvait la statue de saint Bernard de Menthon et au bout de l’étole… Le Diable !
- Il y a trente ans, jour par jour, je t’avais fait une promesse, tu es célèbre, tu as eu la gloire et la fortune, mais maintenant tu vas faire ce que je te dirai !
Le pauvre Djan Djors tremblait de tout son être. Il avait cru que cette vieille histoire ne verrait jamais son aboutissement. Mais le Diable était là devant ses yeux et à moins de tout perdre, il devait obéir à cette créature.
-Ecoute moi bien Djan Djors, à partir de maintenant, tu ne sculpteras plus que ce que je te dirai. Dans ton village de Bessans et dans les hameaux, certaines personnes vont apprendre à ma connaître. Ils ont oublié que je suis « le Prince des ténèbres » et qu’il me devait le respect dû à mon rang. Nous allons commencer par Mathilde ! Tu connais bien la Mathilde de la Chalp, et bien tu vas mettre ton talent à mon service. Tu vas sculpter un Diable à mon image, il sera articulé, dans la main droite il tiendra une fourche aux piques très acérées et sous son bras gauche, il emportera la Mathilde. Fais-en sorte que ce soit très ressemblant, sinon gare à toi !
Le pauvre Djan Djors fit ce que le Diable lui avait ordonné. Il sculpta donc un Diable qu’il peignit en noir, sur son corps des flammes rouges et dorées et sous le bras une caricature qui semblait être la Mathilde.
Au matin la petite figurine qui se trouvait la veille sur son établi avait disparu. Par on ne sait quelle diablerie, elle se retrouva au-dessus de la porte de la grange de la Mathilde. Et là, le bras articulé du Diable, mu par la volonté de Satan, se mit en mouvement et par trois piqua la figurine représentant Mathilde. Celle-ci, à l’intérieur de sa maison, fut prise d’une grande douleur, elle devenait comme folle, chaque coup de fourche dans la figurine se répercutait dans tout son être.
Plusieurs jours de suite, le Diable se vengea sur la pauvre femme. Dans le village, tout le monde ne parlait plus que de ça. La Mathilde était envoûtée par le Diable ! Djan Djors se lamentait, il n’osait plus sortir de chez lui de peur de se retrouver face à Satan…
La fin du mois approchait et la pleine lune aussi. Cette nuit-là, le Diable vint de nouveau trouver le sculpteur :
- C’est au tour de Bastian du Chapil, prends tes outils et travaille. Je veux que demain matin Bastian soit sous le bras du Diable à la place de Mathilde.
Le pauvre homme fut obligé de s’exécuter et Bastian comme à son tour l’ensorcellement. Puis après lui, vint Joseph et Rose, Jacques le bossu et Pierrette. A chaque lune, Djan Djors devait sculpter une nouvelle tête. Il était à tout jamais entre les mains de la diabolique créature. Il n’en dormait plus, lui qui possédait une force peu commune, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Cela ne pouvait durer, il fallait qu’il trouve comment se défaire du pacte qui le liait à Satan.
Ce soir-là, il remonta aux Vincendières, puis par l’étroit sentier qui conduit au Crey, l arriva devant son ancienne demeure. Dans un tiroir, il retrouva une vieille gouge et un maillet, de sa poche il sortit son couteau et d’un morceau de pin cembro oublié là il y a plus de trente ans, il refit pour la dernière fois l’image du Diable. Il s’appliqua, il y passa toute la nuit. Quand ce fut fini, ramassant quelques brindilles et les copeaux de bois, il fit un feu dans la cheminée. Les flammes éclairaient la petite pièce. Djan Djors alla prendre la statuette sur l’établi et d’un geste rapide et d’un geste rapide, il se lança dans le feu en disant :
- Brûle et disparais à jamais !
C’est alors que les flammes montèrent haut dans la cheminée, une chaleur pareille au feu de l’enfer enveloppa Djan Djors, dans la fumée on ne distinguait plus rien. Quand celle-ci se dissipa, il ne restait plus rien ! Tout avait disparu ! On ne revit jamais Djan Djors ! Mais tous les Bessanais envoûtés furent à jamais délivrés du mal…
Voilà l’histoire de Djan Djors le sculpteur de Diables…
Ah ! J’oubliais de vous dire, en même temps qu’il disparaissait, dans toutes les églises, à l’archevêché et partout où il avait travaillé, disparurent également tous les retables et statues qu’il avait sculptés. C’est pour cela que jamais vous ne verrez une œuvre signée de sa main et que vous ne trouverait pas son nom dans les archives relatant la vie des sculpteurs bessanais.
Mais…, dans certaines familles de Bessans, au fond d’une penderie ou d’un buffet, se trouve encore une statuette articulée emportant sous son bras un homme ou une femme !
Chut ! Il ne faut pas en parler…




La Légende du Diable à Quatre Cornes
Il y a bien longtemps, Joseph, un petit entrepreneur bessanais, s’était vu confier la construction d’un pont en pierre reliant deux ouvrages fortifiés : la Redoute Marie-Thérèse et le Fort Victor-Emmanuel.
Les travaux n’avançaient pas vite et pourtant l’hiver arrivait. Le malheureux bessanais se lamentait et, pour comble de tous ses tourments, deux jours avant la date de livraison du pont, ses ouvriers le quittèrent. Ce coup-là était trop dur pour lui, jamais il ne pourrait terminer seul le pont, et s’il ne remplissait pas son contrat, c’était l’emprisonnement dans l’un des deux forts ou, pire encore, la déportation en Piémont.
- Que vais-je devenir ? Ce pont sera ma mort si je ne le termine pas avant demain.
Dieu sait si je reverrai ma femme et mon doux village de Bessans ? Que dis-je, "Dieu" ? Seul le Diable peut me venir en aide…
Arrivant par la route de Modane, un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à larges bords comme on n’en voyait pas dans la région, s’approcha de Joseph :
- Qu’as-tu l’ami, à te lamenter ainsi ?
- Ne m’en parlez pas étranger, je dois finir ce pont avant demain, le travail n’avance pas et tous mes ouvriers m’ont quitté.
- Ce n’est pas bien grave, cela peut encore s’arranger.
- Mais je n’y arriverai jamais et on me mettra en prison.
- Tu as appelé le Diable à ton secours, et bien il m’envoie t’aider. Tu veux éviter la prison, alors signe-moi ce papier et ton pont sera construit demain à l’heure dite et toi, tu pourras retourner à Bessans avec tous les honneurs et les écus que l’on te donnera.
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Revenu à Bessans, sa femme lui trouva un air tourmenté et à force de questions, elle finit par savoir toute l’histoire.
- Ne t’en fais pas Joseph, on trouvera bien un moyen d’empêcher le Diable de faire cette sinistre besogne…
Le lendemain matin, quand Joseph et sa femme arrivèrent près des forts, ils eurent la surprise de voir un magnifique pont, tout en belles pierres de tailles qui enjambait l’Arc plus de cent mètres au-dessus de l’eau.
Mais quand ils regardèrent à l’autre bout du pont, ils virent avec frayeur une bête monstrueuse, la bouche grande ouverte sur des dents horriblement longues, avec sur la tête une crinière de lion d’où sortaient deux grandes cornes pointues, c’était le Diable…
Il attendait la première personne passant sur le pont.
- Mon Dieu ! Marie !… Le bonhomme n’avait pas menti : le pont est là, mais le Diable aussi ! Qu’allons-nous faire mon Dieu ? Qu’allons-nous faire ?…
Déjà, venant de Modane, toute une troupe de soldats approchait. Ils devaient se rendre au fort en passant par le pont. A leur tête, venait un petit tambour, un gamin de douze ans, tout fier d’avoir été choisi pour passer le premier.
- Ce malheureux gosse ! C’est lui qui va être la victime, ce n’est pas possible !…
C’est alors que Marie aperçut à quelques pas de là, un troupeau de chèvres, broutant entre les rochers et au milieu de ce troupeau : un bouc ! Mais pas un bouc de rien du tout, non ! Un rand bouc noir, aux sabots luisants et aux cornes redoutables. Marie eut une idée. Ramassant un bâton qui traînait sur le chemin, elle écarta les chèvres et arrivant derrière le bouc, elle lui donna un tel coup que celui-ci partit comme une flèche en direction du pont.
Le bouc stoppa net avant de traverser… De l’autre côté il avait vu la bête !…
- Un autre bouc, se dit-il en apercevant les deux cornes du monstre, il veut me prendre mes chèvres !…
Il se rua si fort, qu’il traversa la tête de la bête monstrueuse avec ses deux cornes et celles-ci restèrent plantées dans le crâne du Diable…
Poussant un cri énorme le monstre disparu, plus jamais on ne vit le Diable dans la région, mais c’est depuis ce jour, qu’à Bessans, il porte quatre cornes…
Bien des années se sont écoulées depuis cette histoire. Le beau pont de pierre s’est depuis longtemps écroulé, il fut remplacé par une passerelle de fer, puis par un pont de bois suspendu. Mais il s’appelle toujours : « le Pont du Diable ».
Les travaux n’avançaient pas vite et pourtant l’hiver arrivait. Le malheureux bessanais se lamentait et, pour comble de tous ses tourments, deux jours avant la date de livraison du pont, ses ouvriers le quittèrent. Ce coup-là était trop dur pour lui, jamais il ne pourrait terminer seul le pont, et s’il ne remplissait pas son contrat, c’était l’emprisonnement dans l’un des deux forts ou, pire encore, la déportation en Piémont.
- Que vais-je devenir ? Ce pont sera ma mort si je ne le termine pas avant demain.
Dieu sait si je reverrai ma femme et mon doux village de Bessans ? Que dis-je, "Dieu" ? Seul le Diable peut me venir en aide…
Arrivant par la route de Modane, un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à larges bords comme on n’en voyait pas dans la région, s’approcha de Joseph :
- Qu’as-tu l’ami, à te lamenter ainsi ?
- Ne m’en parlez pas étranger, je dois finir ce pont avant demain, le travail n’avance pas et tous mes ouvriers m’ont quitté.
- Ce n’est pas bien grave, cela peut encore s’arranger.
- Mais je n’y arriverai jamais et on me mettra en prison.
- Tu as appelé le Diable à ton secours, et bien il m’envoie t’aider. Tu veux éviter la prison, alors signe-moi ce papier et ton pont sera construit demain à l’heure dite et toi, tu pourras retourner à Bessans avec tous les honneurs et les écus que l’on te donnera.
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Joseph, l’entrepreneur n’était pas rassuré. Mais d’aller en prison à Turin ne l’enchantait pas. Après avoir réfléchi, il dit à l’envoyé de Satan :
- D’accord, je signe, mais cela me semble trop beau ! Que me demandes-tu en échange ?
- Voilà, demain le pont sera fait, mais à une seule condition : la première personne qui passera sur le pont appartiendra à mon maître.
Joseph était affolé, il ne pouvait faire une chose pareille ! Mais la peur de moisir en prison avec les rats fut la plus forte, et… Il signa…
Revenu à Bessans, sa femme lui trouva un air tourmenté et à force de questions, elle finit par savoir toute l’histoire.
- Ne t’en fais pas Joseph, on trouvera bien un moyen d’empêcher le Diable de faire cette sinistre besogne…
Le lendemain matin, quand Joseph et sa femme arrivèrent près des forts, ils eurent la surprise de voir un magnifique pont, tout en belles pierres de tailles qui enjambait l’Arc plus de cent mètres au-dessus de l’eau.
Mais quand ils regardèrent à l’autre bout du pont, ils virent avec frayeur une bête monstrueuse, la bouche grande ouverte sur des dents horriblement longues, avec sur la tête une crinière de lion d’où sortaient deux grandes cornes pointues, c’était le Diable…
Il attendait la première personne passant sur le pont.
- Mon Dieu ! Marie !… Le bonhomme n’avait pas menti : le pont est là, mais le Diable aussi ! Qu’allons-nous faire mon Dieu ? Qu’allons-nous faire ?…
Déjà, venant de Modane, toute une troupe de soldats approchait. Ils devaient se rendre au fort en passant par le pont. A leur tête, venait un petit tambour, un gamin de douze ans, tout fier d’avoir été choisi pour passer le premier.
- Ce malheureux gosse ! C’est lui qui va être la victime, ce n’est pas possible !…
C’est alors que Marie aperçut à quelques pas de là, un troupeau de chèvres, broutant entre les rochers et au milieu de ce troupeau : un bouc ! Mais pas un bouc de rien du tout, non ! Un rand bouc noir, aux sabots luisants et aux cornes redoutables. Marie eut une idée. Ramassant un bâton qui traînait sur le chemin, elle écarta les chèvres et arrivant derrière le bouc, elle lui donna un tel coup que celui-ci partit comme une flèche en direction du pont.
Le bouc stoppa net avant de traverser… De l’autre côté il avait vu la bête !…
- Un autre bouc, se dit-il en apercevant les deux cornes du monstre, il veut me prendre mes chèvres !…
Il se rua si fort, qu’il traversa la tête de la bête monstrueuse avec ses deux cornes et celles-ci restèrent plantées dans le crâne du Diable…
Poussant un cri énorme le monstre disparu, plus jamais on ne vit le Diable dans la région, mais c’est depuis ce jour, qu’à Bessans, il porte quatre cornes…
Bien des années se sont écoulées depuis cette histoire. Le beau pont de pierre s’est depuis longtemps écroulé, il fut remplacé par une passerelle de fer, puis par un pont de bois suspendu. Mais il s’appelle toujours : « le Pont du Diable ».


La Légende de Fatouréng
Par Fabrice Personnaz,
Tout le monde connaît les « Diables de Bessans » et leurs légendes. Mais connaissez-vous l’histoire de « Fatouréng », ce bessanais qui vivait au 17ème siècle ?
A cette époque, la vie au village n’était pas rose tous les jours. Pour subsister dans ces hautes vallées alpines, tous les habitants devaient travailler d’arrache-pied avant que l’hiver n’arrive. Il fallait être capable de tout faire : soigner les vaches et les brebis, semer et récolter le seigle et l’orge malgré l’altitude et le froid, ramasser le foin jusqu’au sommet de la montagne, chasser lièvres et chamois, construire sa maison, couper le bois pour l’hiver…
Bref … ! Toutes les tâches nécessaires à la survie des Bessanais.
Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout cela ? Eh bien, c’est qu’au village vivait un jeune Bessanais qui s’appelait Fatouréng, mais que tout le monde surnommait en patois « lo goffo », ce qui veut dire le maladroit.
Ce jeune Fatouréng était le dernier fils de sa famille qui en comptait quatre. Le premier était agriculteur et allait reprendre l’exploitation de ses parents, le deuxième était rentré dans les ordres, le troisième était soldat et le quatrième, Fatouréng, lui, ne faisait rien. En effet, tout ce que touchait ce garçon, il le cassait tant il était maladroit. Cela ne pouvait durer bien longtemps. Fatouréng serait bientôt en âge de travailler et s’il ne changeait pas, son père allait le mettre à la porte. Pauvre Fatouréng ! Tout le monde se moquait de lui et personne ne lui faisait confiance, même pour le plus petit travail comme ratisser le foin, il réussissait à casser le râteau.
Seul « Fatoure », son grand-père, acceptait encore de s’occuper de lui. Pour la foire de Saint-Jean, le brave Fatoure l’emmena avec lui. Cette foire était dans la vallée, l’un des plus grands événements de l’automne. Les Bessanais qui avaient engraissé leurs génisses tout l’été, grâce à la bonne herbe des alpages, espéraient les vendre à bon prix afin d’améliorer leur quotidien.
La route était longue et il fallait plus de deux jours pour se rendre à la ville. Fatouréng et son grand-père avaient beaucoup marché et peu dormi, si bien qu’ils étaient arrivés les premiers sur le champ de foire. Pour une fois, la chance sourit au « goffo » et grâce au talent de maquignon du grand-père, ils réussirent à vendre leurs bêtes à très bon prix. Le père Fatoure pour fêter l’événement décida d’offrir au « goffo » chose très rare pour l’époque, un repas à l’auberge du « soleil ». Cette auberge était l’une des plus grandes de la ville et elle était réputée comme une des meilleures.
Fatouréng, son grand-père et quelques Bessanais se mirent à table et c’est à ce moment que tout bascula dans la vie de Fatouréng .
Le cœur de « goffo » s’arrêta de battre quand la servante traversa la salle du restaurant. Elle était la fille la plus belle qu’il eût jamais vue. Ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ses formes avantageuses, tout cela en faisait un ange. Fatouréng se figea sur lui-même en contemplant cette jolie fille.
Son grand-père s’en rendit compte et lui demanda s’il était fou car il n’avait pas touché son repas.
En le regardant de plus près, il comprit bien vite pourquoi Fatouréng avait perdu l’appétit ; c’était : « L’Amour ».
En sortant du restaurant, le regard de Fatouréng croisa celui de la belle inconnue, un frisson merveilleux traversa son corps, la servante fut elle aussi troublée car elle laissa tomber toutes les assiettes qu’elle tenait.
Tout était donc possible pour Fatouréng, mais il fallait rentrer à Bessans et la route était encore longue. Sur le chemin du retour, il marchait comme un automate, il ne répondait pas quand on lui parlait, la seule chose qu’il avait en tête était le souvenir du regard profond des yeux bleus de la belle servante.
Son grand-père vint à sa hauteur et lui dit :
- Tu sais Fatouréng, ne te fais pas trop d’illusions, cette fille n’est pas pour toi, c’est la fille de l’aubergistes et, à moins que par miracle tu ne deviennes très riche, son père ne te donnera jamais sa main.
De retour au village, Fatouréng passait ses journées à errer, ses seules pensées étaient pour sa belle dont il ne connaissait même pas le prénom. Il ne faisait déjà pas grand-chose d’habitude, mais alors là, il ne faisait plus rien du tout. Son père hurlait après lui du matin au soir et cela ne pouvait plus durer. Mais que faire ?
- Le cœur a ses raisons que la raison ignore, comment devenir riche ? se dit Fatouréng tout en marchant le long du torrent, je casse tout ce que je touche, je ne sais rien faire de mes dix doigts, seul le Diable pourrait me sauver !
Qu’avait-il dit là ! Dans un grand éclair blanc, suivi d’un formidable grondement de tonnerre, le Diable apparut !
- Tu m’as appelé, Fatouréng !
La peur saisit le « goffo ». Là, devant lui, le « malin » se tenait au milieu du chemin. Il était comme on le décrivait lors des veillées : quatre cornes sur la tête, un visage humain mais hideux, de grandes ailes de chauve-souris, des pattes de bouc et des serres d’aigle, il était terrifiant !
- Tu m’as appelé, répéta le Diable !
Fatouréng, paralysé par la peur arriva quand même à lui expliquer son affaire. Dans un grand rire satanique, le Diable lui répondit.
- Donc, tu veux devenir riche pour pouvoir épouser cette fille ? Je peux t’y aider. Mais es-tu bien sûr de vouloir pactiser avec moi ? Car tu sais, si tu signes, je reviendrai te chercher dès que j’aurai besoin de toi.
- Oui, répondit Fatouréng, car sans cette fille, je meurs à petit feu, alors…
Alors le Diable sorti un stylet et d’un geste rapide, piqua le doigt de Fatouréng d’où perla une goutte de sang.
- Signe là, lui ordonna le Diable en lui tendant un parchemin, et ton vœu sera exaucé.
Fatouréng signa le contrat avec son propre sang.
- Mais que dois-je faire pour devenir riche ? demanda-t-il.
Le Diable, juste avant de s’envoler dans un fracas terrible, lui cria :
- Essaie de sculpter Fatouréng.
- Sculpter, quelle drôle d’idée, je ne sais pas tenir une gouge sans me couper pensa le « goffo ».
A cette époque, Bessans était réputé pour ses sculpteurs. En effet, les Clappier, les Fodéré et bien d’autres avaient sculpté grand nombre de retables et de statues de saints dans toute la vallée, même jusqu’à Rome. Bien sûr, ils étaient tous devenus très riches. Fatouréng croyait avoir rêvé, mais la marque au bout de son doigt lui prouvait que non. Il avait bel et bien rencontré le Diable.
Dès le lendemain, il prit un morceau de pin cembro et avec son couteau de berger, il sculpta une petite vierge à l’enfant d’une beauté exceptionnelle. Son grand-père n’en crut pas ses yeux. Le « goffo » avait réalisé une pièce des grands Maîtres sculpteurs.
- Tu sais Fatouréng, j’ai peut-être une idée pour que tu deviennes riche. L’autre jour à la foire, j’ai entendu dire que les moines de la cathédrale de Saint-Jean souhaitaient faire réaliser un retable monumental en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et que dans le mois de décembre, un concours allait se tenir pour désigner le meilleur sculpteur. Il ne te reste plus que deux mois pour t’entraîner. Prends ces vieilles gouges et mets-toi au travail.
Fatouréng se mit à sculpter jour et nuit. Après la Vierge il décida de s’attaquer à un Saint Antoine patron du bétail. La statue fut réalisée en moins d’une semaine. On aurait dit que Fatouréng avait fait ça toute sa vie. Son Saint Antoine n’avait rien à envier aux statues de l’Eglise, ni ses autres pièces d’ailleurs, qui étaient plus belles les unes que les autres. Le concours allait bientôt commencer. Fatouréng était prêt.
Après avoir préparé son baluchon avec quelques effets et ses outils, il embrassa sa famille et quitta le village le cœur serré. C’était la première fois qu’il partait seul sans son grand-père. Dès son arrivée à Saint Jean, il se rendit près de l’auberge pour essayer d’entrevoir celle qui avait pris son cœur. Quel soulagement quand il la vit traverser la salle ! Elle était toujours aussi ravissante !
- Il faut que je gagne sinon je ne pourrai jamais vivre sans elle, se dit-il.
Le cœur léger et plein d’espoir, il partit s’inscrire au concours. Dans la cathédrale, de nombreux sculpteurs se préparaient. Ceux de Bessans qui connaissaient Fatouréng se moquèrent de lui.
- Dis, le « goffo », essaie au moins de ne pas te couper les doigts !
Les moines donnèrent le sujet de l’œuvre : une statue de Saint Jean-Baptiste portant un agneau sur une bible, à réaliser en quatre jours. Dans la cathédrale on n’entendit plus que les coups de maillets. Fatouréng travailla sans arrêt, pendant ces quatre jours, il ne dormit pratiquement pas et il fut l’un des premiers à terminer son œuvre, il peut ainsi avoir le temps de fignoler sa statue. Quand la cloche sonna pour annoncer la fin du concours, un grand silence se fit.
Les moines inspectèrent toutes les statues puis se réunirent pour désigner le gagnant. Le doute envahit notre ami. Bien sûr, sa statue était magnifique, mais ce n’était pas la seule ! La tension était à son comble…
Enfin, quand les prêtres désignèrent à la surprise générale Fatouréng vainqueur se fut pour lui un immense soulagement. Il allait pouvoir enfin réaliser son rêve. Dès le lendemain, il se mit à travailler au retable de la cathédrale. Grâce à la prime obtenue, il logeait à l’auberge du Soleil et ainsi, pendant plusieurs mois il put vivre tout près de Marie, sa bien-aimée.
Marie n’était pas insensible au charme du « goffo », d’autant plus que sa réputation de grand sculpteur n’était plus à faire. Tout le monde à Saint-Jean parlait de lui. Le retable était splendide et les gens de la ville en étaient stupéfaits. Ce fut donc d’autant plus facile, une fois le travail terminé, de demander la main de Marie à son père. Celui-ci, persuadé que Fatouréng aller devenir très riche grâce à son talent, accepta sans hésiter. Le mariage eut lieu au printemps à Saint-Jean comme le veut la tradition : on se marie dans le pays de la femme.
Mais Bessans manquait à Fatouréng et au milieu de l’été, sa femme et lui s’y installèrent. Les années passèrent et la vie suivait son cours. Marie s’occupait des enfants et du bétail tandis que Fatouréng sculptait. Des statues de saints, des retables pour les églises ou les chapelles de la vallée et même pour celles de l’autre côté de la montagne, à Suse et à Novalaise. La vie était belle, il était amoureux comme au premier jour et il était riche !
Mais le bonheur ne dure qu’un temps ! Un soir, alors qu’il était seul dans son atelier, la lumière de sa petite lampe à huile s’éteignit brusquement. Fatouréng la ralluma et au moment où la flamme jaillissait du « créju », le Diable apparut derrière son établi !
-J’espère que ne m’as pas oublié, ni le pacte que nous avons fait il y a quinze ans ? J’ai besoin de tes services et je reviendrai te chercher dans une semaine.
Le Diable disparut comme il était venu. Le « goffo » était effondré, allait-il tout perdre ? Sa femme, ses enfants, son travail, sa vie. Quand il rentra chez lui, Marie s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.
- Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu le Diable !
Elle ne croyait pas si bien dire, Fatouréng s’assit sur une chaise et éclata en sanglots et il lui raconta toute l’histoire.
- Mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir si tu n’es pas là pour t’occuper de nous ?
Ce soir-là, Fatouréng et Marie ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun cherchant de son côté une solution pour que le pacte devienne caduc. Au petit matin, Marie eut une idée.
- Fatouréng, si tu as risqué ta vie par amour pour moi, alors le Diable, par amour, peut faire lui aussi n’importe quoi ! Comme par exemple rompre le contrat qui te lie à lui.
Marie n’avait pas terminé sa phrase que Fatouréng sauta hors de son lit.
- Quelle femme de tête tu es, Marie ! Ce n’est peut-être pas fini pour nous.
- Mais que vas-tu faire ?
- Tu verras bien, répondit-il en se précipitant vers son atelier.
Il fallait faire vite, il n’avait plus que six jours avant le retour du diable. Il prit une bille de pin cembro et commença à la dégrossir... Une statue aux formes étranges naquit. Au cinquième jour, la pièce était presque terminée. Fatouréng la montra à Marie.
- Tu crois que ça va lui plaire ?
- Mon Dieu ! Qu’elle est belle, c’est magnifique.
- Je n’ai plus qu’à finir de la poncer et notre sort est entre ses mains.
Le jour suivant, comme prévu, le Diable apparut dans l’atelier.
- Tu es prêt, lui dit-il.
- Non, je ne veux pas venir avec toi.
- Comment oses-tu me défier ? Tu as signé Fatouréng ! Je ne veux pas te défier, mais j’ai quelque chose à te proposer en échange de ma vie.
- Eh bien, il faut que cette chose soit vraiment extraordinaire, ricana le Diable.
- Ça, c’est à toi de voir !
D’un geste rapide, Fatouréng retira le drap qui recouvrait la statue. Le Diable en eut le souffle coupé ! Devant lui, se tenait une diablesse d’une si grande beauté qu’il en tomba immédiatement amoureux. Tout était parfait. Fatouréng avait réalisé pour Satan la plus belle de toutes ses œuvres !
-Ce que tu as fait là est bien risqué, mais j’avoue que dans toute mon existence, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’accepte ! Ta vie en échange de cette merveille.
En un tour de magie, Satan donna vie à la diablesse. Juste avant de disparaître, le Diable se retourna une dernière fois vers le « goffo ».
-Tu crois peut-être que je t’ai donné un don, il y a quinze ans, eh bien tu te trompes ! Je t’ai simplement dit ce que tu devais faire, mais pour ton talent de sculpteur, je n’y suis pour rien. C’est Toi et toi seul !
Le Diable et la diablesse disparurent pour toujours. Fatouréng et sa famille coulèrent des jours heureux. Et c’est depuis ce temps-là, qu’à Bessans on sculpte des Diables bien sûr ! Mais aussi des « Diablesses »
Tout le monde connaît les « Diables de Bessans » et leurs légendes. Mais connaissez-vous l’histoire de « Fatouréng », ce bessanais qui vivait au 17ème siècle ?
A cette époque, la vie au village n’était pas rose tous les jours. Pour subsister dans ces hautes vallées alpines, tous les habitants devaient travailler d’arrache-pied avant que l’hiver n’arrive. Il fallait être capable de tout faire : soigner les vaches et les brebis, semer et récolter le seigle et l’orge malgré l’altitude et le froid, ramasser le foin jusqu’au sommet de la montagne, chasser lièvres et chamois, construire sa maison, couper le bois pour l’hiver…
Bref … ! Toutes les tâches nécessaires à la survie des Bessanais.
Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout cela ? Eh bien, c’est qu’au village vivait un jeune Bessanais qui s’appelait Fatouréng, mais que tout le monde surnommait en patois « lo goffo », ce qui veut dire le maladroit.
Ce jeune Fatouréng était le dernier fils de sa famille qui en comptait quatre. Le premier était agriculteur et allait reprendre l’exploitation de ses parents, le deuxième était rentré dans les ordres, le troisième était soldat et le quatrième, Fatouréng, lui, ne faisait rien. En effet, tout ce que touchait ce garçon, il le cassait tant il était maladroit. Cela ne pouvait durer bien longtemps. Fatouréng serait bientôt en âge de travailler et s’il ne changeait pas, son père allait le mettre à la porte. Pauvre Fatouréng ! Tout le monde se moquait de lui et personne ne lui faisait confiance, même pour le plus petit travail comme ratisser le foin, il réussissait à casser le râteau.
Seul « Fatoure », son grand-père, acceptait encore de s’occuper de lui. Pour la foire de Saint-Jean, le brave Fatoure l’emmena avec lui. Cette foire était dans la vallée, l’un des plus grands événements de l’automne. Les Bessanais qui avaient engraissé leurs génisses tout l’été, grâce à la bonne herbe des alpages, espéraient les vendre à bon prix afin d’améliorer leur quotidien.
La route était longue et il fallait plus de deux jours pour se rendre à la ville. Fatouréng et son grand-père avaient beaucoup marché et peu dormi, si bien qu’ils étaient arrivés les premiers sur le champ de foire. Pour une fois, la chance sourit au « goffo » et grâce au talent de maquignon du grand-père, ils réussirent à vendre leurs bêtes à très bon prix. Le père Fatoure pour fêter l’événement décida d’offrir au « goffo » chose très rare pour l’époque, un repas à l’auberge du « soleil ». Cette auberge était l’une des plus grandes de la ville et elle était réputée comme une des meilleures.
Fatouréng, son grand-père et quelques Bessanais se mirent à table et c’est à ce moment que tout bascula dans la vie de Fatouréng .
Le cœur de « goffo » s’arrêta de battre quand la servante traversa la salle du restaurant. Elle était la fille la plus belle qu’il eût jamais vue. Ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ses formes avantageuses, tout cela en faisait un ange. Fatouréng se figea sur lui-même en contemplant cette jolie fille.
Son grand-père s’en rendit compte et lui demanda s’il était fou car il n’avait pas touché son repas.
En le regardant de plus près, il comprit bien vite pourquoi Fatouréng avait perdu l’appétit ; c’était : « L’Amour ».
En sortant du restaurant, le regard de Fatouréng croisa celui de la belle inconnue, un frisson merveilleux traversa son corps, la servante fut elle aussi troublée car elle laissa tomber toutes les assiettes qu’elle tenait.
Tout était donc possible pour Fatouréng, mais il fallait rentrer à Bessans et la route était encore longue. Sur le chemin du retour, il marchait comme un automate, il ne répondait pas quand on lui parlait, la seule chose qu’il avait en tête était le souvenir du regard profond des yeux bleus de la belle servante.
Son grand-père vint à sa hauteur et lui dit :
- Tu sais Fatouréng, ne te fais pas trop d’illusions, cette fille n’est pas pour toi, c’est la fille de l’aubergistes et, à moins que par miracle tu ne deviennes très riche, son père ne te donnera jamais sa main.
De retour au village, Fatouréng passait ses journées à errer, ses seules pensées étaient pour sa belle dont il ne connaissait même pas le prénom. Il ne faisait déjà pas grand-chose d’habitude, mais alors là, il ne faisait plus rien du tout. Son père hurlait après lui du matin au soir et cela ne pouvait plus durer. Mais que faire ?
- Le cœur a ses raisons que la raison ignore, comment devenir riche ? se dit Fatouréng tout en marchant le long du torrent, je casse tout ce que je touche, je ne sais rien faire de mes dix doigts, seul le Diable pourrait me sauver !
Qu’avait-il dit là ! Dans un grand éclair blanc, suivi d’un formidable grondement de tonnerre, le Diable apparut !
- Tu m’as appelé, Fatouréng !
La peur saisit le « goffo ». Là, devant lui, le « malin » se tenait au milieu du chemin. Il était comme on le décrivait lors des veillées : quatre cornes sur la tête, un visage humain mais hideux, de grandes ailes de chauve-souris, des pattes de bouc et des serres d’aigle, il était terrifiant !
- Tu m’as appelé, répéta le Diable !
Fatouréng, paralysé par la peur arriva quand même à lui expliquer son affaire. Dans un grand rire satanique, le Diable lui répondit.
- Donc, tu veux devenir riche pour pouvoir épouser cette fille ? Je peux t’y aider. Mais es-tu bien sûr de vouloir pactiser avec moi ? Car tu sais, si tu signes, je reviendrai te chercher dès que j’aurai besoin de toi.
- Oui, répondit Fatouréng, car sans cette fille, je meurs à petit feu, alors…
Alors le Diable sorti un stylet et d’un geste rapide, piqua le doigt de Fatouréng d’où perla une goutte de sang.
- Signe là, lui ordonna le Diable en lui tendant un parchemin, et ton vœu sera exaucé.
Fatouréng signa le contrat avec son propre sang.
- Mais que dois-je faire pour devenir riche ? demanda-t-il.
Le Diable, juste avant de s’envoler dans un fracas terrible, lui cria :
- Essaie de sculpter Fatouréng.
- Sculpter, quelle drôle d’idée, je ne sais pas tenir une gouge sans me couper pensa le « goffo ».
A cette époque, Bessans était réputé pour ses sculpteurs. En effet, les Clappier, les Fodéré et bien d’autres avaient sculpté grand nombre de retables et de statues de saints dans toute la vallée, même jusqu’à Rome. Bien sûr, ils étaient tous devenus très riches. Fatouréng croyait avoir rêvé, mais la marque au bout de son doigt lui prouvait que non. Il avait bel et bien rencontré le Diable.
Dès le lendemain, il prit un morceau de pin cembro et avec son couteau de berger, il sculpta une petite vierge à l’enfant d’une beauté exceptionnelle. Son grand-père n’en crut pas ses yeux. Le « goffo » avait réalisé une pièce des grands Maîtres sculpteurs.
- Tu sais Fatouréng, j’ai peut-être une idée pour que tu deviennes riche. L’autre jour à la foire, j’ai entendu dire que les moines de la cathédrale de Saint-Jean souhaitaient faire réaliser un retable monumental en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et que dans le mois de décembre, un concours allait se tenir pour désigner le meilleur sculpteur. Il ne te reste plus que deux mois pour t’entraîner. Prends ces vieilles gouges et mets-toi au travail.
Fatouréng se mit à sculpter jour et nuit. Après la Vierge il décida de s’attaquer à un Saint Antoine patron du bétail. La statue fut réalisée en moins d’une semaine. On aurait dit que Fatouréng avait fait ça toute sa vie. Son Saint Antoine n’avait rien à envier aux statues de l’Eglise, ni ses autres pièces d’ailleurs, qui étaient plus belles les unes que les autres. Le concours allait bientôt commencer. Fatouréng était prêt.
Après avoir préparé son baluchon avec quelques effets et ses outils, il embrassa sa famille et quitta le village le cœur serré. C’était la première fois qu’il partait seul sans son grand-père. Dès son arrivée à Saint Jean, il se rendit près de l’auberge pour essayer d’entrevoir celle qui avait pris son cœur. Quel soulagement quand il la vit traverser la salle ! Elle était toujours aussi ravissante !
- Il faut que je gagne sinon je ne pourrai jamais vivre sans elle, se dit-il.
Le cœur léger et plein d’espoir, il partit s’inscrire au concours. Dans la cathédrale, de nombreux sculpteurs se préparaient. Ceux de Bessans qui connaissaient Fatouréng se moquèrent de lui.
- Dis, le « goffo », essaie au moins de ne pas te couper les doigts !
Les moines donnèrent le sujet de l’œuvre : une statue de Saint Jean-Baptiste portant un agneau sur une bible, à réaliser en quatre jours. Dans la cathédrale on n’entendit plus que les coups de maillets. Fatouréng travailla sans arrêt, pendant ces quatre jours, il ne dormit pratiquement pas et il fut l’un des premiers à terminer son œuvre, il peut ainsi avoir le temps de fignoler sa statue. Quand la cloche sonna pour annoncer la fin du concours, un grand silence se fit.
Les moines inspectèrent toutes les statues puis se réunirent pour désigner le gagnant. Le doute envahit notre ami. Bien sûr, sa statue était magnifique, mais ce n’était pas la seule ! La tension était à son comble…
Enfin, quand les prêtres désignèrent à la surprise générale Fatouréng vainqueur se fut pour lui un immense soulagement. Il allait pouvoir enfin réaliser son rêve. Dès le lendemain, il se mit à travailler au retable de la cathédrale. Grâce à la prime obtenue, il logeait à l’auberge du Soleil et ainsi, pendant plusieurs mois il put vivre tout près de Marie, sa bien-aimée.
Marie n’était pas insensible au charme du « goffo », d’autant plus que sa réputation de grand sculpteur n’était plus à faire. Tout le monde à Saint-Jean parlait de lui. Le retable était splendide et les gens de la ville en étaient stupéfaits. Ce fut donc d’autant plus facile, une fois le travail terminé, de demander la main de Marie à son père. Celui-ci, persuadé que Fatouréng aller devenir très riche grâce à son talent, accepta sans hésiter. Le mariage eut lieu au printemps à Saint-Jean comme le veut la tradition : on se marie dans le pays de la femme.
Mais Bessans manquait à Fatouréng et au milieu de l’été, sa femme et lui s’y installèrent. Les années passèrent et la vie suivait son cours. Marie s’occupait des enfants et du bétail tandis que Fatouréng sculptait. Des statues de saints, des retables pour les églises ou les chapelles de la vallée et même pour celles de l’autre côté de la montagne, à Suse et à Novalaise. La vie était belle, il était amoureux comme au premier jour et il était riche !
Mais le bonheur ne dure qu’un temps ! Un soir, alors qu’il était seul dans son atelier, la lumière de sa petite lampe à huile s’éteignit brusquement. Fatouréng la ralluma et au moment où la flamme jaillissait du « créju », le Diable apparut derrière son établi !
-J’espère que ne m’as pas oublié, ni le pacte que nous avons fait il y a quinze ans ? J’ai besoin de tes services et je reviendrai te chercher dans une semaine.
Le Diable disparut comme il était venu. Le « goffo » était effondré, allait-il tout perdre ? Sa femme, ses enfants, son travail, sa vie. Quand il rentra chez lui, Marie s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.
- Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu le Diable !
Elle ne croyait pas si bien dire, Fatouréng s’assit sur une chaise et éclata en sanglots et il lui raconta toute l’histoire.
- Mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir si tu n’es pas là pour t’occuper de nous ?
Ce soir-là, Fatouréng et Marie ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun cherchant de son côté une solution pour que le pacte devienne caduc. Au petit matin, Marie eut une idée.
- Fatouréng, si tu as risqué ta vie par amour pour moi, alors le Diable, par amour, peut faire lui aussi n’importe quoi ! Comme par exemple rompre le contrat qui te lie à lui.
Marie n’avait pas terminé sa phrase que Fatouréng sauta hors de son lit.
- Quelle femme de tête tu es, Marie ! Ce n’est peut-être pas fini pour nous.
- Mais que vas-tu faire ?
- Tu verras bien, répondit-il en se précipitant vers son atelier.
Il fallait faire vite, il n’avait plus que six jours avant le retour du diable. Il prit une bille de pin cembro et commença à la dégrossir... Une statue aux formes étranges naquit. Au cinquième jour, la pièce était presque terminée. Fatouréng la montra à Marie.
- Tu crois que ça va lui plaire ?
- Mon Dieu ! Qu’elle est belle, c’est magnifique.
- Je n’ai plus qu’à finir de la poncer et notre sort est entre ses mains.
Le jour suivant, comme prévu, le Diable apparut dans l’atelier.
- Tu es prêt, lui dit-il.
- Non, je ne veux pas venir avec toi.
- Comment oses-tu me défier ? Tu as signé Fatouréng ! Je ne veux pas te défier, mais j’ai quelque chose à te proposer en échange de ma vie.
- Eh bien, il faut que cette chose soit vraiment extraordinaire, ricana le Diable.
- Ça, c’est à toi de voir !
D’un geste rapide, Fatouréng retira le drap qui recouvrait la statue. Le Diable en eut le souffle coupé ! Devant lui, se tenait une diablesse d’une si grande beauté qu’il en tomba immédiatement amoureux. Tout était parfait. Fatouréng avait réalisé pour Satan la plus belle de toutes ses œuvres !
-Ce que tu as fait là est bien risqué, mais j’avoue que dans toute mon existence, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’accepte ! Ta vie en échange de cette merveille.
En un tour de magie, Satan donna vie à la diablesse. Juste avant de disparaître, le Diable se retourna une dernière fois vers le « goffo ».
-Tu crois peut-être que je t’ai donné un don, il y a quinze ans, eh bien tu te trompes ! Je t’ai simplement dit ce que tu devais faire, mais pour ton talent de sculpteur, je n’y suis pour rien. C’est Toi et toi seul !
Le Diable et la diablesse disparurent pour toujours. Fatouréng et sa famille coulèrent des jours heureux. Et c’est depuis ce temps-là, qu’à Bessans on sculpte des Diables bien sûr ! Mais aussi des « Diablesses »


La Légende de Duvallon
Quand j’étais petit garçon, l’été, j’allais avec mes grands-parents à Ribon.
Ribon, que de souvenirs évoque pour moi ce nom ? Mon grand-père possédait un chalet, tout là-haut sur cet alpage.
Dès la mi-juillet, quand l’école était finie, j’allais passer plusieurs jours en montagne avec le Pépé et la Mémé Anne. Toute la journée, je jouais autour du chalet avec Fineau le chien, sous l’œil attentif de ma grand-mère.
Vers 6 heures du soir, j’accompagnais mon grand-père quand il allait chercher les vaches de l’autre côté du torrent, avec Fineau, c’était à celui qui courait le plus vite pour ramener le troupeau près de la passerelle. Les bêtes, une par une, suivaient le sentier qui menait au chalet. La grand-mère Anne nous attendait avec les seaux pour la traite du soir. Même en été, la nuit tombe vite après le coucher du soleil. Avant de refermer la porte je ne me lassais pas d’admirer, là-bas vers le couchant, les dernières lueurs pourpres du ciel.
La soupe aux herbes à peine avalée, je me glissais sous la couverture dans le lit clos, et mes yeux fatigués par le grand air de la montagne se fermaient très vite…
- Duvallon… C’est l’heure…
Tous les matins, mon grand-père avait l’habitude de me réveiller en me secouant et de prononcer cette phrase rituelle.
Un après-midi, alors que nous gardions tous les deux les vaches près du grand rocher vers l’Arcelle, je lui demandais :
Dis Pépé, pourquoi quand tu me réveilles, tu dis toujours : Duvallon… C’est l’heure… ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, d’un geste habituel, il se frisa la moustache. Au bout de quelques instants il me dit :
Quand j’étais petit comme toi, mon grand-père me raconta une histoire, une histoire que lui avait déjà dit, il y a très longtemps, son grand-père à lui. C’est l’histoire de Duvallon.
Il y a longtemps, très longtemps de cela, vivait au hameau de la Chalp, en aval de Bessans, un beau jeune homme qui s’appelait Duvallon. Il était fort épris d’une jeune fille du village et souvent il venait la voir après le travail malgré les quelques lieues qui les séparaient.
Anne était une des plus belles filles de Bessans et tous les deux formaient un couple magnifique. Ils faisaient bien des envieux dans le village car non seulement ils étaient beaux mais aussi d’une grande intelligence. Les fées ne les avaient pas oubliés à leur naissance.
Ce soir-là, Duvallon, après avoir une dernière fois embrassé sa promise, prit le chemin de la Chalp pour s’en retourner chez lui. Il devait se hâter car au mois de décembre la neige et le mauvais temps ne facilitaient pas le trajet.
A peine eut-il quitté les dernières maisons du village que le vent se leva en tourmente. Les bourrasques de neige lui cinglaient le visage malgré la capuche de son grand manteau qu’il avait rabattue sur ses yeux. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Même avec une connaissance parfaite du pays, il avait du mal à se repérer sous les rafales neigeuses. Plus d’une fois il perdit pied et se retrouva le nez dans la neige. Il n’avait fait que deux kilomètres et malgré sa force et son endurance, il était exténué.
Par le Diable ! S’écria Duvallon, je n’en peux plus, si je n’avance pas encore, je vais mourir ici. Jamais je ne reverrai Anne ma douce fiancée…
Le vent redoubla de force, un éclair fulgurant déchira la nuit, et dans la lueur, là, devant les yeux e Duvallon apparut un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à large bord, revêtu d’une grande cape noire.
Tu m’as appelé Duvallon ? Et bien me voilà. Ne crains rien… Je te parle en ami…
Tu voudrais bien arriver sain et sauf dans ta maison de la Chalp, n’est-ce pas ?
Duvallon, malgré son courage n’avait plus la force de se relever. Il n’avait jamais vu cet homme ni à Bessans, ni en bas à Lanslebourg, ni aux foires de la vallée.
C’est vrai que j’aimerai bien me retrouver devant un bon feu, là-bas, chez moi…
Eh bien, tu n’as qu’à signer ce papier et en moins de temps que tu le penses, tu seras rendu devant ta maison à la Chalp…
Duvallon eut un doute.
C’est trop beau pour être vrai. I avait déjà entendu de vieilles histoires où un habitant de la Goulaz avait fait un pacte avec le Diable… Mais, que me demandes-tu, étranger ?
Ton âme !
Mon âme ! Plutôt rester là…
Comme tu veux Duvallon, mais adieu à la vie, adieu à Anne la belle, ta promise, adieu aux honneurs et à la fortune, mais si tu signes ce papier, pendant cinquante ans tu auras tout cela et tu posséderas des pouvoirs surnaturels qui te permettront de réaliser tout ce que tu désires…
Perdre la vie, passe encore, mais perdre Anne dont il était follement amoureux, ce n’était pas possible.
Que dois-je faire ?
Prends cette plume…
Le Diable présenta à Duvallon une plume de son chapeau, mais avant que le jeune homme ne tendît la main, il l’enfonça dans le bras du malheureux, si fort que le sang perla sur la peau.
Signe à cet endroit.
Duvallon a signé… Signé avec son sang… Le Diable a disparu. Comme par miracle, la tempête a cessé, un grand calme tout alentour…
J’ai vendu mon âme au Diable… Mais seulement dans cinquante ans… Bah ! On verra bien.
Arrivé au bord de l’Arc, il lui restait encore un long chemin pour arriver chez lui.
Voyons voir si mes pouvoirs sont réels.
Il étendit largement son manteau sur les eaux tumultueuses du torrent et s’installa, très à son aise sur cet esquif improvisé. La vague le porta à deux pas de son chalet.
Depuis ce jour, Duvallon multipliait les prouesses quotidiennes. Quand il avait besoin de bois pour son chauffage, il allait dans la forêt de Chantelouve, et là, avec son couteau, il abattait les plus gros mélèzes et les transportait sans effort. Pour manger, il se rendait là-haut sur l’Arcelle où se trouvent les troupeaux de chamois et d’un seul jet de pierre il en tuait toujours deux ou trois. Il fit son apprentissage de maréchal-ferrant à Lanslevillard. Là encore, il étonnait le monde à sa façon de ferrer les chevaux. Il leur coupait les pattes à la hauteur du jarret et plaçait les fers aux sabots avant de rattacher sans difficultés, les pattes amputées. Puis Duvallon eut vingt ans, il fut affecté au service du Roi Louis le bien-aimé et servit en Italie dans un régiment de dragons.
Au cours des différentes batailles, il se couvrit de gloire, il était toujours le premier sur l’ennemi et ses prouesses lui valurent de devenir Sergent.
Un jour, au cours d’une campagne malheureuse, son escadron se trouva cerné dans une forteresse entourée par de hautes murailles et un fossé profond.
Nous sommes perdus, dit le Capitaine, mais pour l’honneur, nous nous battrons jusqu’au dernier.
Perdu ? Pas si sûr, mon Capitaine… Osa déclarer son ordonnance.
Expliquez-vous Sergent.
Et oui, l’ordonnance du Capitaine n’était autre que Duvallon.
Mon Capitaine, si je parvenais à ramener des renforts et à libérer la forteresse, quelle récompense m’accorderiez-vous ?
A celui qui accomplirait un tel exploit impossible, j’accorderai son congé, son cheval et ses armes…
L’officier n’eut pas le temps d’en dire davantage. Duvallon exécutait un salut impeccable.
A bientôt mon Capitaine.
Détachant son cheval de la barrière, un alezan magnifique, aussi exceptionnel que son cavalier, Duvallon lui fit prendre du recul. Affectueusement, il flatte son encolure, puis se penchant, lui parle à l’oreille. Par trois fois, il répète son nom :
Cambradin, Cambradin, Cambradin…
Cambradin était le nom que portait le Diable. Et résolument, pique des deux et fonce sur la muraille. Cambradin, le cheval, s’arrache si fort, si haut, qu’il paraît s’envoler par-dessus l’enceinte et le fossé. A peine de l’autre côté, il franchit d’un nouveau bond toutes les troupes ennemies.
Au petit jour, Duvallon toujours monté sur son fidèle Cambradin arrive en tête des renforts, l’ennemi est mis en déroute.
Mission accomplie mon Capitaine.
Soit ! Tu as réussi et je n’ai qu’une parole, prends ton cheval, tes armes et pars !
Pars tout de suite ! et va-t’en… Va-t’en au Diable…
Dégagé de ses obligations militaires Duvallon retourna dans son hameau de la Chalp où son amoureuse l’attendait et rien ne fut trop beau pour leurs épousailles.
Les garçons du village avaient coupé les sapins sur la commune voisine pour orner la maison, les filles les avaient décorés de mille fleurs toutes plus belles les unes que les autres.
Parée comme une reine, ravissante sous son « eskeuffa » de dentelle blanche, Anne portait sur sa poitrine la croix d’or que Duvallon lui avait offert.
Le village dansa toute la nuit. Jamais on n’avait vu pareille fête.
Anne et Duvallon connurent tout de suite une vie facile et ils coulèrent de jours heureux…
Mais, année après année, approchait inexorablement, l’échéance fatale… Bientôt Duvallon appartiendrait au Diable…
Anne voyait bien que son mari n’était plus le même, en vain elle l’interrogeait, mais lui, répondait évasivement…
L’hiver arriva sur le hameau de la Chalp. Cette nuit était la nuit fatidique où Duvallon devait appartenir au Diable ! Il se coucha dans le lit clos près de sa femme mais il ne put trouver le sommeil. Dehors, le vent soufflait, mais entre deux rafales, il entendit :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Duvallon e leva sans bruit, enfilant sa pèlerine il sortit. Là ! Cambradin l’attendait et tout de suite ils disparurent dans la nuit… Quel méfait commirent-ils ? Nul ne le sait.
Quand Duvallon rentra au petit matin, Anne l’attendait devant la porte.
- Où es-tu allé cette nuit ?
Duvallon tomba à genoux aux pieds de son épouse, en quelques mots il révéla à sa femme son terrible secret.
La nuit suivante, à minuit, Cambradin appela de nouveau :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Le pauvre Duvallon s’apprêtait à obéir au Diable, mais Anne plus rapide sortit la première.
- Duvallon est à moi, par Dieu ! Depuis le jour de mes noces.
- Non répondit Cambradin, il a signé un pacte avec son sang. Il m’appartient, je l’emporte.
- La preuve qu’il est à moi, la voici, dit-elle en tendant sa main où brillait l’anneau de leur mariage. Et se faisant, elle toucha le Diable avec l’alliance.
Horreur ! Le Diable fou de douleur au contact de cet objet béni, sursauta, hurla et disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anne et Duvallon allèrent à Bessans. Là, ils se rendirent auprès du révérend curé. Ils lui expliquèrent toute l’histoire.
- Mes pauvres enfants, vous voilà dans une bien mauvaise passe, je ne peux rien faire pour vous. Seul le très Saint Père saura vous conseiller. De retour à la Chalp, Duvallon ne perdit pas de temps. Il rassembla quelques affaires et après avoir embrassé sa femme, parti vers Rome par le Mont-Cenis. Pendant tout le temps que dura son voyage, Duvallon ne cessa de prier. Enfin le 24 décembre, il arriva devant le Saint Siège.
Pour voir le Souverain Pontif, ce ne fut pas chose aisée. Mais enfin, Duvallon est là, agenouillé devant lui.
- Très Saint Père, aidez-moi car j’ai péché très… très… Duvallon ne trouvait plus ses mots. D’un geste, Sa Sainteté l’interrompit.
- D’abord d’où viens-tu ?
- De Bessans, mon très Saint Père.
- Ah ! De Bessans, le pays des Diables… Et Duvallon lui raconta toute l’histoire…
Le Pape réfléchissait… Comment sauver cette brebis égarée ? Finalement, il se pencha vers Duvallon :
- Il ne sera pas dit qu’un soir de Noël je rejette un pêcheur repentant. Ecoute bien, Duvallon, pour le salut de ton âme et pour te délier du pacte signé avec le Diable, tu devras, cette nuit même, entendre trois messes de minuit en des lieux différents. L’une en la basilique de Saint-pierre de Rome, l’autre à Notre Dame de Paris et la troisième dans ton village de Bessans.
Duvallon se retrouva seul. Comment réaliser une pareille prouesse ?
- Mais pourquoi, se dit-il, ne pas encore utiliser le Diable ? Alors, il l’appela.
- Cambradin ! Je veux un cheval, mais un cheval le plus rapide du monde.
Aussitôt, une bête magnifique piaffa devant Duvallon.
- A quelle vitesse peux-tu aller ?
- A la vitesse du son…
- Ce n’est pas assez. Cambradin, un autre. Un fier Alezan se présenta.
- Et toi, quelle est ta vitesse ?
- Je vais aussi vite que la lumière.
- Non, ce n’est pas toi que je veux. Cambradin, un autre. Alors, du fond de la nuit, surgit un superbe étalon.
- Je file aussi vite que la pensée.
- Voilà, c’est toi que je veux.
Il enfourcha aussitôt sa monture. Ainsi, grâce à ce cheval qui allait aussi vite que la pensée, Duvallon put assister aux trois messes de minuit. Il se retrouva sur le parvis de l’église de Bessans pour la dernière, à côté d’Anne son épouse et tout le village réuni.
A la sortie de la messe, Cambradin attendait.
- Duvallon… C’est l’heure…
- Monsieur Cambradin, dit Duvallon, montrez-moi le parchemin.
Le Diable sortit le papier de sous son manteau, le pacte que Duvallon avait signé cinquante ans plus tôt et le tendit à Duvallon.
-Regarde, Anne, la signature a disparu ; se tournant vers Cambradin, Monsieur je ne vous connais point, il y a rien sur ce parchemin qui nous lie en quelque sorte.
Le Diable s’empara du papier, à sa stupéfaction la signature n’y était plus. Il disparut dans un grand fracas, vite couvert par les cloches e l’église annonçant Noël !
Par Dieu ! Dit-il, je ne vais pas me laisser faire par la tourmente.
Il fit encore quelques pas, mais ne sachant plus où il était, il glissa dans la pente, cul par-dessus tête et ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il récupéra ses esprits.
Ainsi finit l’histoire de Duvallon. Il vécut encore de longues années auprès d’Anne sa courageuse épouse. Bien des années ont passé depuis, et là-bas, au hameau de la Chalp, seules quelques pierres marquent l’endroit de la maison de Duvallon.
Ribon, que de souvenirs évoque pour moi ce nom ? Mon grand-père possédait un chalet, tout là-haut sur cet alpage.
Dès la mi-juillet, quand l’école était finie, j’allais passer plusieurs jours en montagne avec le Pépé et la Mémé Anne. Toute la journée, je jouais autour du chalet avec Fineau le chien, sous l’œil attentif de ma grand-mère.
Vers 6 heures du soir, j’accompagnais mon grand-père quand il allait chercher les vaches de l’autre côté du torrent, avec Fineau, c’était à celui qui courait le plus vite pour ramener le troupeau près de la passerelle. Les bêtes, une par une, suivaient le sentier qui menait au chalet. La grand-mère Anne nous attendait avec les seaux pour la traite du soir. Même en été, la nuit tombe vite après le coucher du soleil. Avant de refermer la porte je ne me lassais pas d’admirer, là-bas vers le couchant, les dernières lueurs pourpres du ciel.
La soupe aux herbes à peine avalée, je me glissais sous la couverture dans le lit clos, et mes yeux fatigués par le grand air de la montagne se fermaient très vite…
- Duvallon… C’est l’heure…
Tous les matins, mon grand-père avait l’habitude de me réveiller en me secouant et de prononcer cette phrase rituelle.
Un après-midi, alors que nous gardions tous les deux les vaches près du grand rocher vers l’Arcelle, je lui demandais :
Dis Pépé, pourquoi quand tu me réveilles, tu dis toujours : Duvallon… C’est l’heure… ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, d’un geste habituel, il se frisa la moustache. Au bout de quelques instants il me dit :
Quand j’étais petit comme toi, mon grand-père me raconta une histoire, une histoire que lui avait déjà dit, il y a très longtemps, son grand-père à lui. C’est l’histoire de Duvallon.
Il y a longtemps, très longtemps de cela, vivait au hameau de la Chalp, en aval de Bessans, un beau jeune homme qui s’appelait Duvallon. Il était fort épris d’une jeune fille du village et souvent il venait la voir après le travail malgré les quelques lieues qui les séparaient.
Anne était une des plus belles filles de Bessans et tous les deux formaient un couple magnifique. Ils faisaient bien des envieux dans le village car non seulement ils étaient beaux mais aussi d’une grande intelligence. Les fées ne les avaient pas oubliés à leur naissance.
Ce soir-là, Duvallon, après avoir une dernière fois embrassé sa promise, prit le chemin de la Chalp pour s’en retourner chez lui. Il devait se hâter car au mois de décembre la neige et le mauvais temps ne facilitaient pas le trajet.
A peine eut-il quitté les dernières maisons du village que le vent se leva en tourmente. Les bourrasques de neige lui cinglaient le visage malgré la capuche de son grand manteau qu’il avait rabattue sur ses yeux. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Même avec une connaissance parfaite du pays, il avait du mal à se repérer sous les rafales neigeuses. Plus d’une fois il perdit pied et se retrouva le nez dans la neige. Il n’avait fait que deux kilomètres et malgré sa force et son endurance, il était exténué.
Par le Diable ! S’écria Duvallon, je n’en peux plus, si je n’avance pas encore, je vais mourir ici. Jamais je ne reverrai Anne ma douce fiancée…
Le vent redoubla de force, un éclair fulgurant déchira la nuit, et dans la lueur, là, devant les yeux e Duvallon apparut un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à large bord, revêtu d’une grande cape noire.
Tu m’as appelé Duvallon ? Et bien me voilà. Ne crains rien… Je te parle en ami…
Tu voudrais bien arriver sain et sauf dans ta maison de la Chalp, n’est-ce pas ?
Duvallon, malgré son courage n’avait plus la force de se relever. Il n’avait jamais vu cet homme ni à Bessans, ni en bas à Lanslebourg, ni aux foires de la vallée.
C’est vrai que j’aimerai bien me retrouver devant un bon feu, là-bas, chez moi…
Eh bien, tu n’as qu’à signer ce papier et en moins de temps que tu le penses, tu seras rendu devant ta maison à la Chalp…
Duvallon eut un doute.
C’est trop beau pour être vrai. I avait déjà entendu de vieilles histoires où un habitant de la Goulaz avait fait un pacte avec le Diable… Mais, que me demandes-tu, étranger ?
Ton âme !
Mon âme ! Plutôt rester là…
Comme tu veux Duvallon, mais adieu à la vie, adieu à Anne la belle, ta promise, adieu aux honneurs et à la fortune, mais si tu signes ce papier, pendant cinquante ans tu auras tout cela et tu posséderas des pouvoirs surnaturels qui te permettront de réaliser tout ce que tu désires…
Perdre la vie, passe encore, mais perdre Anne dont il était follement amoureux, ce n’était pas possible.
Que dois-je faire ?
Prends cette plume…
Le Diable présenta à Duvallon une plume de son chapeau, mais avant que le jeune homme ne tendît la main, il l’enfonça dans le bras du malheureux, si fort que le sang perla sur la peau.
Signe à cet endroit.
Duvallon a signé… Signé avec son sang… Le Diable a disparu. Comme par miracle, la tempête a cessé, un grand calme tout alentour…
J’ai vendu mon âme au Diable… Mais seulement dans cinquante ans… Bah ! On verra bien.
Arrivé au bord de l’Arc, il lui restait encore un long chemin pour arriver chez lui.
Voyons voir si mes pouvoirs sont réels.
Il étendit largement son manteau sur les eaux tumultueuses du torrent et s’installa, très à son aise sur cet esquif improvisé. La vague le porta à deux pas de son chalet.
Depuis ce jour, Duvallon multipliait les prouesses quotidiennes. Quand il avait besoin de bois pour son chauffage, il allait dans la forêt de Chantelouve, et là, avec son couteau, il abattait les plus gros mélèzes et les transportait sans effort. Pour manger, il se rendait là-haut sur l’Arcelle où se trouvent les troupeaux de chamois et d’un seul jet de pierre il en tuait toujours deux ou trois. Il fit son apprentissage de maréchal-ferrant à Lanslevillard. Là encore, il étonnait le monde à sa façon de ferrer les chevaux. Il leur coupait les pattes à la hauteur du jarret et plaçait les fers aux sabots avant de rattacher sans difficultés, les pattes amputées. Puis Duvallon eut vingt ans, il fut affecté au service du Roi Louis le bien-aimé et servit en Italie dans un régiment de dragons.
Au cours des différentes batailles, il se couvrit de gloire, il était toujours le premier sur l’ennemi et ses prouesses lui valurent de devenir Sergent.
Un jour, au cours d’une campagne malheureuse, son escadron se trouva cerné dans une forteresse entourée par de hautes murailles et un fossé profond.
Nous sommes perdus, dit le Capitaine, mais pour l’honneur, nous nous battrons jusqu’au dernier.
Perdu ? Pas si sûr, mon Capitaine… Osa déclarer son ordonnance.
Expliquez-vous Sergent.
Et oui, l’ordonnance du Capitaine n’était autre que Duvallon.
Mon Capitaine, si je parvenais à ramener des renforts et à libérer la forteresse, quelle récompense m’accorderiez-vous ?
A celui qui accomplirait un tel exploit impossible, j’accorderai son congé, son cheval et ses armes…
L’officier n’eut pas le temps d’en dire davantage. Duvallon exécutait un salut impeccable.
A bientôt mon Capitaine.
Détachant son cheval de la barrière, un alezan magnifique, aussi exceptionnel que son cavalier, Duvallon lui fit prendre du recul. Affectueusement, il flatte son encolure, puis se penchant, lui parle à l’oreille. Par trois fois, il répète son nom :
Cambradin, Cambradin, Cambradin…
Cambradin était le nom que portait le Diable. Et résolument, pique des deux et fonce sur la muraille. Cambradin, le cheval, s’arrache si fort, si haut, qu’il paraît s’envoler par-dessus l’enceinte et le fossé. A peine de l’autre côté, il franchit d’un nouveau bond toutes les troupes ennemies.
Au petit jour, Duvallon toujours monté sur son fidèle Cambradin arrive en tête des renforts, l’ennemi est mis en déroute.
Mission accomplie mon Capitaine.
Soit ! Tu as réussi et je n’ai qu’une parole, prends ton cheval, tes armes et pars !
Pars tout de suite ! et va-t’en… Va-t’en au Diable…
Dégagé de ses obligations militaires Duvallon retourna dans son hameau de la Chalp où son amoureuse l’attendait et rien ne fut trop beau pour leurs épousailles.
Les garçons du village avaient coupé les sapins sur la commune voisine pour orner la maison, les filles les avaient décorés de mille fleurs toutes plus belles les unes que les autres.
Parée comme une reine, ravissante sous son « eskeuffa » de dentelle blanche, Anne portait sur sa poitrine la croix d’or que Duvallon lui avait offert.
Le village dansa toute la nuit. Jamais on n’avait vu pareille fête.
Anne et Duvallon connurent tout de suite une vie facile et ils coulèrent de jours heureux…
Mais, année après année, approchait inexorablement, l’échéance fatale… Bientôt Duvallon appartiendrait au Diable…
Anne voyait bien que son mari n’était plus le même, en vain elle l’interrogeait, mais lui, répondait évasivement…
L’hiver arriva sur le hameau de la Chalp. Cette nuit était la nuit fatidique où Duvallon devait appartenir au Diable ! Il se coucha dans le lit clos près de sa femme mais il ne put trouver le sommeil. Dehors, le vent soufflait, mais entre deux rafales, il entendit :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Duvallon e leva sans bruit, enfilant sa pèlerine il sortit. Là ! Cambradin l’attendait et tout de suite ils disparurent dans la nuit… Quel méfait commirent-ils ? Nul ne le sait.
Quand Duvallon rentra au petit matin, Anne l’attendait devant la porte.
- Où es-tu allé cette nuit ?
Duvallon tomba à genoux aux pieds de son épouse, en quelques mots il révéla à sa femme son terrible secret.
La nuit suivante, à minuit, Cambradin appela de nouveau :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Le pauvre Duvallon s’apprêtait à obéir au Diable, mais Anne plus rapide sortit la première.
- Duvallon est à moi, par Dieu ! Depuis le jour de mes noces.
- Non répondit Cambradin, il a signé un pacte avec son sang. Il m’appartient, je l’emporte.
- La preuve qu’il est à moi, la voici, dit-elle en tendant sa main où brillait l’anneau de leur mariage. Et se faisant, elle toucha le Diable avec l’alliance.
Horreur ! Le Diable fou de douleur au contact de cet objet béni, sursauta, hurla et disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anne et Duvallon allèrent à Bessans. Là, ils se rendirent auprès du révérend curé. Ils lui expliquèrent toute l’histoire.
- Mes pauvres enfants, vous voilà dans une bien mauvaise passe, je ne peux rien faire pour vous. Seul le très Saint Père saura vous conseiller. De retour à la Chalp, Duvallon ne perdit pas de temps. Il rassembla quelques affaires et après avoir embrassé sa femme, parti vers Rome par le Mont-Cenis. Pendant tout le temps que dura son voyage, Duvallon ne cessa de prier. Enfin le 24 décembre, il arriva devant le Saint Siège.
Pour voir le Souverain Pontif, ce ne fut pas chose aisée. Mais enfin, Duvallon est là, agenouillé devant lui.
- Très Saint Père, aidez-moi car j’ai péché très… très… Duvallon ne trouvait plus ses mots. D’un geste, Sa Sainteté l’interrompit.
- D’abord d’où viens-tu ?
- De Bessans, mon très Saint Père.
- Ah ! De Bessans, le pays des Diables… Et Duvallon lui raconta toute l’histoire…
Le Pape réfléchissait… Comment sauver cette brebis égarée ? Finalement, il se pencha vers Duvallon :
- Il ne sera pas dit qu’un soir de Noël je rejette un pêcheur repentant. Ecoute bien, Duvallon, pour le salut de ton âme et pour te délier du pacte signé avec le Diable, tu devras, cette nuit même, entendre trois messes de minuit en des lieux différents. L’une en la basilique de Saint-pierre de Rome, l’autre à Notre Dame de Paris et la troisième dans ton village de Bessans.
Duvallon se retrouva seul. Comment réaliser une pareille prouesse ?
- Mais pourquoi, se dit-il, ne pas encore utiliser le Diable ? Alors, il l’appela.
- Cambradin ! Je veux un cheval, mais un cheval le plus rapide du monde.
Aussitôt, une bête magnifique piaffa devant Duvallon.
- A quelle vitesse peux-tu aller ?
- A la vitesse du son…
- Ce n’est pas assez. Cambradin, un autre. Un fier Alezan se présenta.
- Et toi, quelle est ta vitesse ?
- Je vais aussi vite que la lumière.
- Non, ce n’est pas toi que je veux. Cambradin, un autre. Alors, du fond de la nuit, surgit un superbe étalon.
- Je file aussi vite que la pensée.
- Voilà, c’est toi que je veux.
Il enfourcha aussitôt sa monture. Ainsi, grâce à ce cheval qui allait aussi vite que la pensée, Duvallon put assister aux trois messes de minuit. Il se retrouva sur le parvis de l’église de Bessans pour la dernière, à côté d’Anne son épouse et tout le village réuni.
A la sortie de la messe, Cambradin attendait.
- Duvallon… C’est l’heure…
- Monsieur Cambradin, dit Duvallon, montrez-moi le parchemin.
Le Diable sortit le papier de sous son manteau, le pacte que Duvallon avait signé cinquante ans plus tôt et le tendit à Duvallon.
-Regarde, Anne, la signature a disparu ; se tournant vers Cambradin, Monsieur je ne vous connais point, il y a rien sur ce parchemin qui nous lie en quelque sorte.
Le Diable s’empara du papier, à sa stupéfaction la signature n’y était plus. Il disparut dans un grand fracas, vite couvert par les cloches e l’église annonçant Noël !
Par Dieu ! Dit-il, je ne vais pas me laisser faire par la tourmente.
Il fit encore quelques pas, mais ne sachant plus où il était, il glissa dans la pente, cul par-dessus tête et ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il récupéra ses esprits.
Ainsi finit l’histoire de Duvallon. Il vécut encore de longues années auprès d’Anne sa courageuse épouse. Bien des années ont passé depuis, et là-bas, au hameau de la Chalp, seules quelques pierres marquent l’endroit de la maison de Duvallon.


La Légende de Djan Djors, le Sculpteur de Diables
Le soleil venait de passer derrière la pointe de Charbonnel, l’ombre envahissait la vallée et les maisons des Vincendières étaient plongées dans une clarté diffuse. Le vent en cette fin d’après-midi rabattait la fumée des cheminées à travers les ruelles du village.
Là-haut, au Crey, dans quelques minutes, la brume cernerait les maisons et tout doucement le hameau s’endormirait pour la nuit.
Légende de Djan Djors, le sculpteur de diables
par Georges Personnaz,
Dans la petite pièce qui lui servait d’atelier, Djan Djors alluma le « crésu », la petite flamme fit apparaître sur l’établi une ébauche de statue que notre homme avait commencée au début de la semaine.
La pièce de bois était tirée d’un tronc de pin cembro que Djan Djors avait coupé deux ans plus tôt dans la forêt de Chantelouve. Le bois était bien sec maintenant, et chaque coup de gouge enlevait une écaille nette. Les coups de maillet tombaient réguliers sur le manche de l’outil. Djan Djors avait reçu commande d’un Saint Bernard de Menthon enchaînant un diable avec son étole. Cette statue devait prendre place dans la petite chapelle qui se trouve au pied du hameau du Villaron. Pourquoi avait-on demandé à Djan Djors d’exécuter cette œuvre ? D’autres sculpteurs bien plus célèbres déjà, comme Jean-Baptiste Clappier ou encore ses neveux, étaient depuis des années les maîtres sculpteurs reconnus par tous.
Les jours passaient. Sur l’établi, Djan Djors avait pratiquement fini la réalisation de Saint Bernard. A grands coups de gouge, il ébauchait la silhouette du Diable. Il l’imaginait grimaçant, arc-bouté sur ses ergots pour ne pas se laisser entraîner par le Saint. Par petits coups, il venait de lui faire ressortir au–dessus de la tête, deux magnifiques cornes, attributs classiques des diables. Il changea d’outil, son couteau de sculpteur à la main, il commença à donner forme au visage de Satan. Chaque copeau enlevé apportait un détail supplémentaire et bientôt la fac hideuse du démon apparut aux yeux de Djan Djors. C’était la première fois qu’il sculptait un diable, mais celui-ci était particulièrement réussi.
Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’étole qui devait relier les deux personnages. La nuit était tombée depuis longtemps et seule la petite clarté de la lampe à huile éclairait la statue. Alors qu’il s’apprêtait à tailler dans l’Arolle la pièce manquante, la flamme du « crésu » se mit à vaciller ; elle s’amenuisait de plus en plus et finit par s’éteindre. Dans le noir, Djan Djors posa ses outils pour rallumer la lampe. Mais en même temps qu’une lueur mystérieuse auréolait la silhouette du Diable, il entendit une voix :
- Ne sois pas effrayé, je ne te veux aucun mal, bien au contraire, tu as mis tout ton art pour modeler mon corps et mon visage, tu as réussi là où tant d’autres sculpteurs ont fait de moi une caricature ; tu as dans tes mains un véritable don, si tu le veux, tu seras le meilleur sculpteur de ta génération et dans bien des années, les gens diront, en admirant tes œuvres, « c’est Djan Djors, le sculpteur du Crey, qui a réalisé ces merveilles ».
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux, devant lui, le diable qu’il avait fait surgir d’un morceau de pin cembro était en train de lui parler.- Je sais que tu n’aimes pas particulièrement Jean-Baptiste Clappier à qui on confie la réalisation de tous les retables de la vallée et les statues qui ornent les églises et les chapelles, mais si tu m’écoutes, tu connaîtras une gloire plus grande encore, pendant trente ans c’est toi que l’on viendra chercher, c’est à toi que l’on commandera les plus beaux chefs-d’œuvre… Qu’en penses-tu ?
- Devenir plus célèbre que les « Clappier », avoir la gloire et la richesse qui en découlent… Mais comment cela se peut-il ?
- Tu vas finir la statue que tu as commencée, il ne te reste plus que l’étole à exécuter, alors fais en sorte qu’elle ne me serre pas trop le cou, laisse de l’espace entre elle et moi. Si tu fais cela, à partir de demain et pendant les trente années qui viennent tu seras le maître-sculpteur le plus célèbre de Haute-Maurienne, parole de Diable ! Mais, est-ce tout ?
- Dans trente ans je reviendrai te voir, nous pourrons discuter de tout cela.
Djan Djors reprit sa gouge et son maillet. Il creusa dans l’arolle l’étole de saint Bernard ; mais au lieu de la serrer très fort autour du cou de Satan comme il l’avait prévu, il laissa un espace confortable. Quand il eut fini, il regarda une dernière fois son œuvre, posa ses outils et alla se coucher. Il s’endormit comme une souche, contrairement à son habitude où il avait du mal à trouver le sommeil.
Quand il se leva à la pointe du jour, il alla directement à son atelier sans relancer le feu dans la cheminée. La porte du réduit était ouverte, pourtant il était sûr de l’avoir refermée avant de se coucher. Sur l’établi, saint Bernard était seul, son étole ne retenait plus personne, le Diable s’était envolé !
Djan Djors se signa trois fois :
- Grand Dieu ! Comment est-ce possible ? Le Diable était là hier soir et ce matin il a disparu !
Le pauvre sculpteur repensa à ce qui s’était passé la veille. Il se remémora les paroles du Démon :
- Mais alors ! Je n’ai pas rêvé, c’est bien le Diable qui parlait hier soir, c’est bien lui qui m’a demandé de ne pas serrer l’étole pour qu’il puisse s’échapper…
Il prit dans ses bras la statue de saint Bernard qui n’avait plus de raison d’être et la porta dans un coin.
- Comment vais-je faire maintenant pour honorer ma commande ?
La journée lui sembla d’une longueur infinie. Plus il réfléchissait, moins il ne trouvait de solution.
Vers les trois heures de l’après-midi, Jean de la Cime qui était le Prieur du Villaron et qui lui avait confié la réalisation de la statue, vint trouver Djan Djors :
- J’espère que tu n’as pas encore commencé le saint Bernard de Menthon et son Diable. La congrégation du Villaron s’est réunie hier soir et on a décidé de te confier tout le retable de saint Colomban ainsi que deux grandes statues de saint Antoine et de saint Jean-Baptiste.
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles. Une partie de son problème semblait être résolue, mais il devait exécuter ce travail pour le début juillet, jour de la fête du hameau. Derechef, il prit ses outils, sans rien tracer sur les planches de cembro, il commença à grands coups de gouge l’ébauche du retable. Tout semblait facile, il n’avait jamais travaillé aussi vite ni aussi bien.
Quand il eut fini le retable, il s’attaqua à la statue de saint Antoine. Là aussi, du tronc d’arolle il fit jaillir un saint plus vrai que nature. L’expression du visage, la position des mains, les plis de la robe, tout était parfait.
Vint le jour de l’inauguration. Monseigneur l’Evêque s’était déplacé de Saint-Jean de Maurienne. Quand il vit le travail magnifique qu’avait réalisé Djan Djors, il lui dit :
- Jamais je n’ai vu d’aussi belles choses réalisées en si peu de temps, vous êtes véritablement un grand sculpteur « Maître Djan Djors » car dès aujourd’hui, je vous autorise à vous parer du titre de « Maître Sculpteur » et je puis vous assurer que le travail ne vous manquera pas.
Maître Djan Djors devint alors célèbre, non seulement dans la vallée de Haute Maurienne, mais aussi jusqu’à Saint-Jean où il travailla dans l’archevêché, également en Italie à la cathédrale de Suse et de Novalaise.
Les années passèrent, lui apportant la gloire et la fortune. Il n’habitait plus au hameau du Crey, il s’était fait construire une très grande maison à Bessans qui abritait son atelier où quatre sculpteurs travaillaient sous les ordres du Maître.
Alors qu’il approchait de la soixantaine, il eut envie de revoir sa petite maison du Crey où il avait commencé sa vie. Depuis des années plus personne n’avait habité la maison de Djan Djors. Il poussa sa porte et entra. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver la cheminée allumée. Du réduit qui lui servait autrefois d’atelier, une voix s’éleva :
- Entre Djan Djors ! Je t’avais dit que je reviendrai te voir et bien me voilà.
Sur l’établi depuis longtemps abandonné se trouvait la statue de saint Bernard de Menthon et au bout de l’étole… Le Diable !
- Il y a trente ans, jour par jour, je t’avais fait une promesse, tu es célèbre, tu as eu la gloire et la fortune, mais maintenant tu vas faire ce que je te dirai !
Le pauvre Djan Djors tremblait de tout son être. Il avait cru que cette vieille histoire ne verrait jamais son aboutissement. Mais le Diable était là devant ses yeux et à moins de tout perdre, il devait obéir à cette créature.
-Ecoute moi bien Djan Djors, à partir de maintenant, tu ne sculpteras plus que ce que je te dirai. Dans ton village de Bessans et dans les hameaux, certaines personnes vont apprendre à ma connaître. Ils ont oublié que je suis « le Prince des ténèbres » et qu’il me devait le respect dû à mon rang. Nous allons commencer par Mathilde ! Tu connais bien la Mathilde de la Chalp, et bien tu vas mettre ton talent à mon service. Tu vas sculpter un Diable à mon image, il sera articulé, dans la main droite il tiendra une fourche aux piques très acérées et sous son bras gauche, il emportera la Mathilde. Fais-en sorte que ce soit très ressemblant, sinon gare à toi !
Le pauvre Djan Djors fit ce que le Diable lui avait ordonné. Il sculpta donc un Diable qu’il peignit en noir, sur son corps des flammes rouges et dorées et sous le bras une caricature qui semblait être la Mathilde.
Au matin la petite figurine qui se trouvait la veille sur son établi avait disparu. Par on ne sait quelle diablerie, elle se retrouva au-dessus de la porte de la grange de la Mathilde. Et là, le bras articulé du Diable, mu par la volonté de Satan, se mit en mouvement et par trois piqua la figurine représentant Mathilde. Celle-ci, à l’intérieur de sa maison, fut prise d’une grande douleur, elle devenait comme folle, chaque coup de fourche dans la figurine se répercutait dans tout son être.
Plusieurs jours de suite, le Diable se vengea sur la pauvre femme. Dans le village, tout le monde ne parlait plus que de ça. La Mathilde était envoûtée par le Diable ! Djan Djors se lamentait, il n’osait plus sortir de chez lui de peur de se retrouver face à Satan…
La fin du mois approchait et la pleine lune aussi. Cette nuit-là, le Diable vint de nouveau trouver le sculpteur :
- C’est au tour de Bastian du Chapil, prends tes outils et travaille. Je veux que demain matin Bastian soit sous le bras du Diable à la place de Mathilde.
Le pauvre homme fut obligé de s’exécuter et Bastian comme à son tour l’ensorcellement. Puis après lui, vint Joseph et Rose, Jacques le bossu et Pierrette. A chaque lune, Djan Djors devait sculpter une nouvelle tête. Il était à tout jamais entre les mains de la diabolique créature. Il n’en dormait plus, lui qui possédait une force peu commune, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Cela ne pouvait durer, il fallait qu’il trouve comment se défaire du pacte qui le liait à Satan.
Ce soir-là, il remonta aux Vincendières, puis par l’étroit sentier qui conduit au Crey, l arriva devant son ancienne demeure. Dans un tiroir, il retrouva une vieille gouge et un maillet, de sa poche il sortit son couteau et d’un morceau de pin cembro oublié là il y a plus de trente ans, il refit pour la dernière fois l’image du Diable. Il s’appliqua, il y passa toute la nuit. Quand ce fut fini, ramassant quelques brindilles et les copeaux de bois, il fit un feu dans la cheminée. Les flammes éclairaient la petite pièce. Djan Djors alla prendre la statuette sur l’établi et d’un geste rapide et d’un geste rapide, il se lança dans le feu en disant :
- Brûle et disparais à jamais !
C’est alors que les flammes montèrent haut dans la cheminée, une chaleur pareille au feu de l’enfer enveloppa Djan Djors, dans la fumée on ne distinguait plus rien. Quand celle-ci se dissipa, il ne restait plus rien ! Tout avait disparu ! On ne revit jamais Djan Djors ! Mais tous les Bessanais envoûtés furent à jamais délivrés du mal…
Voilà l’histoire de Djan Djors le sculpteur de Diables…
Ah ! J’oubliais de vous dire, en même temps qu’il disparaissait, dans toutes les églises, à l’archevêché et partout où il avait travaillé, disparurent également tous les retables et statues qu’il avait sculptés. C’est pour cela que jamais vous ne verrez une œuvre signée de sa main et que vous ne trouverait pas son nom dans les archives relatant la vie des sculpteurs bessanais.
Mais…, dans certaines familles de Bessans, au fond d’une penderie ou d’un buffet, se trouve encore une statuette articulée emportant sous son bras un homme ou une femme !
Chut ! Il ne faut pas en parler…
Là-haut, au Crey, dans quelques minutes, la brume cernerait les maisons et tout doucement le hameau s’endormirait pour la nuit.
Légende de Djan Djors, le sculpteur de diables
par Georges Personnaz,
Dans la petite pièce qui lui servait d’atelier, Djan Djors alluma le « crésu », la petite flamme fit apparaître sur l’établi une ébauche de statue que notre homme avait commencée au début de la semaine.
La pièce de bois était tirée d’un tronc de pin cembro que Djan Djors avait coupé deux ans plus tôt dans la forêt de Chantelouve. Le bois était bien sec maintenant, et chaque coup de gouge enlevait une écaille nette. Les coups de maillet tombaient réguliers sur le manche de l’outil. Djan Djors avait reçu commande d’un Saint Bernard de Menthon enchaînant un diable avec son étole. Cette statue devait prendre place dans la petite chapelle qui se trouve au pied du hameau du Villaron. Pourquoi avait-on demandé à Djan Djors d’exécuter cette œuvre ? D’autres sculpteurs bien plus célèbres déjà, comme Jean-Baptiste Clappier ou encore ses neveux, étaient depuis des années les maîtres sculpteurs reconnus par tous.
Les jours passaient. Sur l’établi, Djan Djors avait pratiquement fini la réalisation de Saint Bernard. A grands coups de gouge, il ébauchait la silhouette du Diable. Il l’imaginait grimaçant, arc-bouté sur ses ergots pour ne pas se laisser entraîner par le Saint. Par petits coups, il venait de lui faire ressortir au–dessus de la tête, deux magnifiques cornes, attributs classiques des diables. Il changea d’outil, son couteau de sculpteur à la main, il commença à donner forme au visage de Satan. Chaque copeau enlevé apportait un détail supplémentaire et bientôt la fac hideuse du démon apparut aux yeux de Djan Djors. C’était la première fois qu’il sculptait un diable, mais celui-ci était particulièrement réussi.
Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’étole qui devait relier les deux personnages. La nuit était tombée depuis longtemps et seule la petite clarté de la lampe à huile éclairait la statue. Alors qu’il s’apprêtait à tailler dans l’Arolle la pièce manquante, la flamme du « crésu » se mit à vaciller ; elle s’amenuisait de plus en plus et finit par s’éteindre. Dans le noir, Djan Djors posa ses outils pour rallumer la lampe. Mais en même temps qu’une lueur mystérieuse auréolait la silhouette du Diable, il entendit une voix :
- Ne sois pas effrayé, je ne te veux aucun mal, bien au contraire, tu as mis tout ton art pour modeler mon corps et mon visage, tu as réussi là où tant d’autres sculpteurs ont fait de moi une caricature ; tu as dans tes mains un véritable don, si tu le veux, tu seras le meilleur sculpteur de ta génération et dans bien des années, les gens diront, en admirant tes œuvres, « c’est Djan Djors, le sculpteur du Crey, qui a réalisé ces merveilles ».
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux, devant lui, le diable qu’il avait fait surgir d’un morceau de pin cembro était en train de lui parler.- Je sais que tu n’aimes pas particulièrement Jean-Baptiste Clappier à qui on confie la réalisation de tous les retables de la vallée et les statues qui ornent les églises et les chapelles, mais si tu m’écoutes, tu connaîtras une gloire plus grande encore, pendant trente ans c’est toi que l’on viendra chercher, c’est à toi que l’on commandera les plus beaux chefs-d’œuvre… Qu’en penses-tu ?
- Devenir plus célèbre que les « Clappier », avoir la gloire et la richesse qui en découlent… Mais comment cela se peut-il ?
- Tu vas finir la statue que tu as commencée, il ne te reste plus que l’étole à exécuter, alors fais en sorte qu’elle ne me serre pas trop le cou, laisse de l’espace entre elle et moi. Si tu fais cela, à partir de demain et pendant les trente années qui viennent tu seras le maître-sculpteur le plus célèbre de Haute-Maurienne, parole de Diable ! Mais, est-ce tout ?
- Dans trente ans je reviendrai te voir, nous pourrons discuter de tout cela.
Djan Djors reprit sa gouge et son maillet. Il creusa dans l’arolle l’étole de saint Bernard ; mais au lieu de la serrer très fort autour du cou de Satan comme il l’avait prévu, il laissa un espace confortable. Quand il eut fini, il regarda une dernière fois son œuvre, posa ses outils et alla se coucher. Il s’endormit comme une souche, contrairement à son habitude où il avait du mal à trouver le sommeil.
Quand il se leva à la pointe du jour, il alla directement à son atelier sans relancer le feu dans la cheminée. La porte du réduit était ouverte, pourtant il était sûr de l’avoir refermée avant de se coucher. Sur l’établi, saint Bernard était seul, son étole ne retenait plus personne, le Diable s’était envolé !
Djan Djors se signa trois fois :
- Grand Dieu ! Comment est-ce possible ? Le Diable était là hier soir et ce matin il a disparu !
Le pauvre sculpteur repensa à ce qui s’était passé la veille. Il se remémora les paroles du Démon :
- Mais alors ! Je n’ai pas rêvé, c’est bien le Diable qui parlait hier soir, c’est bien lui qui m’a demandé de ne pas serrer l’étole pour qu’il puisse s’échapper…
Il prit dans ses bras la statue de saint Bernard qui n’avait plus de raison d’être et la porta dans un coin.
- Comment vais-je faire maintenant pour honorer ma commande ?
La journée lui sembla d’une longueur infinie. Plus il réfléchissait, moins il ne trouvait de solution.
Vers les trois heures de l’après-midi, Jean de la Cime qui était le Prieur du Villaron et qui lui avait confié la réalisation de la statue, vint trouver Djan Djors :
- J’espère que tu n’as pas encore commencé le saint Bernard de Menthon et son Diable. La congrégation du Villaron s’est réunie hier soir et on a décidé de te confier tout le retable de saint Colomban ainsi que deux grandes statues de saint Antoine et de saint Jean-Baptiste.
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles. Une partie de son problème semblait être résolue, mais il devait exécuter ce travail pour le début juillet, jour de la fête du hameau. Derechef, il prit ses outils, sans rien tracer sur les planches de cembro, il commença à grands coups de gouge l’ébauche du retable. Tout semblait facile, il n’avait jamais travaillé aussi vite ni aussi bien.
Quand il eut fini le retable, il s’attaqua à la statue de saint Antoine. Là aussi, du tronc d’arolle il fit jaillir un saint plus vrai que nature. L’expression du visage, la position des mains, les plis de la robe, tout était parfait.
Vint le jour de l’inauguration. Monseigneur l’Evêque s’était déplacé de Saint-Jean de Maurienne. Quand il vit le travail magnifique qu’avait réalisé Djan Djors, il lui dit :
- Jamais je n’ai vu d’aussi belles choses réalisées en si peu de temps, vous êtes véritablement un grand sculpteur « Maître Djan Djors » car dès aujourd’hui, je vous autorise à vous parer du titre de « Maître Sculpteur » et je puis vous assurer que le travail ne vous manquera pas.
Maître Djan Djors devint alors célèbre, non seulement dans la vallée de Haute Maurienne, mais aussi jusqu’à Saint-Jean où il travailla dans l’archevêché, également en Italie à la cathédrale de Suse et de Novalaise.
Les années passèrent, lui apportant la gloire et la fortune. Il n’habitait plus au hameau du Crey, il s’était fait construire une très grande maison à Bessans qui abritait son atelier où quatre sculpteurs travaillaient sous les ordres du Maître.
Alors qu’il approchait de la soixantaine, il eut envie de revoir sa petite maison du Crey où il avait commencé sa vie. Depuis des années plus personne n’avait habité la maison de Djan Djors. Il poussa sa porte et entra. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver la cheminée allumée. Du réduit qui lui servait autrefois d’atelier, une voix s’éleva :
- Entre Djan Djors ! Je t’avais dit que je reviendrai te voir et bien me voilà.
Sur l’établi depuis longtemps abandonné se trouvait la statue de saint Bernard de Menthon et au bout de l’étole… Le Diable !
- Il y a trente ans, jour par jour, je t’avais fait une promesse, tu es célèbre, tu as eu la gloire et la fortune, mais maintenant tu vas faire ce que je te dirai !
Le pauvre Djan Djors tremblait de tout son être. Il avait cru que cette vieille histoire ne verrait jamais son aboutissement. Mais le Diable était là devant ses yeux et à moins de tout perdre, il devait obéir à cette créature.
-Ecoute moi bien Djan Djors, à partir de maintenant, tu ne sculpteras plus que ce que je te dirai. Dans ton village de Bessans et dans les hameaux, certaines personnes vont apprendre à ma connaître. Ils ont oublié que je suis « le Prince des ténèbres » et qu’il me devait le respect dû à mon rang. Nous allons commencer par Mathilde ! Tu connais bien la Mathilde de la Chalp, et bien tu vas mettre ton talent à mon service. Tu vas sculpter un Diable à mon image, il sera articulé, dans la main droite il tiendra une fourche aux piques très acérées et sous son bras gauche, il emportera la Mathilde. Fais-en sorte que ce soit très ressemblant, sinon gare à toi !
Le pauvre Djan Djors fit ce que le Diable lui avait ordonné. Il sculpta donc un Diable qu’il peignit en noir, sur son corps des flammes rouges et dorées et sous le bras une caricature qui semblait être la Mathilde.
Au matin la petite figurine qui se trouvait la veille sur son établi avait disparu. Par on ne sait quelle diablerie, elle se retrouva au-dessus de la porte de la grange de la Mathilde. Et là, le bras articulé du Diable, mu par la volonté de Satan, se mit en mouvement et par trois piqua la figurine représentant Mathilde. Celle-ci, à l’intérieur de sa maison, fut prise d’une grande douleur, elle devenait comme folle, chaque coup de fourche dans la figurine se répercutait dans tout son être.
Plusieurs jours de suite, le Diable se vengea sur la pauvre femme. Dans le village, tout le monde ne parlait plus que de ça. La Mathilde était envoûtée par le Diable ! Djan Djors se lamentait, il n’osait plus sortir de chez lui de peur de se retrouver face à Satan…
La fin du mois approchait et la pleine lune aussi. Cette nuit-là, le Diable vint de nouveau trouver le sculpteur :
- C’est au tour de Bastian du Chapil, prends tes outils et travaille. Je veux que demain matin Bastian soit sous le bras du Diable à la place de Mathilde.
Le pauvre homme fut obligé de s’exécuter et Bastian comme à son tour l’ensorcellement. Puis après lui, vint Joseph et Rose, Jacques le bossu et Pierrette. A chaque lune, Djan Djors devait sculpter une nouvelle tête. Il était à tout jamais entre les mains de la diabolique créature. Il n’en dormait plus, lui qui possédait une force peu commune, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Cela ne pouvait durer, il fallait qu’il trouve comment se défaire du pacte qui le liait à Satan.
Ce soir-là, il remonta aux Vincendières, puis par l’étroit sentier qui conduit au Crey, l arriva devant son ancienne demeure. Dans un tiroir, il retrouva une vieille gouge et un maillet, de sa poche il sortit son couteau et d’un morceau de pin cembro oublié là il y a plus de trente ans, il refit pour la dernière fois l’image du Diable. Il s’appliqua, il y passa toute la nuit. Quand ce fut fini, ramassant quelques brindilles et les copeaux de bois, il fit un feu dans la cheminée. Les flammes éclairaient la petite pièce. Djan Djors alla prendre la statuette sur l’établi et d’un geste rapide et d’un geste rapide, il se lança dans le feu en disant :
- Brûle et disparais à jamais !
C’est alors que les flammes montèrent haut dans la cheminée, une chaleur pareille au feu de l’enfer enveloppa Djan Djors, dans la fumée on ne distinguait plus rien. Quand celle-ci se dissipa, il ne restait plus rien ! Tout avait disparu ! On ne revit jamais Djan Djors ! Mais tous les Bessanais envoûtés furent à jamais délivrés du mal…
Voilà l’histoire de Djan Djors le sculpteur de Diables…
Ah ! J’oubliais de vous dire, en même temps qu’il disparaissait, dans toutes les églises, à l’archevêché et partout où il avait travaillé, disparurent également tous les retables et statues qu’il avait sculptés. C’est pour cela que jamais vous ne verrez une œuvre signée de sa main et que vous ne trouverait pas son nom dans les archives relatant la vie des sculpteurs bessanais.
Mais…, dans certaines familles de Bessans, au fond d’une penderie ou d’un buffet, se trouve encore une statuette articulée emportant sous son bras un homme ou une femme !
Chut ! Il ne faut pas en parler…


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